Interview – Mick Harvey

Publié par le 27 janvier 2019 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews | 0 commentaire

Multi-instrumentiste, collaborateur et producteur de premier choix (PJ Harvey, Anita Lane), Mick Harvey est un homme aux multiples talents. Celui qui a été l’un des compagnons de route les plus fidèles et fameux de Nick Cave au sein des Bad Seeds, de Birthday Party et même des Boys Next Door, a amorcé depuis longtemps un virage solo, entre songwriting habité, bandes originales de films australiens et adaptations savoureuses de l’œuvre de Gainsbourg. A l’occasion d’une mini tournée consacrée à ses chansons revisitées de “L’homme à tête de chou”, l’intéressé a répondu à quelques-unes de nos questions.

“L’allemand est presque perçu comme l’opposé du français en termes de sensualité dans les sons et les possibilités érotiques. (Chanter “Je t’aime… moi non plus” en allemand) était donc un choix pervers, mais aussi un choix avec lequel je voulais me démarquer d’idées préconçues.”

© Lyndelle Jayne Spruyt

Pour votre dernière sortie en date, l’album concept The Fall And Rise Of Edgar Bourchier And The Horrors Of War, vous avez travaillé avec l’écrivain Christopher Richard Barker, pouvez-vous nous en dire plus sur la naissance de ce projet ?
Chris m’a contacté il y a environ deux ans avec l’idée d’adapter en chansons certains des poèmes de guerre de son personnage de fiction Edgar Bourchier, issu d’un roman qu’il a écrit (ndlr : The Melancholy Haunting Of Nicholas Parkes). J’ai réfléchi pendant un moment à ce qu’il m’avait envoyé, puis un jour, j’ai attrapé une guitare, transformé deux de ces poèmes en chansons et en ai fait une démo. Chris était très content du résultat et je dois avouer que le processus m’a énormément plu. Cela me rappelait la manière dont j’ai souvent fonctionné au cours de ma carrière musicale, à savoir travailler avec des paroliers pour les aider à adapter leurs mots au format chanson. Au début, je lui ai simplement envoyé les démos et je les ai laissés là sans trop vouloir m’impliquer, mais avec le temps, j’ai essayé avec quelques autres poèmes et j’ai continué d’apprécier la mise en œuvre. Le projet a commencé alors à prendre forme comme une vraie collaboration. De plus, je porte depuis longtemps un intérêt constant à la Première Guerre mondiale. La poésie de Bourchier a créé un lien immédiat avec moi et il m’a été facile de développer un point de vue et des sentiments à ce sujet.

Pour interpréter ces chansons, vous avez fait appel à plusieurs proches collaborateurs comme J.P. Shilo, Alain Johannes, Simon Breed ou encore Jade Imagine, comment s’est opéré cet alléchant « casting » ?
Les chanteurs du projet ont tous été choisis parce que je sentais que leur style vocal conviendrait à la chanson sur laquelle je les pressentais. Je connais énormément de chanteurs, donc je profitais d’un large éventail d’options. Par exemple, J.P. Shilo chante et joue beaucoup sur l’album. C’est un chanteur incroyablement polyvalent. Il a été capable de chanter quelques-unes des chansons qui nécessitaient le plus une approche d’acteur et de création de personnage. Alain Johannes, Simon Breed et Jade Imagine ont été choisis spécifiquement pour la qualité et la nature de leurs voix, en fonction de ce dont nous avions besoin pour tel ou tel morceau.

Comment définiriez-vous les différents styles musicaux utilisés tout au long de l’album ? Folk songs, chansons de cabaret ?
Je ne crois pas que la musique ait vraiment quelque chose en commun avec les styles musicaux de cabaret. La plupart des morceaux sont plutôt basés sur différents types de ballades. Et les structures des chansons restent très traditionnelles, ce qui leur donne un aspect intemporel. Plus qu’un “style cabaret”, elles entretiennent une connexion avec plusieurs formes de jazz des années 20. Il y a aussi pas mal de titres qui profitent d’une stylisation rock contemporaine, de manière complètement délibérée.

Comment vous est venue l’idée d’adapter et traduire l’œuvre de Serge Gainsbourg ? Vous souvenez-vous de la première chanson sur laquelle vous avez travaillé ?
Je n’ai aucun souvenir de la première chanson… Je ne me souviens vraiment pas. Je pense que j’ai commencé avec un groupe de 6 à 10 chansons sur lesquelles je voulais travailler. Le projet nécessitait un long et délicat travail de traduction. Je recevais les traductions brutes du français à l’anglais par lots de 3 ou 4 textes, tout arrivait en même temps, difficile de savoir qu’elle a été la première étincelle.

Vous avez sorti à ce jour quatre albums entiers de chansons adaptées de Serge Gainsbourg, qu’est-ce qui vous intéresse autant dans son œuvre ?
Ce qui m’intéresse par dessus tout, c’est sa musique et ses paroles. Après, puis-je vraiment faire une réponse nouvelle après plus de 20 ans à m’échiner dessus ? Ma réponse la plus récente à cet intérêt est : « Parce qu’il était là… comme une montagne ». Vous connaissez la question : « Pourquoi avez-vous escaladé cette montagne ? ». Réponse : « Parce qu’elle était là ! ».

Sur Intoxicated Women (ndlr : dernier album consacré à Gainsbourg, sorti en 2017), il y a une chanson en allemand (“Ich Liebe Dich… Ich Dich Auch Nicht”), était-ce le désir d’essayer une autre langue/ un autre type de traduction ?
C’était vraiment une question de comment nous pourrions traiter ce morceau. C’est sans doute la chanson la plus célèbre de Serge (ndlr : “Je t’aime… moi non plus”), et une fois que j’ai eu l’idée de me lancer dans le volume 4, avec des chansons écrites spécialement pour des chanteuses, j’ai pensé qu’elle devait être incluse. Ensuite, c’était vraiment une question de traitement. D’une manière ou d’une autre, l’idée même de le faire en allemand allait à l’encontre de ce qui devrait être autorisé… L’allemand est presque perçu comme l’opposé du français en termes de sensualité dans les sons et les possibilités érotiques. C’était donc un choix pervers, mais aussi un choix avec lequel je voulais me démarquer d’idées préconçues. Je pense que la version est très belle et sensuelle. L’allemand n’est une langue dure que quand on aboie de manière agressive. Le reste du temps, cela peut être très attrayant et mélodieux.

Le titre de “Intoxicated Women” fait une référence directe à votre premier album de chansons de Gainsbourg, en 1995 (ndlr : Intoxicated Man), était-ce une façon pour vous de clore le sujet ?
Oui, je pense que c’était mon intention.

Votre travail en solo ou en groupe (The Bad Seeds, Crime & The City Solution, PJ Harvey, etc.) donne souvent l’impression que vous envisagez la musique avant tout comme une expérience collaborative, êtes-vous d’accord ?
C’est effectivement pour moi une expérience des plus collaboratives. Je peux travailler seul parfois mais j’aime beaucoup jouer avec les autres. J’apprécie la manière dont tous les musiciens peuvent interagir ensemble, ce que cela apporte en plus à la musique.

Quelle est votre approche de la musique ou l’art musical ?
Mon approche est toujours la même : essayer simplement de créer quelque chose avec une atmosphère et des sensations pouvant inspirer et transporter les gens. Ce mécanisme commence par un sentiment intérieur que je ressens, puis que je déploie.

Vous donnez l’impression d’avoir déjà tout exploré dans votre vie musicale, quels sont vos défis futurs ?
Le défi futur est de rester inspiré et de pouvoir continuer à jouer de la musique. Cela dit, j’aimerais avoir plus de temps pour faire d’autres choses en dehors de la musique pendant qu’il est encore temps…

Propos recueillis par Julien Savès (mail)
Remerciements à Charlotte Guedj (Pias – Promotion Web)

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