Saul Williams – Encrypted & Vulnerable

Saul Williams – Encrypted & Vulnerable

(Pirated Blend, 18 juillet 2019) Pour beaucoup, Saul Williams n’est « que » l’artiste qui a produit un fabuleux disque à ses débuts (Amethyst Rock Star en 2001) voire un autre quasiment du même acabit (l’éponyme, trois ans plus tard), ou encore un acteur extrêmement charismatique dans le remarquable film Slam qui nous faisait découvrir son talent multi facettes. Mais le poète, rappeur, spoken word artist, et donc acteur (on en oublie probablement d’autres) ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Recueils de poésie, nouveaux films, deux albums supplémentaires (dont le tortueux et habité The Inevitable Rise And Liberation of Niggy Tardust, produit par Trent Reznor)… et il y a trois ans un nouveau coup de maitre, MartyrLoserKing, qui comportait quelques sommets assez faramineux. Encrypted & Vulnerable est donc déjà son sixième album et il n’est en aucun cas à négliger puisqu’il s’agit du deuxième volet d’une trilogie inaugurée par MartyrLoserKing. A ne surtout pas négliger non plus, avant tout car il comporte là encore des morceaux remarquables. Ce disque serait d’après les dires de son auteur « son premier disque de spoken word », ce qui ne saute pas spécialement aux oreilles (rien à voir avec l’incroyable dernier album de Kate Tempest, beaucoup moins musical) mais il est vrai que les instrus sont régulièrement en retrait par rapport à sa voix, avec des beats parfois très discrets, si ce n’est totalement inexistants. La spasmodique « Experiment » se contente ainsi jusqu’à ses 30 dernières secondes d’un charleston et d’une basse de mutant. Trop peu ? Ce serait oublier la puissance évocatrice de la voix de Saul Williams, à considérer comme un instrument à part entière avec toujours cette capacité sans pareille à vous suspendre à ses mots, en parlant distinctement et posément, en accélérant subitement, en rappant frénétiquement ou en chantant mélodiquement. Son débit, en perpétuel changement, captive et c’est bien lui qui nous guide dans cet univers futuriste et expérimental, parfois difficile à assimiler. Rien qu’à lire la liste des contributeurs de cet album qu’il a produit lui-même (Gonjasufi, Paul Sitek de TV On The Radio, Christian Scott d’Atoms For Peace ou encore l’excentrique DJ hip hop CX KIDTRONIK), on devine la diversité et complexité de ce qui nous attend. Saul ne s’embarrasse pas d’éventuels compromis pour faciliter la tâche de l’auditeur, c’est à nous de faire l’effort. Un effort qui n’est pas sans récompenses à la clé avec de franches réussites comme la frénétique « Fight Everything » qui vous poussera à enfiler un gilet jaune sans même vous en rendre compte ou « Underground » et ses oscillations électroniques qui laissent place en fin de morceau à de belles notes de piano immédiatement salies par des imperfections technologiques. Pour ce...

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Beastie Boys – Paul’s Boutique

Beastie Boys – Paul’s Boutique

(Capitol, 25 juillet 1989) Après le carton aussi phénoménal qu’inattendu de Licensed To Ill, Beastie Boys regagne les studios en 1988 pour écrire le deuxième chapitre de sa jeune histoire. L’idylle avec Def Jam a fait long feu, les Beastie se sont laissés séduire par les sirènes de Capitol et ont quitté leur Grosse Pomme natale pour la cité des anges. Tout est allé très vite, les attentes sont désormais immenses et il n’est plus question de regarder derrière. Pas question non plus de rester assimilés à une bande de petits cons à l’humour douteux (la bite géante gonflable présente sur toute la tournée digne de rock stars de Licensed To Ill a marqué les esprits…) bons qu’à pondre quelques tubes et à prôner le droit de faire la fête en toutes circonstances (« you gotta fight… », vous voyez hein). Alors non, les Beastie ne se sont certainement pas transformés soudainement en hommes d’affaires implacables et en astrophysiciens chiants comme la pluie. Les textes de Paul’s Boutique regorgent une fois de plus (et encore plus) de traits d’esprit, de fraicheur et spontanéité. Sans oublier des références multiples aux légendes du rock (Elvis, les Beatles, Hendrix, Dylan…). Les trois semblent s’arracher le micro des mains pour compléter les propos du poto et à la production, il y a la volonté de franchir un cap. Ce sont les Dust Brothers, prodiges du sampling, qui furent chargés de cette lourde tâche. Et à nos oreilles, la collaboration coule de source. Les Beastie se sont trouvés de parfaits alter ego dans le registre de la coolitude absolue, avec des sons plus groovy et moins agressifs que sur son prédécesseur. Les samples fusent de toutes parts, se répondent entre eux, forment un kaléidoscope passionnant illustrant parfaitement l’érudition musicale de nos anciens punks devenus stars du rap. Tout y passe, de Led Zep à Sly & The Family Stone, en passant par Alice Cooper ou Kool&The Gang, sans oublier les Meters, James Brown, Run DMC… Ça coûtait moins cher les samples à l’époque… Après une intro adressée aux demoiselles (« To All The Girls ») (peut-être dans le but d’effacer cette image misogyne drainée par le peu finaud « Girls » de l’album précédent), un roulement de batterie annonce « Shake Your Rump ». Funky à mort, bourrée de breaks qui font travailler les articulations, cette dernière invite finalement à bouger ta croupe sur ce refrain au son électro aussi étrange que massif. Ça ne fait que commencer mais c’est déjà la promesse d’un disque qui ne tient pas en place, un disque aussi limpide que complètement débridé. On trouve de tout dans la boutique de Paul, dans tous les recoins. Ça respire le funk, la...

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Poison Boys – Out Of My Head

Poison Boys – Out Of My Head

(Dead Beat, 12 juillet 2019) Ça démarre avec ce qui pourrait être un outtake de D4 (“Out Of My Head”), aussitôt suivi d’une cover des Beatles, je crois (“Slow Down”), mais traitée à la sauce Backbeat pour ceux qui se rappellent cette glorieuse tentative de rassembler dans la joie et l’allégresse quelques grands noms de la scène 90’s avec l’Ancien Testament du bon vieux R&R. Puis, après ces deux cartouches très efficaces, les Poison Boys se dévoilent tels qu’ils sont, une des branches de l’arbre généalogique des Dead Boys dont ils reprennent “I Won’t Look Back”. Des descendants. Ceux de la branche un peu bâtarde avec qui on ne se montre pas trop aux mariages. Pourtant, le sang bleu coule dans leurs veines tachetées de piqûres de.. moustiques… Je veux dire, du Mid-Tempo (ouais, avec des majuscules), du-qui-prend-son-temps-comme-à-Cleveland-Ohio. Evidemment, ça donne des petits coups d’accélérateur (le Turbonegresque “Tear Me Apart”) mais on reste la plupart du temps dans un mid tempo qui en serait presque “stonien” comme j’aime le dire à un ami chaque fois qu’on écoute les Hollywood Brats. A propos de Stones, faites-vous la longue fin du morceau épique, “Up to the sky”, on est en plein dedans ; les riffs de Ronnie et même un coup de slide. Les Dead Boys donc mais aussi Thunders et quelques secondes par ci par là du pur David Johanssen (exactement le ton, la voix sur certaines phrases). Alors, oui, ça fait un peu rengaine des références habituelles mais c’est comme ça qu’ils sont, nos amis de Chicago, infusés jusqu’à la moelle et on ne leur demande pas de réinviter la roue. N’empêche que c’est super bien foutu, et disons-le, assez addictif ! Je crois que c’est leur deuxième LP, j’avais écouté le premier sans en garder un souvenir ému. Alors c’est une bonne nouvelle, espérons qu’ils viennent distiller leur poison un jour sur le Vieux Continent !...

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Torche – Admission

Torche – Admission

(Relapse, 12 juillet 2019) On a attendu un peu que le thermomètre soit de nouveau en surchauffe jusqu’à frôler l’implosion pour faire tourner ce nouvel album de Torche dans des conditions idéales.  Une fois les 40° allègrement franchis, l’air irrespirable, le déplacement à peine envisageable, on a enfourché notre bécane et bouffé du bitume en écoutant Admission (ah, quand on est chroniqueur, faut donner de sa personne). Et Torche a fait son office, déployant son arsenal habituel : riffs qui clouent au mur, martèlement consciencieux, et aucun égarement en chemin à déplorer. Seuls trois des onze morceaux excèdent les trois minutes, quitte à sonner parfois (« What Was ») un peu bâclé (vite torché ? Non, on n’oserait pas). Ce qu’il y a de bien avec ce groupe, c’est qu’il possède ce qu’il faut de violence pour se la jouer dur à cuire (dès l’introductive « From Here » on se fait refaire le portrait et « Infierno » porte diaboliquement bien son nom) mais il sait aussi attirer le chaland avec des morceaux plus accessibles que ce que propose le commun des metalleux. Traduction : ces roublards peuvent plaire à tout le monde. On ne se satisferait pas d’un menu classique « riff gras à toutes les sauces », sachant à qui on a affaire, même si personne n’osera se plaindre de l’écrasante « On The Wire » au riff bulldozer et au refrain remarquablement troussé où le chant de Steve Brooks s’accorde au son aigu de sa gratte… Pas besoin de fouiller bien loin pour constater qu’on a droit à bien davantage que le traditionnel pilonnage en règle. Un fois que la masse imposante de « Times Missing » s’est abattue sur nous, le morceau se plait à imposer son groove, changer de rythme, à s’offrir un pont psyché. « Admission » fait également dans l’instantanéité avec son riff aérien quasi new wave qui s’accroche à vos basques pour ne plus vouloir s’en défaire. Ultime surprise, et de taille, « Changes Come » (encore un nom bien choisi) où Brooks prend du recul au chant et se laisse envahir par un bel essaim de guitares venant flirter avec le shoegaze. Nothing n’est pas loin, et nos oreilles se repaissent. Nonobstant de rares instants de faiblesse (le refrain un poil lourdaud de « Extremes Of Consciousness » par exemple), Admission fait dans l’efficacité à toute épreuve, tout en osant la remise en question avec brio (avec qui ?). Sans doute pas de quoi changer la face du metal/sludge/stoner mais amplement suffisant pour réaffirmer le statut de Torche qui mériterait sans nul doute une plus grande considération. Jonathan...

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Thom Yorke – Anima

Thom Yorke – Anima

(XL Recordings, 27 juin 2019) “Vous avez aimé Suspiria ? Vous adorerez Anima !” Ok, vous n’êtes pas venus ici pour vous contenter d’un argument commercial digne d’un vendeur Darty, mais cette assertion sans équivoque n’a rien d’infondée. Permettons-nous même d’élargir le constat : si vous êtes sensibles aux derniers travaux de Thom Yorke (en solo ou avec son petit groupe confidentiel), cet album a largement de quoi vous séduire. En revanche, si vous vous ennuyez ferme depuis que le monsieur a emprunté une voie plus expérimentale, vous pouvez déguerpir d’emblée… mais sachez que vous avez tort ! Parce que ce disque, derrière ses atours austères, ses beats minimalistes et répétitifs, se révèle très vite envoûtant et finalement peu avare en mélodies (sur ce point-là, il offre davantage que le controversé The King Of Limbs de Radiohead et semble plus consistant que Suspiria qui souffrait de moments de creux inhérents au format B.O.). Dès « Traffic », nous voilà plongés dans le cerveau tourmenté de Thom Yorke (une fois de plus épaulé de son inséparable acolyte, Nigel Godrich). On avance à tâtons, les sonorités synthétiques s’entrechoquent, les voix démultipliées se perdent au milieu d’un maelstrom électronique. Thom Yorke bidouille, s’évade, s’engouffre dans de longues rêveries extatiques (« Last I Heard… (He Was Circling The Drain) », « Not The News » dont la menace grandit au fil des minutes). Exigeant, ce disque l’est sans nul doute, mais si de nombreuses écoutes attentives s’avèrent nécessaires pour en cerner les subtilités, certaines chansons se démarquent sans tarder. A commencer par « Twist » qui, en s’appuyant sur des rythmiques technoïdes, semble nous attirer vers le dancefloor avant que la voix presque immaculée de Yorke ne nous guide vers un émerveillement halluciné. La fascinante « Dawn Chorus » et ses synthés qui s’étirent au ralenti, s’apparente quant à elle à une lente errance emplie de mélancolie. On s’imagine au milieu de la nuit, marcher sur une route déserte, éclairée de faibles néons, aux côtés du leader de Radiohead. On se situe donc bien loin de l’épidermique et sautillante « Traffic » en ouverture qui, comme son nom l’indique, nous plongeait davantage dans un état d’agitation et de confrontation permanente. Dans un registre introspectif assez proche, « The Axe » tutoie les 7 minutes et flirte avec le sublime. Thom s’y révèle poignant lorsqu’il nous susurre « I thought we had a deal ». D’abord troublant, voire carrément anxiogène, Anima finit par captiver. Remarquablement équilibré, l’album a la bonne idée de ne pas nous réserver qu’une série de morceaux contemplatifs (qui à la longue auraient eu raison de notre attention). Pour nous éviter de fermer l’œil ou de sombrer dans des idées noires, la basse nous prend parfois par la main et vient titiller nos sens (« I Am A...

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Cave In – Final Transmission

Cave In – Final Transmission

(Hydra Head, 7 juin 2019) Cet album aurait pu ne jamais voir le jour. Le 28 mars 2018, Caleb Scofield, bassiste au son massif et voix prépondérante de Cave In, trouvait la mort sur une route du New Hampshire. Une tragédie à même de laisser bien des groupes exsangues mais qui a poussé Cave In à repartir de plus belle. Pour soutenir les proches de leur ami disparu d’abord, en donnant une série de concerts en son honneur. Puis en lui rendant hommage, en mettant un terme à ce Final Transmission, entamé à ses côtés. Un album marqué de son empreinte, qui s’ouvre sur cette dernière transmission de sa part : un enregistrement vocal adressé au reste du groupe où on l’entend jouer de la guitare acoustique puis fredonner une mélodie par-dessus. Un hommage sobre et déchirant, témoin également de la créativité sans faille de Caleb. C’est le premier des 9 morceaux qui composent l’album. Sur les huit autres, on y entend soit sa basse (6 morceaux) soit sa guitare (vous savez compter), un tracklisting effectué – vous l’aurez compris – en fonction des enregistrements effectués en sa présence. Des titres livrés ici presque bruts, après un bref passage au mix et au mastering, pour leur enlever l’étiquette de “démos” à laquelle ils ne sont parfois pas loin de prétendre. Malgré ce contexte éminemment particulier, Cave In fait du Cave In et le fait admirablement bien. Du Cave In plutôt période Jupiter (2000) toutefois, avec une propension à nous guider vers les cieux, plutôt qu’à nous fracasser sans pitié. Ainsi, “All Illusion” et “Shake My Blood” prennent leur envol en douceur et distillent posément des mélodies à tomber. En arrière-plan, la basse de Caleb vrombit de bonheur. Cave In n’a pas tout à fait oublié d’où il vient non plus et renoue le temps d’un ou deux morceaux avec sa férocité des débuts… et des retrouvailles lorsqu’ils s’étaient reformés en 2009 livrant un White Silence assez brutal. “Night Crawler” attaque ainsi tambour battant sur un tempo enlevé et un chant belliqueux. Moins de place à l’évasion mais quelques embardées tout de même, sur la seconde partie du morceau avec un chant qui s’envole, accompagné de guitares tournoyantes. La plus rude remontrance se situe en fin d’album lorsque “Led To The Wolves” semble lancé pour éradiquer tout ce qui se dresse sur son chemin, sans répit mais avec certainement beaucoup de colère et de tristesse à extérioriser. Avant cela, l’éthérée “Lunar Day” nous larguait errant en des territoires shoegaze totalement vaporeux, alors que “Winter Window” captivait de par son ambiance lourde et glaciale en intro avant de mettre un coup de boost bienvenu. Parmi les pièces de choix conférant à...

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Nirvana – Bleach

Nirvana – Bleach

(Sub Pop, 15 juin 1989) Imaginez la joie quand vous parvenez enfin à sortir un premier album. Vous êtes passés par tous les états : espoir, démotivation, excitation, coup dur, accomplissement… Vous avez claqué du fric, des batteurs, raturé les textes, modifié une ligne de basse, apposé les dernières retouches mais au bout d’un moment : on n’y touche plus, il est bouclé, dans la boite, prêt à affronter le monde impitoyable des critiques et du public. Quand vous vous appelez Nirvana, que vous faites du rock sale et nerveux sans grande prétention, vous pouvez toujours vous dire que, même imparfait, l’album passera relativement inaperçu, c’est un premier essai, un moyen de mettre le pied à l’étrier. Certains aimeront, d’autres moins, mais personne ne se fera chier à décortiquer cet album 30 ans plus tard. Oh, bien sûr, le disque sort chez Sub Pop, vous passez après Mudhoney, donc il y a quand même un minimum d’attente. Il est temps d’essayer de se faire un nom. Impossible de faire mieux que Superfuzz Bigmuff bien sûr mais faire partie des figures du label serait déjà une belle récompense. Et puis, il a des atouts cet album, indéniablement. Vous y avez mis vos tripes, vous l’avez garni en riffs puissants, vous y avez apposé de belles mélodies. Le public se dira peut-être que vous vous prenez un peu trop pour les Beatles avec vos beaux refrains, alors que vous n’êtes qu’un mec énervé de plus qui sait à peine jouer. So what, est-ce qu’on l’emmerderait pas un peu le public ? Est-ce que jouer fort et énergiquement interdit de faire de belles chansons ? Certainement pas. Sera-t-il capable de faire la fine bouche face à « School » ou « About A Girl » ? Qu’il essaye (on l’entend d’ici crier « you’re in high school agaaaaiiiin »). Est-ce qu’il ne fermera pas bien sa gueule face à la rage et au riff qui tue de « Negative Creep » ? Probablement. Trois minutes, pas le temps de s’ennuyer et franchement il y a tout ce qu’il faut. Des cris viscéraux, une grosse énergie, un refrain qu’on retient, un riff qui cogne. Il aime le rock le public ? Il aimera ça. Ou il sera définitivement bon à rien. Il y a des trucs auxquels il aura peut-être plus de mal à adhérer, comme « Sifting » avec son riff qui longe les murs en arrachant la peinture. « Blew » et « Paper Cuts » ne font pas de cadeau non plus. Mais est-on là pour faire des cadeaux ? Pas que je sache. On est là pour faire chialer les amplis, pour péter des cordes, pour maltraiter des fûts,...

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The Raconteurs – Help Us Stranger

The Raconteurs – Help Us Stranger

(Third Man/PIAS, 21 Juin 2019) Ça commençait à faire long. 11 ans très exactement depuis le dernier album des Raconteurs, supergroupe formé par Brendan Benson et Jack White aux compositions et guitares, la section rythmique des Greenhornes – Jack Laurence à la basse et l’excellent Patrice Keeler à la batterie -, ainsi que Dean Fertita (Queens Of The Stone Age, Dead Weather). Derrière eux, deux albums de rock 60’s teintés de blues et de folk : Broken Boy Soldier enregistré en 2004 dans leur Detroit natal avant de poser leurs valises à Nahsville, terres du blues par excellence, pour Consolers Of The Lonely en 2008. Depuis une tournée live en 2011, chacun était bien occupé. Brendan Benson a sorti deux albums (What Kind of World en 2012 et You Were Right en 2013), les Greenhornes ont publié un 4 titres avec leur idole Eric Burdon ; Jack Laurence, Dean Fertita et Jack White ont sorti un album peu convaincant des Dead Weathers. Fertita apparait aussi sur les 2 derniers albums des QOTSA (pas sûr que ce soit la meilleure des références en ce qui concerne le dernier…), quant à Jack White, en plus de gérer son label Third Man Records, il a sorti 3 albums solos. On ne se mouille donc pas trop en disant que nos petits gars sont loin de se la couler douce depuis quelques années, mais ils ont fini par trouver le temps de regagner le studio pour se consacrer à ce Help Us Stranger qui nous intéresse ici. Après la sortie des 3 premiers singles (“Sunday Driver”, “Bored And Razed” et la magique “Help Me Stranger”), les Raconteurs ont lancé leur tournée mondiale et eu la bonne idée de s’arrêter à l’Olympia le 26 mai dernier . Tous ceux présents ce soir-là peuvent le confirmer, les Raconteurs ont gardé leur redoutable efficacité et les nouveaux titres se marient à merveille avec les anciens sur scène (live à retrouver sur le podcast du 05 juin dernier de l’excellente émission “Very Good Trip” de Michka Assayas sur France inter). Une fois l’adrénaline de ce concert redescendue, soit quelques semaines après tout de même, il ne reste plus qu’à attendre impatiemment de pouvoir poser le diamant sur le successeur de Consoler Of The Lonely. Le retour de la formation de Nashville était certes attendu de pied ferme par ses aficionados, mais les dernières productions de Jack White, les médiocres Boarding House Reach et Dodge and Burn des Dead Weathers, n’étaient pas de nature à rassurer. Heureusement, les Raconteurs peuvent se targuer d’être un véritable groupe où chacun a sa place ; White sait rester dans l’ombre quand il le faut et Benson prendre le lead sur ses...

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Big Thief – U.F.O.F.

Big Thief – U.F.O.F.

(4AD, 3 mai 2019) On a pris le temps, on l’a laissé venir. Voilà déjà près de deux mois que cet Unidentified Flying Object Friend revenait à nous à intervalles réguliers, se révélant peu à peu, mais gardant une certaine distance, une part de mystère à percer. Cet ovni était intrigant mais n’était pas encore un ami. Oh, bien sûr, Big Thief ne débarque pas de nulle part et s’était déjà fait remarquer via ses deux premiers albums (Masterpiece et Capacity). Mais étrangement, malgré l’attrait de quelques titres plaisants, on craignait de se heurter aux habituelles limites du genre : un ensemble un peu trop lisse et convenu, un manque cruel d’aspérités. La prise de « Contact » a rapidement balayé ces craintes. Pas immédiatement mais à un moment clé : lorsque retentit ce cri déchirant et viscéral, totalement inattendu. Les guitares se mettent alors au diapason, bifurquant vers des contrées bruitistes. On sait déjà que le voyage ne sera pas monotone. Voilà un premier frisson, une différence. Voilà une dame qui en impose. La dame se nomme Adrienne Lenker, c’est elle qui mène la danse du haut de sa douce voix fragile et de son jeu de guitare affirmé. Adrienne sait chanter, pas de doute là-dessus. Elle sait émouvoir, également, lorsque son chant presque brisé s’égare dans les aigüs, suivant un fingerpicking délicat, avant que quelques bruits non identifiés ne viennent pervertir cette folk immaculée (« UFOF »). Les murmures effleurent nos oreilles avec une grande délicatesse, la voix est à fleur de peau, parfois au bord de la rupture (« Terminal Paradise »). Si les belles mélodies sont omniprésentes, les contrastes sont fréquents : la somptueuse mélancolie d’« Orange », dans son plus simple appareil, nous fait succomber sans peine, quand « Cattails » se démarque grâce à de brillants arrangements. « Century », quant à elle, se révèle plus entrainante alors que la ténébreuse « Jenni » vient concurrencer Low en défiant la pesanteur et en poussant la tension jusqu’à l’inévitable explosion. C’est presque a capella que Lenker conclut « Magic Dealer », discrètement accompagnée de quelques notes de son bassiste Max Oleartchik. La sobriété pour terminer, avec toujours l’élégance comme fil conducteur. Voilà un ami qui aura mis du temps à se dévoiler tout à fait mais sur qui on devrait pouvoir compter à l’avenir. En tout cas, on ne manquera pas de le solliciter. Jonathan...

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Faith No More – The Real Thing

Faith No More – The Real Thing

(Slash, 20 juin 1989) C’est bien connu (et ça fera plaisir à nos amis musiciens), le bassiste ou – pire encore – le batteur n’est souvent que la douzième roue du carrosse au sein d’un groupe. Personne ne connait leur nom, personne ne retient leur visage, ils peuvent changer cinq fois au cours d’une discographie : on n’y voit que du feu. Chez Faith No More, groupe qui ne fait rien comme personne, ce sont eux les piliers, Billy Gould (4 cordes) et Mike Bordin (fûts et baguettes), alors que les chanteurs et guitaristes ont tellement défilé que personne n’est capable de tenir les comptes (tout le monde se contentant de citer Courtney Love, parce que c’est vrai que c’est rigolo). C’est en la personne de Chuck Mosley que le groupe pensait avoir trouvé la stabilité. Mais le dreadlocké n’était pas tout à fait l’incarnation du bon père de famille posé et mature… Et après deux albums (We Care A Lot, Introduce Yourself), 427 embrouilles et 612 gueules de bois, Gould s’est senti obligé de lui indiquer le chemin de la sortie. Certains groupes ne se seraient jamais remis de la perte d’un chanteur aussi déluré et charismatique, Faith No More a choisi de le remplacer par un autre, bien plus timbré encore. Mais timbré différemment ; un esprit créatif sans limites, une folie maitrisée. Des conneries à la pelle, mais pas d’excès. Et un véritable bourreau de travail. Deux semaines après avoir rejoint le groupe, Patton a torché tous les textes de The Real Thing. Jim Martin (le gratteux alors titulaire… pour peu de temps) connait l’énergumène, il a écouté des démos de Mr Bungle, groupe le plus barge de Patton, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas. Non, il est même allé le chercher pour ça. Sous l’impulsion de Patton, Faith No More qui est déjà un bon groupe, s’apprête à basculer dans le profondément génial. Le vrai truc semble débarquer de nulle part (“From Out Of Nowhere”). Des synthés hystériques, une session rythmique qui tabasse en groovant, une guitare qui cisaille tout ce qui bouge. Patton, emporté par la tornade, y ajoute un chant habité qui transcende le tout. Celui qui ne bouge pas là-dessus est probablement mort. Le refrain est connu par cœur au bout de trois écoutes et au bout de 100, il fait partie de votre famille. Le son est au max, les voisins ont tous déménagé, votre femme vous a quitté… mais vous êtes heureux. Car vous avez toujours ce disque. Un disque qui ne faiblit pas, et qui semble même monter crescendo, à l’écoute de “Epic” (un des plus gros tubes du groupe, bien plus gros encore que «...

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