Is This Desire? de PJ Harvey a 20 ans. Chronique

Publié par le 19 octobre 2018 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Island, 28 septembre 1998)

Il m’a fallu du temps pour le réaliser pleinement, aujourd’hui plus de doute : PJ Harvey est grande. Et l’une des preuves les plus irréfutables de sa grandeur est ce Is This Desire?. Il n’a que 20 ans, il est déjà intemporel.

Après avoir entamé sa discographie remontée comme une pendule, Polly Jean allait peu à peu nous montrer l’étendue de sa classe avec des morceaux plus apaisés, plus profonds laissant sa voix gagner en maturité et prenant ainsi le large sur les concurrentes. Premier virage amorcé par le colossal To Bring You My Love. La curiosité est donc de mise lorsque déboule ce 4e album, les fans se demandant légitimement à quelle sauce la dame s’apprêtait à les dévorer.

Angelene se présente, c’est une prostituée (“Love for money is my sin, Any man calls, I’ll let him in“). “Angelene” est d’une beauté immaculée, elle nous frappe au cœur, provoque un torrent d’émotions… mais n’annonce en rien la suite, qui ne cessera de nous dérouter.

Car il y a comme une tension omniprésente sur ce disque. Elle plane en permanence, ne remonte pas toujours à la surface, restant parfois à l’état de menace. Et parfois, soudainement, nous explose en pleine gueule (“The Sky Lit Up” qui monte crescendo en intensité jusqu’à finir par décimer tous azimuts à mesure que Polly grimpe dans les aigus).

Pas question de caresser dans le sens du poil, le son est dérangeant, agressif. Un épais brouillard électronique malsain s’impose, un beat qui tabasse dur, comme si Trent Reznor et son esprit dérangé avait été convié à la fête pour venir brouiller le signal (les angoissantes et véhémentes “My Beautiful Leah” et “Joy” ou la véritable bombe à fragmentation “A Perfect Day Elise”. Dire que c’était ça le premier single !).

Les ambiances sont travaillées, les incursions électroniques bienvenues, distillées à bon escient et quand les esprits s’apaisent, on est parfois tout proche de Bristol et de son trip hop, alors très en vogue (“The Wind” ou “Electric Light”, toute basse dehors, avec une PJ qui murmure). Preuve que l’arc de PJ Harvey était doté de nombreuses cordes, atteignant toujours leur cible. La comparaison vaut également pour “The Garden” à laquelle on adhère toutefois plus instantanément, cajolés par de douces notes de piano et la voix ensorcelante de la grande dame. La bouleversante “The River” hérisse les poils d’emblée et ces derniers n’osent jamais retrouver leur position initiale. La rage est palpable, mêlée à une douleur tenace, qu’il nous est conseillée de balancer à la flotte (“Throw your pain in the river“).

PJ Harvey l’admet sans ambages : ce disque est son préféré, sa plus grande fierté car il s’agit du plus audacieux (on n’ose pas écrire couillu mais c’est l’idée).

Il est vrai que se demander encore lorsqu’on arrive au morceau titre en fin d’album si ce n’est pas lui le plus beau, alors qu’on vient de s’enfiler tout un tas de perles, ça pose question. Et alors que les sentiments contraires ne cessent de nous traverser tout au long de ce disque – de désir il est évidemment question (et quoi de mieux que la voix de Polly Jean pour l’incarner ?) mais la mort pointe également régulièrement son vilain museau (“no hope for Joy” qui finit par se foutre en l’air dans le morceau du même nom) – la lumière semble enfin percer après 40 minutes d’une âpre lutte dont on sort tous vainqueurs. Is This Desire or is it just perfection?

Jonathan Lopez

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