Interview – La Rumeur

Publié par le 14 mars 2020 dans Interviews, Notre sélection, Toutes les interviews | 1 commentaire

La Rumeur, groupe qui milite depuis le début (aux antipodes de ces groupes de merde qui ont déçu… on vous laisse finir*), s’est fait assez discret musicalement ces dernières années, pour mieux se diversifier et se consacrer à de nouvelles activités qui lui tiennent à cœur, en premier lieu desquelles le cinéma. Mais le groupe n’a rien perdu de sa hargne et porte toujours un regard attentif et éclairé sur notre société. Peu de temps avant d’enflammer un New Morning blindé et acquis à sa cause, nous avons discuté avec Philippe – aka Le Bavar – qui a toujours des choses à dire et les déclame posément avec la sagesse d’un ancien. Et avec un sens du teasing certain, il s’est laissé aller à quelques confidences…

“Le rap, ça reste des textes à écrire. Même les mecs qui font les gangsters dans leurs textes, t’inquiète pas qu’ils se sont pris la tête derrière une feuille et un stylo, à écrire. Ça, c’est pas une image de gangster ! (Rires)”

Tout Brûle Déjà est sorti il y a huit ans. Depuis, les membres de La Rumeur ont sorti trois films (Les derniers parisiens, L’enkas et K contraire), un livre (Il y a toujours un lendemain, coécrit par Ekoué et Hamé), ça signifie que la musique est passée un peu au second plan pour vous ?
Non, car depuis on a sorti Les inédits 2 en 2013, Les inédits 3 en 2015, ce qui nous a permis de ne pas mettre la musique totalement de côté. Effectivement, les activités qu’on a à côté sont chronophages et sortir ces disques ça nous permettait aussi de nous tester musicalement hors album. C’est notre façon de faire nos mixtapes. C’est moins conceptualisé et promotionné mais on s’est retrouvé à faire des morceaux assez instinctivement qu’on kiffe et qui se retrouvent même sur scène. Au-delà de ça, même s’il y a eu peu de nouveautés dans notre discographie, nos concerts sont toujours pleins. La musique reste le cœur de notre activité, le noyau dur de La Rumeur, c’est le son. Le rap, le hip hop, c’est comme ça qu’on est rentrés dans le milieu et c’est autour de ça qu’on continuera à évoluer.

J’imagine que vous avez continué à écrire en parallèle. Vous n’avez pas brutalement arrêté.
Ouais, on écrit quand on peut, quand on a le temps. On a des vies de famille, c’est compliqué aussi. On n’est plus des teenagers comme quand on a commencé le rap et qu’on n’avait que ça à faire (rires). Oui, on écrit, un peu moins intensément et Ekoué et Hamé ont diversifié le champ de l’écriture à travers les scénarios de films ou les livres.

Quand vous avez lancé La Rumeur, vous aviez déjà en tête cette volonté de vous exprimer quel que soit le moyen à travers plusieurs arts différents ou l’appétit est venu en mangeant ?
Oui, bien sûr. Hamé a fait un master de cinéma à la New York University, une grosse école de cinéma, donc il y avait déjà cette ambition. Même à travers nos clips ou notre façon d’écrire qu’on essayait d’imager. Il y a quelque chose de visuel dedans, on savait qu’à un moment ou un autre, on allait le retranscrire à l’image d’une manière ou d’une autre. Avec du documentaire, du court ou long métrage. Tant qu’on peut diversifier notre activité, on essaiera de le faire.

Ces projets interagissent-ils entre eux ? Vos films peuvent-ils impacter votre écriture ou vice versa ?
Oui, forcément, ça se renvoie la balle. Même sur le terrain du spectacle vivant, ça nous est arrivé de présenter des films et d’enchainer avec des concerts. Ça reste une démarche tout à fait cohérente. Au niveau de l’écriture aussi. De toute façon, il n’y a rien de rationnel dans l’écriture. Ça vient forcément de quelque part, quelque chose qui te donne des idées, te renvoie à autre chose. La force de notre propos vient de ça, s’enrichir de tout notre environnement, cinématographique ou dans des bouquins. On a toujours dit qu’on avait lu quelques bouquins, sans se considérer comme des intellos non plus, mais c’est important. Le processus d’écriture, c’est comme pour un boxeur. Si tu ne t’entraines pas, si tu ne lis rien, ne renouvelle pas ton champ lexical, au bout d’un moment tu tournes en rond au niveau de tes idées, de tes images. C’est ce qu’on a toujours essayé de faire.

Vous avez eu le sentiment de pâtir un peu de cette image de rap “intello” qu’on a pu vous coller ?
Non, pas du tout. On fait du rap, ça parle à tout le monde. On a fait des concerts en prison, dans les quartiers, des festivals très prestigieux. Je n’ai pas l’impression d’être enfermé dans une étiquette. Ouais, on écrit, on fait du rap. Après, t’as effectivement plusieurs écoles dans le rap, le gangsta rap, le mainstream très pop, nous c’est du rap underground. C’est ce qu’on défendait à la base. Mais le rap, ça reste des textes à écrire. Même les mecs qui font les gangsters dans leurs textes, t’inquiète pas qu’ils se sont pris la tête derrière une feuille et un stylo, à écrire. Ça, c’est pas une image de gangster ! (Rires) Mais chacun défend son truc et fait ce qu’il a à faire.

Vous avez sorti plusieurs fois des albums en réaction à l’actualité, il y a eu Regain de Tension après l’élection de Sarko…
(Il m’interrompt) C’était plus en réaction à notre procès que le ministère de l’intérieur nous avait intenté…

… Et ça a pris d’autant plus d’impact qu’il est devenu Président. Du cœur à l’outrage arrivait après les émeutes en banlieue.
C’est vrai. Mais c’est un peu le hasard du calendrier aussi. Au final, si tu regardes, il se passe toujours quelque chose. Dans un monde idéal, j’aurais aimé ne pas avoir à faire du rap. Si on fait du rap, c’est aussi parce qu’on est touchés par les problèmes sociaux, cette exclusion, toute cette actualité morose. Et comme ce n’est jamais un long fleuve tranquille, même en sortant un album de rap tous les deux mois, tu pourras forcément le corréler avec un mouvement social ou autre.

“(À nos débuts) on écrivait des textes en adéquation avec nos vies quand on était en cité, à fumer des joints, se vanner les uns les autres. À trente ans, on avait une autre histoire à raconter. À quarante ans, encore une autre. Mais notre discours reste cohérent et la ligne directrice, en tout cas, reste la même.”

Justement le contexte social hyper tendu depuis au moins un an et demi avec les gilets jaunes puis la forte mobilisation contre les retraites, ce n’est pas quelque chose qui vous a donné envie de reprendre la plume et réagir très vite à tout ce qui se passe ?
Non, pas spécialement. Nous, on écrit de façon épidermique par rapport à tout ce qu’on ressent. L’actualité n’a jamais été saine. Les mouvements sociaux ces derniers temps amplifient le truc mais ça n’a pas changé grand-chose à notre écriture parce qu’on a toujours été dans cette veine-là. Une veine revendicative avec des choses à dire et les problèmes qu’on soulevait, ne serait-ce que les bavures policières dont on parlait il y a 15 ans et qui nous a valu un procès (NdR : finalement remporté malgré les nombreux appels de Sarkozy), c’est revenu dans l’actualité avec les gilets jaunes. On écrivait déjà dessus et on continuera à le faire.

Vous avez le sentiment qu’à l’époque, on n’en parlait pas suffisamment quand les victimes étaient des jeunes de banlieue et qu’aujourd’hui avec les gilets jaunes, les projecteurs sont davantage braqués ?
Oui, forcément. Il y a peut-être deux poids, deux mesures. Là, ça a aussi touché un peu plus les gens parce que c’était vraiment au cœur de l’actualité, devant les caméras donc forcément on en parle. Ce qui se passait dans les quartiers, entre les “BAC-eux” et certains mecs de cités, c’était plus confiné, y’avait pas de BFMTV constamment braqué. Donc on en parle un peu plus, ouais. Je dirais pas que c’est parce qu’il s’agit des gilets jaunes ou des blancs, plutôt parce qu’aujourd’hui le mouvement a eu un tel impact sur la France que tout le monde avait les yeux braqués sur le moindre petit mouvement. De la part du gouvernement, des institutions… En face, il y avait des réactions. On a donc parlé des bavures policières et tant mieux, il faut qu’on en parle ! Que ce soit les jeunes de quartiers, les ouvriers ou même des bobos parisiens. On a affaire à une police qui malheureusement déborde parfois dans son comportement. Ça, il faut le pointer du doigt.

Tu me disais tout à l’heure que, par rapport à vos débuts, vous avez “grandi”, fondé des familles… N’est-il pas plus compliqué aujourd’hui d’écrire les textes que vous écriviez avant, lorsque vous viviez en cité, sans un rond, avec le même regard critique et de raconter le quotidien ?
Justement, non. Le propre de La Rumeur était d’arriver avec des textes et une écriture en adéquation avec nos vies, et ça on l’a gardé au fur et à mesure de notre évolution. Effectivement, on écrivait des textes en adéquation avec nos vies quand on était en cité ou dans nos quartiers, en bas des immeubles, à fumer des joints, se vanner les uns les autres. À trente ans, on avait une autre histoire à raconter. À quarante ans, encore une autre. Mais je pense que notre discours reste cohérent et la ligne directrice, en tout cas, reste la même. Toujours revendicatif sur plusieurs terrains et c’est, de toute façon, notre propre définition du rap. Avoir quelque chose à dire.

En terme de son à proprement parler, il y a eu une évolution assez nette par rapport à vos débuts. C’était d’abord assez jazz et c’est devenu beaucoup plus synthétique à partir du deuxième album, Regain de Tension. À l’époque, on pouvait voir cela comme une volonté d’être plus percutant, c’est venu d’où ? Car finalement, vous avez plutôt poursuivi dans cette direction.
En fait, après L’ombre sur la mesure, on a fait beaucoup de concerts. Ça n’a pas influencé notre écriture mais notre façon de concevoir la musique. L’ombre sur la mesure appartient à une époque, on a ressenti l’impact de cet album mais on voulait se renouveler, ne pas refaire la même chose. Il y a des gens qui préfèrent L’ombre sur la mesure et il y en aura toujours. Mais on ne va pas vous refaire L’ombre sur la mesure bis, écoutez-le ! Nous, on se renouvelle, on fait d’autres choses, musicalement le champ est infini. On ne se refuse rien non plus. Pourquoi pas écrire sur du reggae ou des trucs plus rock. Ce qu’on a déjà fait d’ailleurs avec Serge Teyssot-Gay (NdR : l’ancien guitariste de Noir Désir a notamment participé aux morceaux “Paris nous nourrit, Paris nous affame” et “Je suis une bande ethnique à moi tout seul”, respectivement sur Regain de Tension et Du cœur à l’outrage). On ne veut pas se cantonner à ce style un peu jazzy. On aime bien, on peut y revenir autour d’un ou deux morceaux. Sur Les inédits 3, il y a une boucle super jazzy sur le morceau “Sous peu il fera jour”, par exemple. Musicalement parlant, on a été influencés par toutes sortes de choses dans les années 80. Du rock, du reggae… On a une culture musicale assez large et on n’hésite pas à aller puiser dedans. Nos DJ c’est pareil, DJ Soul G c’est le plus âgé du groupe, il a beaucoup d’influences jazz. Il sait aussi faire des trucs plus dans des fréquences électro… On ne se refuse rien.

“Le nouvel album arrive en octobre. Il est enregistré. C’est dans les tuyaux !”

Casey est dans un nouveau projet rock, Ausgang. Vous n’allez pas écouter ? J’ai l’impression que vous avez un peu coupé les ponts.
Oui, je n’ai pas envie d’en parler.

Plus généralement, à propos de vos influences, vous venez de partager un hommage à Lionel D mais j’ai l’impression que vous avez été plus marqués par le rap US que français.
Le rap français nous a aussi influencé, bien sûr. J’assume avoir écouté du Assassin, du IAM, du NTM et encore plus du Ministère A.M.E.R. Mais mes influences directes étaient plutôt du rap américain. J’écoutais du Public Enemy, je me retrouvais plus dans ces morceaux-là. Et sur la longueur, je pouvais écouter d’une oreille ce qui se faisait en rap français dans les années 90-2000 mais c’était surtout le rap américain, Notorious Big, Nas, Mobb Deep, Tupac, Eric B & Rakim… J’allais à la source directement. Je savais très bien que le rap français, c’était déjà un truc qui calquait un peu ça. Donc j’écoutais pas trop de rap français, je le faisais !

Et là, dans la scène actuelle, tu t’intéresses quand même à des trucs ? Aujourd’hui, le rap est le genre le plus écouté, ce n’était pas le cas avant… mais ce n’est plus le même rap non plus.
Tant mieux qu’il soit autant écouté. Mais j’ai un peu de mal à identifier les nouveaux venus, ça arrive tellement vite. Avec internet, y’a beaucoup de trucs. Ninho, c’est pas mal, j’ai écouté deux-trois titres. Dans la scène actuelle française, je kiffe Rachid – La hyène – ça doit être le seul rap français que je peux écouter. Mais je suis pas assez curieux, même en rap américain, j’ai un peu de mal à suivre toutes les nouveautés. De temps en temps, j’écoute deux-trois trucs, j’ai écouté du Migos, du Future, Lil Wayne… Et y’a aussi des trucs bien en trap music. Mais nous, on commence à être des anciens, on a 45 balais dans le groupe en moyenne. Les codes des jeunes rappeurs français, ça ne me parle pas trop. Je suis pas dans leurs vies, je suis passé par là, ils n’ont pas grand-chose à m’apprendre. Mais je suis content que cette scène évolue et trouve sa place, c’est super.

Vous, transmettre votre expérience en produisant de jeunes artistes, voire en héberger sur votre label, ça ne vous a jamais traversé l’esprit ?
Si, ça nous a traversé l’esprit mais on n’a pas vraiment eu le temps et c’est quand même une grosse responsabilité de s’occuper d’un artiste, on sait comment ça se passe, on a tourné avec des artistes différents. Au bout d’un moment, c’est galère, si c’est conflictuel… Non, on s’occupe de La Rumeur, on a déjà tellement de projets à développer… Si on avait le temps et plus d’inspiration pour l’écriture et s’auto-produire, on produirait d’autres artistes… Et peut-être que ça venir ! On n’est pas fermés sur la question non plus. À l’heure actuelle, on n’a pas eu le temps et y’a pas vraiment eu de coups de cœur non plus.

J’y pense notamment car La gale sort un nouvel album et elle était dans votre première fiction (NdR : la série De l’encre, dont les trois épisodes furent diffusés sur Canal+ en 2011)…
Oui ! Mais tu sais on a aussi toujours prôné l’indépendance, être dans l’auto-production et ne pas se contenter d’être artiste et aussi avoir cet aspect entrepreneurial, monter son label par le biais d’une association ou SARL… Bref, se prendre en main. Artistiquement, si tu délègues et te contentes d’écrire tes textes et te reposes sur un maison de disque, une major ou un petit label, tu restes un artiste avec un contrat à 8% et les gens au-dessus de toi auront leur mot à dire. Nous, si on prône cette indépendance et on pousse les gens à faire leurs choses d’eux-mêmes, c’est pas pour à côté leur dire “on va te produire, suis-nous“. Il y aurait quelque chose d’incohérent. Rachid, on tourne avec lui très souvent, il se débrouille, il sort ses disques, les met en ligne, développe son truc. On n’a pas envie d’instaurer une hiérarchie.

Après, il pourrait aussi bénéficier de votre notoriété. Comme vous, au début quand vous étiez chez EMI, ça vous a permis de bien décoller.
Bien sûr, on était chez EMI. C’est une expérience super. On ne le regrette pas. Mais justement, on sortait de l’indépendance, on a signé en maison de disques mais c’était pour mieux revenir en indépendance. Quand t’es jeune, tu fais des trucs pour apprendre aussi, on voulait voir comment ça se passait… et on a vu ! “Là, y a du gaspillage d’argent, des postes qui servent à rien, de la branletteOn va le faire par nous-mêmes, on sait où faire des économies, comment produire nos disques” et ça a été beaucoup plus rentable.

Je laisse un peu parler le fan en moi. Pas de rééditions prévues prochainement pour Regain de tension et L’ombre sur la mesure ?
(Rires) Non.

Ça marcherait bien pourtant, ils sont introuvables en vinyle…
Oui, mais on se renouvelle.
(Ekoué, présent à côté du Bavar depuis le début, prend la parole) C’est mort ! C’était il y a 20 ans. Maintenant place au nouvel album !
Le Bavar : Le nouvel album arrive.

Il arrive quand ?
Vers octobre.

Il est déjà enregistré ?
C’est enregistré, maintenant on planifie le tout. On travaille avec des partenaires, tourneurs, distributeurs, on met tout ça en place. C’est dans les tuyaux. T’as l’exclu ! (Rires)

Ravi de l’apprendre ! Vous avez déjà des nouveaux titres à présenter en live ?
Non, on les garde jalousement. C’est comme un petit bébé qu’on protège, on livrera ça en temps et en heure. On va surement arriver avec un clip d’ici la fin de l’été. Un gros clip de La rumeur qui va circuler et annoncera le disque.

Il y aura des featurings ?
Il y aura forcément Rachid La hyène et deux autres mais on va garder un peu de mystère…

Interview réalisée par Jonathan Lopez

Merci au Bavar !

*Seuls les vrais savent mais les faux peuvent toujours s’instruire en écoutant “Premiers sur le rap” (attention, ça peut piquer la première fois)

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1 commentaire

  1. Belle interview !
    Bravo Mr Lopez
    et on attend octobre donc.

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