Lysistrata – Breathe In/Out

Lysistrata – Breathe In/Out

(Vicious Circle, 18 octobre 2019) Automne doré pour le rock français ! Ce ne sont plus les feuilles mais les excellents albums qui tombent ! Après ceux de Last Train et Mars Red Sky, voici qu’arrive le 2e album de Lysistrata. Un groupe qui déploie une grosse énergie sur scène et à l’image de leur twitter qui les présentent « Post un peu tout, Math Post Noise Indie rock », un style qui navigue brillamment entre les genres et les décennies (des nineties à nos jours). The Thread, premier album marquant, explorait sans complexes, et sur des morceaux souvent dantesques, une musique hybride se foutant allègrement des étiquettes du genre rock à dominante instrumentale. Le groupe y intégrait aussi de façon plus appuyée le chant. Dans une dynamique semblable, Breathe In/Out marque toutefois une évolution : les 9 titres semblent plus directs et concis (un seul excède les 8 minutes). Mais derrière ce format plus « classique » qui doit sûrement beaucoup à l’émergence du chant (seul le dernier titre n’est pas chanté), le groupe sait toujours surprendre au gré de morceaux à tiroirs redoutables. Envoyé en éclaireur avant l’album, « Mourn » confirme leur talent pour un rock dynamique toujours tendu et plein de surprises. Intro subtile au rythme lent (qui n’est pas sans rappeler les regrettés RIEN), accélérations foudroyantes, petit récital à la guitare, le trio manie parfaitement l’accélérateur mais joue aussi habilement du frein dans de subtiles digressions mélodiques. Ce titre, pile au milieu de l’album, semble le scinder en 2 parties. La première, plutôt énervée (« Boot On A Thistle » et sa cowbell entêtante), s’ouvre sans round d’observation avec un « Differents Creatures » qui démarre pied au plancher et se joue des limitations de vitesse. Le chant collectif rajoute une belle dose d’énergie (pas comme si les titres en manquaient !) et ses 4 premiers morceaux ne sont pas sans rappeler les américains d’At The Drive-In ou le rock tendu d’un Fugazi (« Scissors » notamment). La deuxième partie de l’album s’ouvre avec l’excellent et mélodique « End Of The Line », au rythme tranquille juste entrecoupé d’explosions soniques. Pas une ballade (faut pas abuser non plus) mais un titre parfait pour souffler un peu après un début d’album copieux et éreintant. « Everyone Out » est lui aussi moins tonitruant, et on y trouve même une guitare acoustique plutôt inhabituelle pour le groupe. Plus nuancée, et jouant habilement des changements de tempos (le très bon « Against The Rain »), cette deuxième partie d’album apporte un contraste bienvenu à l’ensemble de l’album. Le titre final renoue avec le long format. « Middle Of March », presque 9 minutes d’un (post)-rock d’abord inquiet, avec en...

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Wilco – Ode To Joy

Wilco – Ode To Joy

(dBpm, 4 octobre 2019) À partir de quel moment peut-on légitimement se demander, au sujet d’un artiste ou d’un groupe, si son nouvel album est un bon cru ? Qu’est-ce qui nous autorise à faire usage de cette analogie viticole ? Faut-il être prolifique ou régulier ? Faut-il avoir sorti beaucoup d’albums ? Je crois qu’on a le droit de se poser la question si l’artiste ou le groupe en question a fini par tomber dans une certaine routine. Cette routine, on ne l’attendait pas particulièrement de la part de Jeff Tweedy. Ce dernier a en effet toujours, du moins jusqu’à un certain de stade de sa carrière, créé dans l’adversité. Chamboulé – écœuré, même – par une séparation avec Jay Farrar dont il ne fut pas à l’origine, Jeff s’est construit comme l’angry young man du duo. La presse spécialisée voyait Farrar comme le véritable artiste d’Uncle Tupelo et misait tout sur Son Volt. Elle allait voir ce qu’elle allait voir. D’abord Tweedy allait lui asséner un chef-d’œuvre crépusculaire en forme de double album (Being There en 1996). Ensuite, quand son groupe serait sacré roi de l’alternative country, il leur en mettrait une bonne en virant pop (Summerteeth en 1999). Et puisque la pop ne suffirait pas, en fin connaisseur de l’histoire des parias de la musique américaine, le leader de Wilco se réincarnerait en digne successeur d’Alex Chilton. Yankee Hotel Foxtrot serait donc son Third/Sister Lovers, un disque malade, réalisé dans l’antagonisme et l’angoisse. Et si pour cela il fallait sombrer dans la drogue, se mettre tout son groupe à dos, y risquer sa santé mentale, et bien il le ferait. En concert, Wilco, c’était un peu pareil : dans certains pays, notamment l’Angleterre, Tweedy affrontait le public, se le mettait à dos. Depuis cette période, qui s’est achevée par un quasi-renouvellement du groupe et un disque rédempteur, A Ghost is Born, le musicien de l’Illinois a préféré laisser son rôle d’anti-héros à d’autres. Il y aurait toujours un Ryan Adams pour jouer le connard de service. Tweedy, lui, se convertirait en père aimant, en mari attentionné et en leader d’un groupe stable et équilibré, constitué uniquement de pointures. En live, ce groupe fait chaque soir des miracles. Nels Cline triture sa guitare durant de longues minutes sur « Impossible Germany » ; Glenn Kotche matraque les fûts sur « Spiders » ; la rythmique brille de tous feux sur « Monday » ou « I’m the Man Who Loves You » ; tout ce beau monde maîtrise la dynamique et le bruit blanc sur des classiques tels que « I’m Trying to Break Your Heart » ou « Via Chicago ». Sur disque, en revanche, Wilco...

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La Rumeur – Regain de Tension

La Rumeur – Regain de Tension

(La Rumeur Records, 18 octobre 2004) En 2004, La Rumeur sort un deuxième disque, Regain de Tension, deux ans après le culte et acclamé L’Ombre sur la mesure qui a installé le collectif composé des MC Ekoué, Hamé, Mourad (aka Le Paria), Philippe (aka Le Bavar) et des DJ Soul G et Kool M comme la référence hexagonale d’un rap hardcore intransigeant. Curieux de nature après avoir appris que ce groupe de rap tournait avec Noir Désir, je fus foudroyé à la découverte de leur premier disque à l’époque. L’impact a été considérable et m’a réconcilié avec l’idée que je me suis toujours fait du rap. Une musique sans compromis, consciente, politisée voire carrément subversive. Le tout servi par des adeptes de la punchline qui déboite ou du discours froid d’une vérité qui claque comme le maillet de la justice. Autant l’avouer tout de suite, L’Ombre sur la Mesure me semble être leur masterpiece indépassable. Dans la variété des thématiques, la qualité cinématographique de certaines instrus, et surtout le nombre conséquent de titres marquants (la liste est trop longue, check the tracklist). Pour ajouter au culte de l’œuvre, on se souviendra de la cabale judiciaire (entamée en 2002, pour 8 ans de procédures) de l’Etat contre Hamé, simple rédacteur d’un article fustigeant la répression policière. Combat remporté par Hamé… et pour la liberté d’expression. Il est assez douloureux de constater que finalement 15 ans ont passé et que la triste actualité continue d’alimenter le sombre avertissement du MC. En 2004, La Rumeur n’a rien perdu de sa farouche indépendance et refuse obstinément de rentrer dans un quelconque rang qui lui serait assigné. En 12 brûlots hardcore, elle persiste et signe. Et prévient d’entrée, « L’Encre va encore couler ». L’ambiance a peu évolué, toujours sombre et froidement vindicative, mais sur des instrus plus synthétiques cette fois-ci. Le propos reste, lui, corrosif et les lyrics toujours tranchants comme des scalpels. Comme sur le tubesque et toujours pertinent « P.O.R.C. (Pourquoi On Resterait Calme ?) ». Extraits : “Encore du rap de fils d’immigrés étranger à leurs codesPourtant si familier aux flics et à leurs brutales méthodesAu rang des non alignés, qualifiés d’infâmes diffamateursEncore et trop d’honneur qui nous distingue des amateursC’est La Rumeur, quatre têtes à abattreQue les censeurs se rassurent, y’a pas que la mesure qu’on va battre2004 plein de haine, même interdit d’antenneDes centaines de détracteurs au cul que mon son préoccupeJe suis de ces braises pas éteintes qui crament dans leurs enceintesOu dans les plaintes de ces fils de “tainp”Assis au banc des accusés puisque absent au banc des prioritésLa parole arrachée par les minorités” Le refrain est même carrément troublant vu l’actualité récente : “Pendant que...

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Mark Lanegan Band – Somebody’s Knocking

Mark Lanegan Band – Somebody’s Knocking

(Heavenly, 18 octobre 2019) Tiens, quelqu’un frappe. C’est ce bon vieux Mark Lanegan. Qu’il entre ! Il est toujours le bienvenu. « You wanna ride, you wanna take a ride? » propose-t-il d’emblée (« Disbelief Suspension »). Difficile de refuser. D’autant plus quand il y va bille en tête comme ici, à la manière d’un « Hit The City » qui donnait le ton du fabuleux Bubblegum, toujours inégalé depuis (bien qu’approché par le presque aussi fabuleux Blues Funeral). Cette fois-ci, le bon vieux Mark Lanegan est accoutré différemment, il assume pour de bon ses vieilles lubies 80s. Depuis Blues Funeral, on y avait droit de plus en plus fréquemment sur ses albums, en concert il reprenait régulièrement du Joy Division… Autant dire que ça nous pendait au nez. C’est fou ça, être un des musiciens éminents des années 90 et vouloir s’immerger à fond dans la décennie précédente (qui a connu des heures bien sombres, rappelons-le)… Toute la panoplie est donc de sortie : batteurs imitant des boites à rythme (ou l’inverse), synthés décomplexés, basse aux avant-postes… « Letter Never Sent » ne fait pas les choses à moitié et y ajoute un refrain plein de « ohohohoho ». Ça pourrait suinter la ringardise à 12 bornes mais avec Lanegan, c’est du tout bon, entrainant et efficace à souhait. N’essayez pas chez vous. En 14 titres, Mark Lanegan nous décline les années 80 pour les nuls, mais en version haute qualité. Déjà, en piochant dans ce que cette décennie a connu de meilleur : le post punk rentre dedans (« Night Flight To Kabul », « Gazing From The Shore » et leur basse-batterie totalement early Cure), la cold wave hantée (« Dark Disco Jag »). Ensuite, en y accolant des refrains qui frappent (« Stitch It Up », gonflée à bloc) et des mélodies qui marquent (« War Horse » et ses couplets scandés à la… Everlast). Enfin, en nous faisant fondre de sa voix inimitable et chaleureuse (la magnifique « Playing Nero » et ses nappes brumeuses qu’on croirait tirées de Twin Peaks – la série, pas le groupe). Plus troublés nous sommes, face à cette intro proche de l’acid house façon Underworld avant de se la jouer New Order (« Penthouse High »). Il faut s’imaginer écouter du Mark Lanegan en boite mais une fois l’idée acceptée, on se dit que pourquoi pas. Après tout, il y a tellement de merde en boite, ça ne ferait pas de mal (souvenez-vous « Ode To Sad Disco » sur Blues Funeral, encore lui. On est dans le même esprit). Il n’y a bien que « Paper Hat » qui laisse une guitare acoustique mener les débats comme à la belle époque et, sans surprise, nos cœurs sont brisés en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Malgré une fin...

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Big Thief – Two Hands

Big Thief – Two Hands

(4AD/Beggars, 11 octobre 2019) On venait à peine de digérer U.F.O.F., le troisième album du quatuor folk-rock new-yorkais emmené par la talentueuse Adrianne Lenker, que Big Thief remet le couvert avec son second disque de 2019. Précédé par un single de 6 minutes, « Not », Two Hands s’annonçait très différent de son prédécesseur. En effet, alors que U.F.O.F. était dominé par une ambiance cotonneuse, ses chansons se présentant comme de petites miniatures fragiles – à l’exception d’un « Jenni » plus tendu – , « Not » semblait plutôt marcher sur les terres du Neil Young électrique avec trois minutes de solo prodigieux sur deux notes à la manière du loner. Le groupe allait-il maintenir cette tension sur l’ensemble de l’album ? Oui et non, comme on va le voir. L’argument promotionnel de Two Hands est qu’il aurait été enregistré en urgence et d’une traite dans un ranch du Texas. Aussi propose-t-on au chroniqueur de l’écouter en deux plages de 16 et 22 minutes respectivement. Si le son est globalement plus brut que sur le précédent, la différence n’est en réalité que de degré plutôt que de nature. Les guitares se font en effet plus électriques et l’album ne possède pas les textures de fond qu’avait U.F.O.F et qui conférait à ce dernier une unité et une forme de confort d’écoute. Tout n’y est pourtant pas aussi intense que sur « Not ». La véritable différence se situe en revanche dans le chant de Lenker, beaucoup plus rauque et pouvant à l’occasion dérailler, ce qui lui donne une charge émotionnelle peu entendue depuis Masterpiece, le premier album du groupe. Après un démarrage en douceur (« Rock and Sing »), la formation propose avec « Forgotten Eyes » une première montée en puissance, portée notamment par les aigus de Lenker sur le refrain. « The Toy » ressemble à une version boostée de « Terminal Paradise » sur le disque précédent. Le refrain, qui voit Lenker mélanger sa voix à celle de Buck Meek, a quelque chose d’un peu dada, on ne sait pas vraiment ce que veut dire « The toy in my hand is real » mais c’est déclamé avec beaucoup d’intensité en tous cas. James Krivchenia fait des merveilles sur le morceau-titre. Il s’affirme de plus en plus en digne successeur de Glenn Kotche (œuvrant notamment au sein de Wilco), c’est-à-dire comme l’un des batteurs les plus sensibles de l’indie pop américaine. On sent qu’il utilise la batterie, non pas comme un instrument unique, mais comme une palette sonore. Il alterne ainsi frappe de fond de temps et breaks plus légers. D’une manière générale, il y a quelque chose de merveilleusement organique chez ce groupe, comme...

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Pencey Sloe – Don’t Believe, Watch Out

Pencey Sloe – Don’t Believe, Watch Out

(Prophecy Productions, 27 septembre 2019) Quelle belle entrée en matière ! Après un EP réussi en 2017, le trio parisien Pencey Sloe vient de plonger dans le grand bain musical pour de bon avec son premier album et dégage déjà une maitrise indéniable de son sujet. Son sujet ? Le shoegaze. Tendance aérienne comme celui prodigué par Slowdive et non bruitiste, administré par My Bloody Valentine. Impossible en effet de ne pas penser à la bande de Neil Halstead (et de Rachel Goswell vu la voix… on va y revenir) mais après tout, plus on pense à eux, mieux on se porte. L’assurance affichée ici n’a rien de bien surprenant à y regarder le line-up de plus près puisque deux des membres sont issus de MINAB (ex-Man Is Not A Bird), remarquables tisseurs d’ambiance, plutôt dans un registre post-rock. À leurs cotés, Diane Pellotieri porte les compositions de sa voix sensuelle, volant au-dessus des nuages et nous distribuant de douces caresses réconfortantes, et souvent un brin mélancoliques. Malgré des références évidentes, Pencey Sloe n’a pas oublié sa personnalité au vestiaire même si elle est très ancrée 90s (mais plus on pense aux 90s, mieux on se porte…). Les shoegazeux ne se contentent pas de frimer avec leur pedalboard bien fourni et de répéter en boucle une recette connue de tous, ils nous cajolent les esgourdes en nous noyant sous les mélodies raffinées. Nous voilà donc naviguant, mi-comateux mi-hagards, au sein d’ambiances ouatées finement élaborées (les tubesques en diable “All OK” et “Gold And Soul”, somptueux songes aux guitares célestes et chant éthéré, “Empty Mind” enveloppé dans un cocon fragile qui met un temps fou à éclore avant de s’envoler pour de bon… Et nous avec). Malgré une grande homogénéité et cohésion d’ensemble, Pencey Sloe est également capable de surprendre en optant pour un son plus lourd et percutant (“Buried Them”) ou sur son morceau-titre dont l’intro darker than death nous fait frémir (on pense ici à… Alice In Chains) avant un refrain féerique. En fin d’album, l’acoustique et dépouillé “It Follows” ne risque pas de vous lâcher de sitôt et n’aurait lui pas dépareillé sur le superbe dernier Chelsea Wolfe. Bref, on ne s’est vraiment pas foutus de nous. Le timing de la sortie est en outre parfaitement approprié. La grisaille ne nous quitte plus et avec elle, cette envie tenace de rester blottis sous la couette avec un chocolat chaud… Il va falloir vous montrer fort car à l’écoute des douces mélopées de Pencey Sloe, la tentation n’en sera que plus grande ! Jonathan...

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Nine Inch Nails – The Fragile

Nine Inch Nails – The Fragile

(Nothing, 21 septembre 1999) Nous sommes en 2009. Il y a dix ans. Il y a deux siècles. Je suis encore jeune et con (mais j’ai déjà de bien meilleurs goûts que Saez, rassurez-vous). Je m’apprête à voir Nine Inch Nails pour la première fois en concert, beaucoup de choses vont changer. Le choc sera brutal. Je connais Nine Inch Nails, bien sûr. Et je les aime d’un amour certain mais encore un brin mystérieux. En bon bourrin, j’ai un gros faible pour The Downward Spiral que je réécoute plus souvent qu’à mon tour, et plus régulièrement que les autres. Et lorsque les murs du Zénith de Paris tremblent pour la première fois (et comme rarement auparavant), il me semble bien reconnaître “Somewhat Damaged” mais je ne le maitrise pas sur le bout des doigts non plus. Deux heures plus tard, je suis rincé. Et je suis un homme neuf. Nine Inch Nails intègre pour de bon le cercle fermé de mes groupes préférés et je m’impose un programme strict : TOUT RÉÉCOUTER. De A à Z, à commencer par The Fragile puisqu’il s’ouvre de la même manière que ce show inoubliable et déterminant. Je me dois de revivre cette entame, ce son prodigieux, cette montée faramineuse. Cette basse qui se rapproche, ce son électro terriblement malaisant, Trent qui déboule, soi disant « too fucked up to care anymore » mais qui nous colle pourtant une branlée monumentale. « Where the fuck were youuuu? ». Mais nous sommes là, Trent, prêts à nous faire lacérer la tronche par “The World Went Away”, prêts à subir cette disto totalement démesurée, à tendre l’oreille pour entendre les quelques cordes effleurées avant l’énorme déflagration, avant que le monde ne se casse la gueule sous nos yeux, soutenu par les “nananana” les plus apocalyptiques de l’histoire. Un disque qui commence de la sorte ne peut que s’effondrer piteusement ensuite, ou se ranger parmi les plus grands. Je vous épargne le suspense… Vient alors le diptyque indissociable : “The Frail”/”The Wretched”. Délicate mélopée au piano pour le premier qui vient planter le décor avant de se faire dévorer tout cru par son impétueux alter ego. La rythmique est offensive, les claviers en imposent, Reznor n’a pas l’air d’être venu pour blaguer. On en est conscient mais on n’est pas prêts. Pas prêts pour ce refrain monumental où les guitares en fusion se mêlent aux cris de damnés. Aux commandes de son impitoyable machine de guerre, Trent nous hurle dessus. Et ses propos sont on ne peut plus appropriés “NOOOW YOU KNOOOW, THIS IS WHAT IT FEEELS LIKE”. Nous voilà donc au 5e morceau et qu’est-ce qu’on a déjà ? Une tarte, une rouste, une...

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Chelsea Wolfe – Birth Of Violence

Chelsea Wolfe – Birth Of Violence

(Sargent House, 13 septembre 2019) Après l’éreintante tournée qui a accompagné Hiss Spun, Chelsea Wolfe a ressenti le besoin de se ressourcer, de retrouver “The Mother Road” (titre du premier morceau de cet album), celle qui la ramène chez elle, loin de toute agitation. Celle qui la guide vers les racines de sa musique, plus simple et épurée qu’elle affectionnait (à l’image du sublime Unknown Rooms : A Collection Of Acoustic Songs, sorti en 2012), avant la parenthèse metal de ses deux derniers albums. Birth Of Violence est donc un disque des plus intimistes, où sa voix est plus que jamais mise en avant. Une voix qui en impose, occupe l’espace et embellit tout ce qui l’accompagne. Dès qu’on emprunte “The Mother Road” en sa compagnie, elle guide l’assemblée, avec une simple guitare sèche avant que le morceau ne s’enfonce peu à peu dans les ténèbres. Le crescendo est poignant, la batterie prend des allures de sentence irrémédiable, les cordes font monter la pression… On se relève comme on peut et on poursuit dans cette atmosphère lugubre avec toujours le timbre troublant et ensorcelant de Chelsea Wolfe en guise de lampe torche. Les doigts glissent sur les cordes avec délice (“American Darkness”, “Be All Simple”, le fingerpicking de “Little Grave”), la clarté du son et les arrangements soignés nous immergent totalement (“Preface To A Dream Play”), les refrains sont merveilleux (la plus rêche et tendue “Deranged For Rock n Roll”, les envolées de “Dirt Universe”). En dépit de quelques morceaux au magnétisme moins évident (“Erde”, “When Anger Turns To Honey”), la magie fait son œuvre, l’envoûtement opère sans difficulté (la sublime “Highway” où les cordes vocales de Chelsea impressionne une fois de plus et où quelques effets subtils et inquiétants viennent appuyer les simples sons des cordes grattées). Hiss Spun se montrait parfois trop écrasant, Birth Of Violence invite davantage à l’apaisement. En surface tout du moins, car une menace diffuse semble bien présente et à même de surgir à tout moment. Mais une porte s’entrouvre, derrière elle une artiste qui nous cajole et nous rassure, alors que tout ce qui l’entoure parait si fragile et proche de s’effondrer. Quand elle finit par se retirer, l’orage gronde (« Storm » en conclusion du disque). Nous voilà de nouveau seuls, trempés, livrés à nous-mêmes. Il ne tient qu’à nous de rouvrir cette porte où l’accueil est si chaleureux, dès que le besoin s’en fera sentir. Jonathan...

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Massive Attack – Protection

Massive Attack – Protection

(Circa, 26 septembre 1994) En 1994, Massive Attack passe le fameux cap du 2e album. Cap d’autant plus difficile que les anglais avec leur premier effort, Blue Lines, sorti en 1991, ont carrément inventé un nouveau vocabulaire musical : le trip hop. 25 ans après, retour sur cet album, le dernier avant un virage sonore radical. Avec le recul, ce Protection marque une fracture dans la carrière du groupe. Composé à l’origine de Robert Del Naja aka 3D, Grant Marshall aka Daddy G et Andrew Vowles aka Mushroom entourés de nombreux collaborateurs plus ou moins réguliers, ce disque est le dernier qui réunira les 3 membres historiques. 3D prendra ensuite le lead à mesure que le groupe opèrera une mutation de sa musique hybride vers des influences new wave et post-punk, notamment sur Mezzanine et 100th Window, ses 3e et 4e albums. Virage pas du goût de tous et qui conduira à d’inévitables tensions et départs plus ou moins définitifs des 2 autres acolytes de 3D. Mais en 1994, on n’en est pas encore là. Tricky traîne toujours dans le coin (au chant sur « Karmacoma » et « Eurochild ») avant de poursuivre sa carrière solo, et Horace Andy, fidèle collaborateur jamaïcain sur les 5 albums du groupe, prête sa voix au timbre reconnaissable entre mille (mais seulement sur « Spying Glass » et sur une étrange cover live du « Light My Fire » des Doors !). Le groupe dans la foulée d’un Blue Lines acclamé par la critique, continue de déployer son talent. Musique hybride, crossover pointu et novateur de styles divers, le groupe est d’abord expert en mise en ambiance sonore. Et il sait s’entourer. De musiciens en devenir ou chevronnés. À la production aussi, avec Nellee Hooper (Soul II Soul). Avec des vocalistes de talent notamment féminines, une de leurs marques de fabrique (et souvent pour des titres somptueux). Dès l’inaugural et électro « Protection », il convoque ainsi la voix sublime de Tracey Thorn (Everything But The Girl) pour un titre apaisant et cotonneux de 8 minutes. Lyrics sublimes au passage. Vous vous sentiez en sécurité ? Tricky et 3D vous secouent direct dans un trip reggae-dub inquiétant avec l’incroyable et hypnotique « Karmacoma », titre assez bluffant même 25 ans après la première écoute. Si cet album a finalement comme unique tort de se placer entre 2 monstres (Blue Lines et Mezzazine), on est loin du simple disque de transition. Plutôt la confirmation du talent hors normes d’un collectif qui trace sa route vers la postérité. Au croisement du hip hop (« Eurochild » avec Tricky au chant), de l’électro (l’ambient « Three »), du dub (« Better Things » avec Tracey...

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Mars Red Sky – The Task Eternal

Mars Red Sky – The Task Eternal

(Listenable, 27 septembre 2019) Automne 2019. Retour sur Terre du stoner psyché stellaire de Mars Red Sky. Depuis leur 1er album éponyme marquant de 2011, le trio composé de Julien Pras (chanteur-guitariste), Jimmy Kinast (bassiste) et Mathieu Gazeau (batteur) se rappelle régulièrement à notre bon souvenir en étoffant sa discographie de disques et autres EP indispensables. The Task Eternal, leur 4e album, ne déroge pas à la règle. Et rappelle au passage que peu de groupes tricolores réussissent une aussi belle carrière et unanimité critique à l’international. À l’instar du triangle massif de l’artwork (à nouveau très réussi), Mars Red Sky est un pur trio. Une trinité rock au son pachydermique. La basse est omniprésente (c’est presque une réhabilitation pour tous les bassistes du monde !), la batterie pilonne un rythme tellurique et la guitare experte de Julien Pras (dont les plus anciens vantaient déjà le talent de mélodiste du temps de son ancien groupe Calc) explore les confins d’un ailleurs psychédélique. Dès l’ouverture et les 8 minutes épiques de « The Proving Grounds », Mars Red Sky martèle méthodiquement son stoner singulier. Rythmique martiale pour headbanger, guitares furieuses, solis mélodiques, pont instrumental vers les étoiles, crescendo final et toujours cette voix qui semble flotter, légère, spatiale, au-dessus du chaos. Mars Red Sky est bien de retour ! Alors après on peut toujours pinailler. Avec une identité sonore aussi reconnaissable, difficile d’entrevoir une évolution notable au niveau du son. En même temps, ils n’allaient pas se mettre à faire du disco ! Comme Tool qui fait du Tool (et bien) sur son dernier album, Mars Red Sky fait du Mars Red Sky (« Soldier On »). Avec le bien nommé « Collector », il s’offre même un « tube » de 4 minutes, véritable concentré de leur savoir-faire. Concis et efficace. Ceux qui n’aiment toujours pas l’équilibre étrange entre cette musique lourde et la voix éthérée de Julien Pras peuvent encore passer leur tour. Les autres, comme votre serviteur, qui y entendent justement la trouvaille qui les hisse loin au-dessus de la mêlée revival heavy rock millésimé 70’s continuent de louer la constance des Bordelais. Dans une musique de qualité. Sans frontières. Écouter juste le diptyque de 15 minutes « Recast » – « Reacts » et si vous êtes toujours sceptique, ben ma foi, je n’ai plus d’arguments. Ou le folk éthéré de « A Far Cry », brise légère qui soulève la poussière rouge martienne. Sublime. Parce que oui, ces gars-là ont de l’imagination et nous transportent dans un trip sonore teinté de SF. On met son casque, on ferme les yeux et on voyage (l’énorme instrumental « Reacts » et ses guitares dopées aux effets !)....

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