Nick Drake – Pink Moon

Nick Drake – Pink Moon

En ce jour funeste*, qui voit la disparition du poète et chanteur canadien Léonard Cohen, auteur de quelques-unes des plus belles chansons du siècle dernier (écoutez « Hallelujah », qu’avait repris si magistralement Jeff Buckley sur l’album Grace). On a l’impression d’entendre un ange tombé du ciel. Léonard Cohen première victime collatérale de la sinistre marionnette Trump. Mais je m’égare, en ce jour maudit disais-je, j’ai envie de vous parler d’un autre poète chanteur, qui n’a malheureusement pas eu la reconnaissance de son talent de son vivant, et qui est mort très jeune, totalement inconnu dans une solitude extrême. Je voulais vous parler de Nick Drake, artiste maudit s’il en est, et autre ange tombé du ciel. Nick Drake, est unanimement reconnu depuis, bien sûr, comme c’est souvent le cas, reconnaissance et estime post mortem. De nombreux chanteurs lui vouent un culte et ne tarissent pas d’éloge sur son talent immense. Peter Buck, Robert Smith, Lou Barlow en font partie (excusez du peu). C’est même en écoutant tout jeune Five Leaves Left qu’il se dit que même un mec timide, voire introverti, peut passer ses émotions dans la musique et écrire des chansons. Et quelles chansons ! Aujourd’hui, si je vous parle de Nick Drake, c’est que Pink Moon, son troisième et dernier album a été publié il y a 45 ans. Dernier disque, brut de fonderie, aucune fioriture sur ces titres concis (l’album ne dure que 28 minutes). Nick seul à la guitare et au chant. On ne peut faire plus dépouillé et moins commercial. Nick Drake a 24 ans, deux albums au succès limité derrière lui. Et pourtant deux chefs-d’œuvre ignorés de son vivant qui trouveront avec le temps des cohortes de fans qui découvriront le génie de ce chanteur compositeur. Nick Drake, éprouvé par les échecs relatifs de ses deux premiers disques choisit l’épure comme ligne directrice, lorsqu’il enregistre en deux nuits onze chansons. Rupture totale avec le style des deux albums précédents Five Leaves Left et Bryter Layter à la production riche, et aux nombreuses harmonies complexes, piano, cordes, guitares. Jetant tout ce qu’il a d’émotion et de passion dans ces séances, qui verront la naissance de Pink Moon. Bien que jugé par ses fans comme son meilleur album, l’échec commercial sans appel du disque enfonce Nick Drake plus profondément dans la dépression qui le mine depuis toujours. Très affecté par le rejet public du disque, Nick Drake abandonne la musique et se retire définitivement chez ses parents. Deux ans plus tard, il décède d’une overdose d’anti dépresseur. Triste fin pour un jeune génie de 26 ans incompatible avec le succès, et le monde dans lequel il vivait. L’éponyme « Pink Moon » en ouverture, sur laquelle il a...

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Low – I Could Live In Hope

Low – I Could Live In Hope

Ceux qui ne me connaissent qu’au travers de certaines chroniques sont au courant de mon penchant pour la musique un peu brusque (« de bourrin » diront certains) : grunge, metal, fusion, punk, garage… Ils seront donc peut-être un peu surpris de me voir chroniquer un des albums les plus lents et doux de l’univers. Car, bien sûr, on n’écoute pas Low pour se passer les nerfs, hurler sa rage, assouvir ses envies de rébellion envers une société trop injuste ou simplement un épi récalcitrant. On écoute Low pour se détendre, se plonger dans une méditation intense ou simplement pour kiffer sa race. Le premier Low, particulièrement, est un bijou de pureté. Très vite se dégage le sentiment que rien ne doit être déplacé, qu’on nous a posé là en face d’une succession d’accords, de notes, d’accompagnements, de rythme parfaitement agencés et qu’on nous aurait chuchoté à l’oreille « voici la perfection, merci de ne pas la déranger« . Quand les notes s’éternisent, quand les échos s’amoncellent, toute perturbation extérieure perd tout intérêt. Low suspend le temps, fait le vide autour de nous. Low nous capture et nous captive, plus rien n’a d’importance. Seul compte le moment présent. Pour tous les excités du bulbe, Low fait l’éloge de la lenteur et de la procrastination (l’incroyable « Words » en ouverture,  « Lazy »). La durée est secondaire,  « Lullaby » s’éternise (près de 10 minutes) sans qu’on ne trouve rien à y redire et tutoie les cimes en même temps que la voix (quelle voix !) de Mimi Parker s’envole. La basse est profonde, les guitares cristallines et les voix viennent compléter ce merveilleux décor de poésie sombre. Tout n’est que subtilité et délicatesse, l’épure est de mise. Pas une note de trop à déplorer. Alan Sparhawk et Mimi Parker, couple dans la vie et dans le groupe, ne font qu’un. L’osmose est totale. Ils nous poussent hors de contrôle (« Down »). I Could Live In Hope, se nomme donc ce rêve éveillé, et nous pourrions effectivement vivre en caressant le doux espoir que la perfection est atteignable à plusieurs reprises. Un espoir voué à être déchu, évidemment. Même Low, en dépit de moult merveilles disséminées tout au long de son immense carrière, n’est pas parvenu à nous faire oublier cet incroyable disque. On serait presque prêt, comme Alan et Mimi, à se convertir au mormonisme si c’était le moyen, un jour, d’avoir droit à la réédition de I Could Live In Hope en vinyle…...

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The Lemonheads – The Lemonheads

The Lemonheads – The Lemonheads

En 2006, personne n’aurait parié un centime sur la reformation des Lemonheads. Séparés presque aussitôt après un Car Button Cloth néanmoins convaincant, 10 ans auparavant, et malgré quelques disques solos d’Evan Dando, le groupe de Boston est passé en une décennie de future nouvelle sensation à artistes dont le nom évoque vaguement quelque chose à ceux qui étaient jeunes à l’époque. Au milieu des années 2000, il faut être connaisseur pour se rappeler des Lemonheads, particulièrement pointu pour se souvenir de leur musique. Dans l’indifférence quasi-générale, un peu comme leurs voisins de Dinosaur Jr, les têtes de citron jouent le jeu de la reformation. La différence majeure, c’est que ces derniers n’ont pas eu un line-up très stable depuis la fin des années 80, n’étant de fait que le groupe d’Evan Dando. Ainsi, quand on parle de reformation, il faut s’entendre : Dando choisit simplement de s’entourer à nouveau de musiciens et de bosser à trois plutôt que de le faire tout seul dans son coin. Et il décide également de faire appel à l’australien Tom Morgan qui a déjà offert quelques tubes au groupe, mais comme pour le précédent album uniquement pour ce qui est de la composition. Pour ce qui est du backing band, Dando recrute Bill Stevenson et Karl Alvarez des Descendents ; on fait pire. Si on est triste de savoir aujourd’hui que cette reformation aura été de courte durée, il serait dommage de passer à côté de l’excellent album qu’elle a produit. Sobrement intitulé Lemonheads, celui-ci est un véritable retour en grâce pour Evan Dando, car s’il est malheureusement plus connu pour sa belle gueule et ses frasques avec la drogue, il prouve une fois de plus qu’il sait composer des pépites power pop comme il respire. Et si les mauvaises langues pourraient mettre en avant que « Become The Enemy » ou « No Backbone », deux des titres les plus mémorables, ne sont pas de lui, son interprétation est irréprochable et sa voix, l’une des plus belles des années 90, est pour beaucoup dans leur efficacité. Musicalement, on est toujours dans de la power pop qui n’hésite pas à donner dans les tempos lents (« Become The Enemy », « Baby’s Home », « Let’s Just Laugh ») mais qui ne renie pas ses origines punk pour autant (« Poughkeepsie », « Black Gown » ou « Pittsburgh ») sans jamais vraiment se défaire d’une certaine mélancolie. Tout en étant profondément pop, les morceaux peuvent aussi partir dans leurs petits délires bordélico-noisies comme le démontre le final « December ». Bref, on n’est dépaysé ni par le style ni par le niveau moyen. Par ailleurs, les thèmes abordés démontrent d’une certaine maturité, on a beau être dans un disque de power pop hérité des 90s, on n’est pas non plus dans...

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A Tribe Called Quest – We Got It from Here… Thank You 4 Your Service

A Tribe Called Quest – We Got It from Here… Thank You 4 Your Service

2016 aura été une belle salope. Elle nous aura pris David Bowie, Phife Dawg, Leonard Cohen, Prince (et à quelques jours près Lemmy mais on était encore en 2015… 2015 aura été un sacré enfoiré aussi. On n’est pas prêt de l’oublier.) Tous ces grands noms sont partis et, comme un ultime pied de nez, les trois premiers cités nous auront prouvé une fois de plus qu’on les regretterait éternellement avec des albums offerts, dans un dernier soupir, dotés du supplément de classe qui a caractérisé leur carrière. Pourtant, pour Phife Dawg, ça puait le traquenard à plein nez. Honnêtement, quand un nouvel album de A Tribe Called Quest a été annoncé 18 ans après le dernier, quelques mois seulement après la mort du MC, je l’ai vu d’un œil extrêmement méfiant. Réaction logique, à un détail près : on parle de A Tribe Called Quest là. Et ces gens-là quand ils se mettent au boulot ne savent faire autre chose que pondre des classiques instantanés. Q Tip avait prévenu en ouverture d’album : ils n’étaient pas venus pour sucrer les fraises, répétant tel un leitmotiv « Gotta make something happen ». Et il a tenu parole. Quelque chose s’est produit, incontestablement. Lorsqu’on s’enfile l’album en entier (1h quand même) pour la première fois, on perçoit d’emblée l’énorme potentiel de l’objet. On le réécoute pour être sûr de pas avoir déliré et finalement le constat se dessine de façon de plus en plus implacable : ce disque est une tuerie. Même la présence un brin incongrue d’Elton John sur « Solid Wall Of Sound » (et pas seulement en sample de « Benny And The Jets ») évite largement le fiasco, tant les évolutions du morceau (hyper riche !) sont cohérentes et maîtrisées. A côté de ça, il y a de pures bombes comme on n’en fait plus, de celles dont la grande majorité des rappeurs actuels courent après toute leur carrière. De celles qu’A Tribe Called Quest a l’habitude d’aligner comme des perles (« We The People », « Kids » avec Andre 3000 d’Outkast qui sans surprise est parfaitement à sa place, « Dis Generation », « Ego », on pourrait tous les citer…). Quel bonheur d’entendre une dernière fois la verve de Phife Dawg, entouré de ses acolytes de toujours (y compris Jarodi White, signant un retour remarqué au sein de sa formation d’origine). Et quelle chance qu’ils s’expriment sur une production aussi aboutie, d’une variété impressionnante. Rien à voir avec la chance toutefois, mais plutôt avec le talent de Q Tip et de Blair Wells (épaulés notamment par Kanye West, qui, sans en faire des caisses – ça change – nous a dégoté un sacré sample de...

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Beastie Boys – Licensed To Ill

Beastie Boys – Licensed To Ill

Au début des années 1980, Michael Diamond, futur Mike D, Adam Yauch qui deviendra MCA et Adam Horovitz qui se fera appeler Ad-Rock, font du punk hardcore… Les Beastie Boys n’ont encore rien enregistré mais écumé bon nombre de salles, ouvrant notamment pour les Misfits, les Bad Brains et autres Dead Kennedys. Mais au contact d’un certain Rick Rubin, jeune producteur en devenir, le destin du groupe va prendre une tournure inattendue. Habitué comme eux des concerts punk, Rubin partage ce goût pour le riff sale et sec comme un coup de trique. Il est aussi le fondateur du label Def Jam… Il va donc leur souffler de faire comme ses petits protégés Run DMC ou LL Cool J : rapper. On ne le remerciera jamais assez. Mais à la différence des autres groupes rap qui émergent aux quatre coins des Etats-Unis et qui piochent allègrement dans les samples de James Brown et la musique black, les blancs becs des Beastie Boys pillent, eux, les classiques hard rock et metal. La pochette, géniale, illustre tout à fait l’esprit Beastie. On croit partir en voyage tranquille à bord d’un bel avion et quand on déplie le vinyle… BIM il se trouve que le bel avion s’est pris une falaise. Le voyage ne sera peut-être pas aussi paisible que prévu. Sur le cockpit, le logo des Beastie et le numéro de série vu dans un miroir donne « EAT ME ». On va manger. Confirmation dès l’entame du disque avec le gros riff qui tâche de « Rhymin And Stealin’ ». La bande de branleurs énervés s’égosillent, s’invectivent. Les Beastie postillonnent, les Beastie remuent, et nous font un bien fou. On a déjà envie de hurler « Ali Baba and the 40 thieves » et ça ne fait que commencer. Sur ce morceau, on retrouve du sample de Led Zep, Black Sabbath et du Clash. Rien de moins. L’alternance entre gros morceaux rock/rap vénères (« Rhymin And Stealin’ », « Fight For Your Right », « No Sleep Till Brooklyn ») et hip hop old school plus classique (« Posse In Effect », « Brass Monkey », « Paul Revere ») est savoureuse. A l’image de leur style vestimentaire inimitable (survet’ Adidas, casquette à l’envers, chaîne en or qui brille), les Beastie Boys osent tout. On leur a demandé de se lâcher, fallait pas le dire deux fois… Mix Master Mike fait parler les platines sur « The New Style », les 3 MCs balancent des textes affreusement sexistes (à prendre au 12e degré) sur la génialement débile « Girls ». On est loin des textes revendicatifs de Public Enemy, les Beastie revendiquent, eux, le droit de faire la fête sur « Fight For Your Right » qui deviendra un hymne. Le morceau n’est pas franchement ce qu’ils ont fait de plus abouti mais ça...

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The Beatles – Revolver

The Beatles – Revolver

Le 5 août 1966, une déflagration sans précédent secoue le juvénile monde du Rock. Il ne s’agit pas d’un coup de Revolver mais quasiment d’un coup de canon. Le 7ème album des Beatles parait et ce disque, non seulement enfonce toute la concurrence (ok il y a également Blonde On Blonde de Bob Dylan qui paraît cette année-là), mais il marque l’entrée du Rock dans l’âge adulte, et invite les Beatles à la postérité. Je vous remets dans le contexte. Printemps 1966, les Beatles sortent exténués et ahuris de leur dernière tournée. Elle sera (ils ne le savent pas encore) la dernière de l’histoire en tant que Groupe. Ils ne supportent plus le cirque délirant qui accompagne leurs prestations sur scène : hurlements des fans, sonos pas à la hauteur de leur désormais très haute ambition sonore. Sans oublier la police omniprésente, et désormais les menaces qui font suite à quelques déclarations sorties de leur contexte comme « on est désormais plus célèbres que Jesus Christ », ce trait d’humour de John Lennon qui n’amuse pas les connards du Ku Klux Klan. Les Beatles vont donc tourner la page de la première partie de leur carrière et s’attacher à faire exploser les genres en studio (leur nouvel univers) et enregistrer quelques albums qui marqueront l’histoire de la musique. Nous sommes juste un an avant le « Summer Of Love », et la salve de disques essentiels qui le précèdent ou l’accompagnent. Je vous livre en vrac, quelques exemples pour donner une idée du bouillonnement musical de l’époque : Surrealistic Pillow (Jefferson Airplane), Are You Experienced (Jimi Hendrix), The Piper At The Gates Of Down (Pink Floyd), The Doors (The Doors), The Velvet Underground And Nico (Velvet Underground), et bien entendu le génial Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band... En 1966, donc les Beatles découvrent le LSD, et Revolver est le reflet et le résultat de quelques-uns de leurs trips. Le titre qui transpire le plus l’acide est bien entendu le fantastique « Tomorrow Never Knows ». Intro martelée par une batterie lourde noyée dans l’écho, voix de Lennon qu’on jurerait sortie d’une cabine téléphonique immergée, solos de guitare passés à l’envers, synthés imitant des oiseaux, et ces textes totalement barrés (« Listen to the color of your dreams »), à mille lieues des « she loves you yeah yeah ». Cette première incursion dans le psychédélique est sans doute le morceau où les Beatles flirtent le plus avec le mystique et leur quête d’au-delà. Une pièce majeure à ranger à côté des « Within Without You » ou « A Life In A Day ». Très loin des petites rengaines rock n’roll de leurs débuts et évidemment injouable en concert (à l’époque). D’ailleurs le plus remarquable avec Revolver est que tous les titres ont été...

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Mudhoney – Every Good Boy Deserves Fudge

Mudhoney – Every Good Boy Deserves Fudge

Le deuxième album est souvent un intense moment de remise en question pour les petits groupes remarqués qu’on attend au tournant, et c’est certainement encore plus vrai pour Mudhoney. Car non seulement le groupe a déjà sorti un successeur mitigé à sa première grosse claque, mais en plus tous les espoirs qu’on portait en eux se sont tournés vers d’autres groupes de la scène de Seattle, dont un autre cassera la baraque quelques mois plus tard à un niveau inattendu, et qu’on ne reverra certainement pas de sitôt. Il faut dire que l’histoire du groupe est assez particulière : créé comme une petite cour de récréation entre 4 mecs plus ou moins en pause ou débarrassés de leurs groupes respectifs (Green River, The Thrown-Ups, Bundle Of Hiss et les Melvins), sorte de supergroup de la scène locale dont le seul objectif était de faire quelques concerts et peut-être un 45 tours, Mudhoney devient un peu par hasard, beaucoup par passion, la coqueluche puis la figure de proue du label naissant de Seattle, Sub Pop, qui les envoie en festival en Allemagne avant même que le groupe n’ai sorti le moindre titre. Écrit dans l’urgence, ce qui prouve l’alchimie incroyable entre les musiciens, leur EP Superfuzz Bigmuff et quelques singles mémorables achèvent d’en faire le groupe à suivre, les futures superstars indie de la fin des années 80. Sauf que, comme je le disais, le premier album (simplement intitulé Mudhoney) qui suit n’est qu’un Superfuzz Bigmuff rallongé, ce qui reste très cool mais beaucoup moins percutant. Et entre leur premier EP et cette année 1991, le regard de la critique, des médias et même des majors commence à se tourner vers Seattle, pas avec autant de ferveur qu’après Nevermind, mais les gros noms de la scène locale commencent à signer des contrats chez des majors et MTV commence à diffuser certains clips en rotation lourde. Tous les groupes de Seattle sentent que quelque chose se prépare et qu’il est peut-être temps de réfléchir plus sérieusement à leurs perspectives de carrière. Tous ? Non. Mudhoney, resté fidèle à Sub Pop envers et contre-tout, s’est concentré à sortir un album digne de ce nom après le précédent dont ils ne sont pas particulièrement fiers, un album qui pourrait vraiment leur plaire. Leur plaire, et aussi désarçonner un peu la presse musicale, britannique principalement, qui a construit autour d’eux et d’autres groupes comme TAD le mythe des rockers bûcherons simplets, festifs et bourrins qui les enferme dans une case dans laquelle ils n’ont jamais eu envie de se mettre. Steve Turner simplifie ses solos de guitare qui lui avaient valu d’être qualifié d’Eric Clapton du grunge et tous s’attèlent à composer des morceaux...

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The Gun Club – Fire Of Love (Fury)

The Gun Club – Fire Of Love (Fury)

Jeffrey Lee Pierce avait déjà sacrément roulé sa bosse avant de monter le Gun Club. Après avoir crapahuté dans bon nombre de groupes d’inspiration punk, déjà (le Delta Blues notamment), fait parler sa plume pour le fanzine Slash Magazine, crié son amour pour Blondie en tant que président de son fan club (!), il finit par se trouver l’escouade idéale pour atteindre les sommets qui n’attendaient que lui. Au sein de cette escouade, celui qui l’épaulera à la guitare et dont le parcours est curieusement assez analogique au sien, Brian Tristan plus connu sous le nom de Kid Congo Powers. Avant le Gun Club, le père Brian était lui aussi président d’un fan club, celui des Ramones, et fondateur du fanzine The Screamers. Ils étaient faits pour s’entendre. Le groupe se nomme initialement The Creeping Ritual avant d’opter pour un nom plus agressif à l’oreille, The Gun Club. Kid Congo se tire peu avant la sortie de Fire of Love, pour rejoindre les Cramps. Pas mal non plus. Jeffrey Lee Pierce ne se laisse pas démonter et, entouré de Ward Dotson (guitare, slide guitare), Rob Ritter (basse), Terry Graham (batterie), balance un impérial premier album en 1981. Fire Of Love donc. Pierce était un bon vieux déglingué, fort instable comme sa musique, préférant snober un soundcheck pour aller se bourrer la gueule. Avec le Gun Club, il s’était mis au point un petit cocktail maison en puisant dans les racines américaines (blues, country), le tout rehaussé d’une dose de punk. Bien chargée la dose. L’entame de Fire Of Love est à haute teneur inflammable. Single intemporel, « Sex Beat » est irrésistible. « So you can move, move » exhorte Jeffrey autant pour alimenter le coït brûlant que pour rameuter ses troupes, sans oublier d’avertir « we can fuck forever but you will never get my soul ». S’ensuit une furieuse reprise du « Preachin’ The Blues » de Robert Johnson. Dépoussiéré, branché sur 1000 volts, le blues des ancêtres. On l’a dit les racines sont importantes pour le Gun Club, qui aime faire trainer un bon vieil air innocemment country avant de tout envoyer valser dans une virée sauvage (« Ghost On The Highway »), ou rendre incandescent un blues qui se serait bien contenté de n’être que lancinant (« Promise Me » et son violon qui squatte le fond sonore). Indomptable, ce disque l’est de bout en bout, rempli de ruptures intempestives. Comme quand JLP décrète que le « fire will stop » (« Fire Spirit », autre tube éternel, à tout jamais affublé du label cool) ou sur l’endiablé « For The Love Of Ivy », le groupe appuyant sur le champignon quand ça lui chante, mais toujours à bon escient. L’assemblage est parfait : riffs tranchants, basse-batterie constamment sur le qui-vive et un Jeffrey...

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Suicide – Suicide (Red Star)

Suicide – Suicide (Red Star)

Quelle meilleure occasion de célébrer Suicide, qu’à la mort de son cofondateur ? Les disquaires vont s’en donner à coeur joie, alors faisons de même. Alan Vega s’en est allé, mais la musique de Suicide restera. Pour son impact, déjà. Indéniable. Sur la musique électronique évidemment, sur la noise, l’indus, le punk, la new wave, aussi. Deux petits mecs, des machines, et pourtant tant de choses à dire, d’émotions mêlées à l’écoute de ce premier album qui reste un monument, et un point d’ancrage pour beaucoup. Sombre et hanté comme du Joy Division. Hypnotisant comme de la transe. Rageur comme un bon vieux Stooges. Vega était d’ailleurs fasciné par les Stooges et leurs concerts qui pouvaient virer en émeutes, une habitude qui deviendrait celle des shows de Suicide*. Oui, il y avait quelque chose de suicidaire à s’y rendre. Quelque chose de sulfureux aussi, à voir débarquer un Alan Vega brandissant une chaîne de moto avant de se faire canarder d’objets en tout genres. Ces soirées-là n’étaient jamais de tout repos. Et ce disque est tout sauf une innocente promenade de santé. Ce disque est une invitation au malaise. Suicide se propose gentiment de racler notre boîte crânienne à la truelle pour y faire entrer ses étranges incantations. Et ce, dès l’entame, bien punchy, avec un « Ghost Rider » tout en électricité, en saccades infernales. « America, America’s killing its youth » scande Vega, en bon prédicateur dont nous buvons les paroles. Pas vraiment le choix vu la déferlante. En 1977, alors dans la fleur de l’âge, Vega jouait déjà au fantôme, chuchotant entre les échos et les infrabasses (« Rocket USA »). Il n’a pas fini de nous faire flipper. Plus tranquilisante pour nos pauvres âmes malmenées, « Cheree » cachait toutefois un amour certain pour le malsain. Derrière un xylophone suspect et des « i love you » susurrés, la comptine avait quelque chose de tourmentée. Un appât séduisant et un piège qui se referme, voilà qui pourrait assez bien résumer la musique de Suicide quand elle se voulait « romantique ». Sur « Girl », mêmes causes, mêmes effets. Une basse qui fait le boulot de défrichage, rigoureusement, Martin Rev qui sort son clavier/orgue à la Manzarek, Vega qui gémit « oh girl turn me on ». Dangereusement sexy. Sur cette première galette suicidaire, au son martelé, primitif, on peut également entrevoir les prémices new wave, avec les aspects douteux que cela peut comporter (encore plus évident sur le morceau bonus « Keep Your Dreams »** et sa boîte à rythmes bien kitsch). Mais l’épreuve la plus redoutable est la piste 6, « Frankie Teardrop ». Vega, en mode schizophrène, y campe un travailleur précaire, se tuant à la tâche dans une usine. Martin Rev maintient une tension de tous les instants, nous propulse dans la...

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Wipers – Is This Real? (Park Avenue)

Wipers – Is This Real? (Park Avenue)

Quarante ans après les débuts du punk, quels groupes du genre ont aujourd’hui encore la faveur des livres d’histoire musicaux ? Pas des masses. Les proto-punk que furent les Stooges et MC5 voire New York Dolls voiiire Patti Smith ou le Velvet Underground. OK. Les pionniers, les vrais, les Ramones, que tu peux même retrouver chez H&M (soupirs). Et les british qui s’en sortent pas mal avec deux représentants incontournables que même une fan de Mylène Farmer pourrait te citer dès lors qu’on lui dit le mot punk qui fait peur, je veux bien évidemment parler des Sex Pistols et des Clash. Bon, les livres d’histoire les plus cléments ajouteront peut-être les Damned. Pourtant, les Sex Pistols n’ont fait qu’un album, certes indéniablement important, avant de voler en éclat et les Clash qu’un seul véritable album punk : le premier. Et pourtant, nombreux groupes punk américains (sans parler des australiens) mériteraient aussi de truster leur place dans les livres d’histoire, à commencer par les Wipers. Le problème des Wipers c’est qu’ils font partie de la deuxième vague. Ils sont américains (Portland, Oregon), mais se forment au moment où les anglais en sont à leurs premiers méfaits (1977). Quand le premier Wipers sort, trois ans plus tard, le monde se fout déjà du punk. Les Ramones ne sortiront plus de tube de l’ampleur de « Blitzkrieg Pop » (en termes de popularité j’entends), les Clash font du reggae, les Damned font de la merde (ou pas loin), Johnny Rotten s’appelle John Lydon et a pris le virage post punk avec PiL. Donc, les Wipers se retrouvent en ligue 2, au sein des groupes respectés voire adulés par une poignée (les amateurs punk qui ne lâchent rien), ignorés par la majorité (le grand public). Et pourtant… Pourtant ce Is This Real ? comporte son lot d’imparables pépites punk. De l’immédiat, du rugueux, du sanguinolent. Greg Sage avertit « you better watch out, you better beware » et dès les premières secondes de « Return of the Rat », on est mitraillés et happés. Du bon gros rock’n roll dans nos dents. Moins virulent, « Mystery » vient taper du côté du pop punk avec une touche Ramones. Les riffs frappent vite et juste, les mélodies s’ancrent rapidement dans un coin de la tête pour n’en sortir que bien plus tard, quand l’addiction s’estompe. Pas de « one, two, three, four » ici, mais de la cadence infernale, de la gratte qui crache, de la saleté délicieuse. Le fameux propos de rageux « le punk c’est toujours pareil » ne fonctionne pas non plus, désolé. Quand un « Up Front » ou « Return Of The Rat » se la jouent cavalcades effrénées, le morceau-titre s’autorise un break reggae discret mais bien senti et « D-7 » prend l’urgence à...

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