Vs. de Pearl Jam a 25 ans. Chronique

Publié par le 1 décembre 2018 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Epic, 19 octobre 1993)

Vous vous souvenez de la dépouille que vous aviez il y a 25 ans ? Bien sûr que vous vous en souvenez, on vous ressort souvent les photos devant votre mine déconfite et vous les planquez dès que possible, en espérant que plus personne ne remette la main dessus.

Et le Billboard 200 (albums les plus vendus) il y a 25 ans, vous vous souvenez de la gueule qu’il avait ? On y trouvait en vrac (et, entre quelques merdes quand même, faut pas déconner) : Black Sunday de Cypress Hill, In Utero de Nirvana, Doggystyle de Snoop Dogg, Songs Of Faith And Devotion de Depeche Mode… et Vs. de Pearl Jam. Ne regardez pas le classement 2018, vous allez chialer.

Une autre époque, clairement. En 1993 donc, Pearl Jam est au sommet de sa popularité mais pas au mieux dans les têtes. Comme Nirvana, le groupe inonde les ondes, est érigé en « nouvelles stars du rock », « dieux du grunge », Eddie Vedder en « voix d’une génération » et tout un tas de conneries difficiles à assumer quand on est jeunes immatures et qu’on a juste envie de faire de la musique avec ses potes (avec un peu d’ambition certes, on va y revenir).

Blindé de tubes à entonner point levé, Ten les plaçait toutefois dans une bien inconfortable position. Ultra populaire auprès des kids, Pearl Jam était également raillé par une partie de la presse et des pontes de l’alternatif, Kurt Cobain en tête, qui leur chiait dessus dans les médias dès qu’il en avait l’occasion. Il est vrai que, tout réussi qu’il est, Ten s’appuyait sur une production bien clinquante et puisait davantage son inspiration dans le classic rock et le hard (FM diront les plus haineux) que le punk, chéris par Nirvana et Mudhoney. Un style de musique destiné à leur ouvrir les portes vers les plus grands stades au lieu des caves miteuses de Seattle. Pearl Jam est ambitieux et ne s’en cache pas. Des orientations qui auront d’ailleurs causé le split de Green River ; Gossard et Ament (futurs Pearl Jammeux) souhaitant devenir les nouveaux Jane’s Addiction, alors que Steve Turner et Mark Arm (futurs Mudhoniens) étaient entièrement dévolus à la cause punk. Une séparation, qu’aujourd’hui personne ne regrette, vu la suite de l’histoire…

Eddie Vedder, n’en déplaise aux haters, est le plus punk de la bande. Il voue un culte aux Ramones, Dead Boys, Dead Moon et compagnie. Vivre à la fraiche, planche de surf sous le bras, le fait bien plus rêver que nager dans les biftons entouré de groupies en chaleur. Il digère ainsi très mal sa surexposition soudaine, et sombre dans la parano. Pearl Jam décide de couper les ponts avec la presse, de ne plus faire de clips… et de bosser sur un deuxième album, qu’il souhaite moins accessible que Ten.

Porté par un besoin urgent d’en découdre, le groupe attaque pied au plancher avec deux titres faramineux (« Go » et « Animal ») pour ce qui reste à ce jour (et pour toujours, très certainement) la meilleure entame d’album possible de Pearl Jam (et de concert aussi, cf à Manchester en 2012… Et de l’histoire de la musique potentiellement, mais là je risque d’en perdre quelques-uns en route). Après une intro mémorable de Dave Abruzzese à la batterie et un riff qui fait le timide, le Go est donné (sur un riff génial composé par… Dave Abrusseze) et on est parti pour 3’13 de bonheur. On a déjà passé un cap dans l’agressivité par rapport au son policé de Ten et ce n’est pas « Animal » qui va calmer le jeu. « 1,2,3,4, 5 against one », les premiers mots de Vedder resteront ancrés, ils ont d’ailleurs failli donner leur nom à l’album avant que le groupe n’opte pour Vs. à la dernière minute, titre tout aussi évocateur de l’état d’esprit qui anime le quintet de Seattle en mode commando « nous contre le reste du monde ». Eddie préfèrerait être avec un animal (« i’d rather be with an animal ») et parait aussi enragé que le mouton de la pochette qui tente comme il peut de s’échapper de l’enclos dans lequel il est confiné. Et nous on aimerait écouter ces 6 premières minutes en boucle ad vitam æternam mais il faut bien se résoudre à passer à la suite. Sans regrets, puisque Vs. qui frise la perfection d’un bout à l’autre, ne déçoit jamais vraiment.

Très belle chanson folk, devenue un classique, « Daughter » fait parler le talent d’écriture de Stone Gossard. Dans un registre similaire à « Elderly Woman Behind The Counter In A Small Town » (que n’aurait pas renié Springsteen), elle fait partie de ces morceaux qu’on est aujourd’hui les plus à même de zapper, maintenant qu’on les connait par cœur, si on n’a pas le temps de s’enfiler l’album d’une traite. Le fameux « rock à papa » que les détracteurs du groupe brandissent comme un spray poivré à la gueule d’un ours, assorti d’un rire moqueur. Des détracteurs sans doute bien emmerdés pour trouver une vanne si on leur dégaine dans les gencives la doublette « Blood »/« Rearviewmirror ». Sur la première, Vedder s’arrache les cordes vocales comme jamais, s’adressant directement à une partie de la presse qui l’a dézingué (« Spin me round, roll me over, fuckin’ circus », désignant Spin, Rolling Stone et Circus). « It’s… my… bloooood » qu’il crie le gus avec férocité, et il y a sans doute une bonne partie de son cœur aussi, là-dedans. Voilà qui fleure bon l’authenticité. Désormais au patrimoine mondial de l’Unesco, « Rearviewmirror » ne sera, elle, JAMAIS zappée, sous aucun prétexte, même si on doit arriver à la bourre à une opération à cœur ouvert. Ou alors, on s’y rend justement à toute berzingue avec ce riff merveilleux terriblement intense qui tourne en boucle (le premier où Vedder tient la gratte), sans jamais regarder dans le rétro et en empruntant un maximum de détours pour avoir le temps de l’écouter 14 fois (l’opération attendra, il y a des priorités dans la vie).

Le mal-être de Vedder sur son prétendu statut de nouveau porte-parole d’une génération, est en partie exorcisé sur « Leash », (« i am lost, i’m no guide, but i’m by your side »). Un morceau joué depuis pas mal de temps et dont la parenté avec Ten est plus criante que sur le reste de l’album (le lick de gratte de McCready notamment, et son solo – trop ? – généreux à la fin, alors qu’il était plus en retrait jusque-là, la cohésion du groupe prenant le dessus sur ses fulgurances de guitar hero). « Dissident » et son riff d’intro épique sonne également comme un successeur logique du premier album. Efficace, ce titre est tout de même moins empreint de cette rage libératrice qu’on ressent sur la majeure partie du disque.

Sur « WMA », Abruzzese démontre qu’il n’est pas qu’une brutasse bonne à fracturer du fût, avec sa rythmique tribale envoûtante, secondée comme il se doit par la basse rondouillarde d’Ament, tandis que Vedder dénonce les exactions policières qui s’en prennent plus aisément aux populations basanées qu’aux White Male Americans. Et la doublette rythmique s’en donne à cœur joie sur la funky « Rats » où Jeff Ament se la joue Flea. Il se souvient d’ailleurs d’une approche rythmique totalement différente sur ce disque « avant d’enregistrer, j’ai joué sur des disques de Fela Kuti, de Police, d’artistes de reggae pour essayer de m’imprégner de quelque chose de différent. C’était un peu comme si nous refaisions un premier album, parce que nous avions un nouveau batteur et un nouveau producteur (Brendan O’Brien). Et Dave (Abruzzese) a des goûts vraiment différents de ceux de Dave Krusen. Le groove a vraiment progressé sur notre deuxième album. » On confirme, Jeff. Ça groove sec.

Le déchirant « Indifference » clôt Vs. de la plus belle des façons. Après avoir déversé sa rage et son énergie débordante, Pearl Jam fait ici preuve de la plus grande des retenues, et semble nous convier à un petit moment privilégié en sa compagnie, loin du tumulte et de l’hystérie médiatique. On éteint la lumière et on écoute religieusement. En susurrant, Vedder nous chope les tripes et fait joujou avec, tandis que nos joues sont toutes embuées quand il en vient aux cris libérateurs (« i swallow poison till i grow immune / i will scream my lungs out till it fills this room »).

Durant l’enregistrement, l’humeur n’est pas toujours au beau fixe entre Abruzzeze et Vedder. Le premier se complait dans un studio ultra moderne pour rock stars en charentaises, quand le chanteur ressent le besoin de souffler un bon coup, ce qu’il fera d’ailleurs puisqu’il est carrément porté disparu pendant quelques jours allant se ressourcer… dans sa camionnette. A la roots, le Ed Ved.

Sur « Glorified G », il se fout d’ailleurs gentiment de la gueule de son batteur, un peu trop porté sur les armes à feu à son goût, qui leur avait annoncé un jour avoir acheté deux flingues. Son “aveu” deviendra les paroles d’ouvertures du morceau « got a gun, ‘fact i got two, that’s ok man, cause i love god ! ». Dave apprécie donc les armes, le star system et cela fait partie des points de désaccord de moins en moins supportables pour Vedder. Il ne tardera pas à en faire les frais… Le bon Dave (parce qu’on le remercie quand même pour les parties de batterie qu’il a pondues sur ce disque) se fera lourder peu après, non sans un bon chèque sous le bras.

Car Vs. qui se voulait moins accessible que Ten (et qui se révèle effectivement bien plus rugueux et fiévreux) sera finalement un carton monumental, s’écoulant à plus de 950 000 exemplaires aux States… en une semaine ! Record battu. Un record qui tiendra 5 ans, avant d’être détrôné par… le chanteur country Garth Brooks et son album Double Live.

1993, une autre époque, donc. Une sacrée belle époque.

Jonathan Lopez

 
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