Interview – La Canaille

Publié par le 27 décembre 2016 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews | 0 commentaire

Deux ans après la sortie de La Nausée, troisième album, toujours indispensable, La Canaille étrenne actuellement une nouvelle mouture. L’emblématique MC Marc Nammour, défenseur d’un rap revendicatif, est désormais entouré de nouveaux comparses : Alexis à la batterie, Valentin à la guitare et Jérôme, dit Pépouse, à la basse. Auteurs ensemble du maxi Deux Yeux De Trop en début d’année, ils tournent actuellement un peu partout en France. Leur venue dans ma charmante bourgade argenteuillaise était immanquable. Et c’était aussi l’occasion d’échanger avec Marc Nammour. Interview avec un homme de conviction et vrai militant du rap à textes.

 

« Je suis très friand d’une poésie du quotidien, quelque chose où t’emploies pas forcément des mots savants mais où il y a une musicalité naturelle et humble qui se dégage. »

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Tu as toujours aimé être entouré d’instruments, t’as des instrus assez rock… Ça apporte un vrai plus et j’imagine que pour toi, pour le live c’est l’idéal, vous pouvez vous éclater et sortir du truc « je lance mon instru… »… C’est un kiff particulier ?

Oui, c’était une volonté d’entrée de jeu quand je suis arrivé sur Paris il y a 15 ans de ça, de monter une formation rap avec des musiciens. Je trouvais qu’il y avait une espèce de rigidité. Quand t’es en formation plutôt « classique » avec une instru balancée par le DJ, y a une espèce de systématique de concert en concert, de rigidité musicale qui fait que ça manquait de folie. D’une, de folie musicale, on peut s’adapter en un regard, en fonction de ce que dégage le public, le lieu dans lequel on est… Y a beaucoup de plus de liberté musicale et de folie. Et en plus, c’est le kiff aussi de partager ça collectivement. Quand Alexis envoie la batterie, il nous porte aussi avec son énergie, quand Pépouse à la basse envoie des notes… Ça se joue sur des instants, des micro-moments mais qui ont une influence sur tout le reste. Chacun va avoir une influence sur le jeu de l’autre, et j’aime bien ce côté collectif. D’arriver en concert, les quatre à poil, pour défendre une œuvre, un propos, un show…

 

Du coup, t’as un peu le sentiment de repartir à zéro à chaque fois ? Vous n’êtes pas dans un certain confort…

Ce serait te mentir que dire qu’à chaque fois on attaque le concert vraiment page blanche. Il y a quand même des choses qui sont vraiment écrites, mais par contre on se laisse vraiment la possibilité de partir à des moments. On se le dit même pas, mais on sent qu’à partir du moment où Valentin à la guitare envoie quelque chose d’autre, ça va avoir une influence sur Alexis, sur Pépouze, sur moi. Ça se joue vraiment à l’écoute et c’est vraiment précieux pour moi. Depuis que j’ai goûté à ça, je peux plus revenir en arrière. Mais je peux aussi prendre des claques monstrueuses dans des formations où il y a juste un DJ et un MC. A partir du moment où le MC a grave de charisme, et des purs textes et un pur flow… Ça suffit pour avoir à boire et à manger, je dis pas du tout que c’est LA façon… Mais c’est là où je prends plus de plaisir, en tout cas.

 

Sur le dernier album, t’as invité Serge Teyssot-Gay (guitariste de Noir Désir, ndlr). Ça s’est fait comment ? Tu le connaissais depuis pas mal de temps ? 

Oui je le voyais, il venait à mes concerts, j’allais aux siens. Les programmateurs nous ont beaucoup mis ensemble du temps où il y avait L’Angle Mort avec Casey, Hamé et La Canaille. Du coup on a partagé plusieurs scènes ensemble. Mais lui, pour la petite histoire, il me connait depuis le début. Quand La Canaille a commencé à se constituer en tant que groupe et à sortir des projets, on s’était inscrit la même année à trois gros tremplins : le Chorus des Hauts-de-Seine, le Printemps de Bourges et Le Fair. La même année, on les a eus les trois. Et lui il faisait partie du jury du Chorus des Hauts-de-Seine, donc il a assisté aux premières moutures du projet. C’est à partir de ce moment-là qu’il a connu mon travail et adhéré totalement à la poésie que je défendais. Après la connexion s’est faite vraiment naturellement. Ça faisait un bout de temps qu’on voulait bosser ensemble, et la première fois, même avant qu’il pose sur l’album de La Canaille c’était quand il avait une carte blanche dans un festival littéraire qui s’appelait Le Goût des autres, en 2012, au Havre. Et c’était un festival littéraire autour des poètes de la négritude. Moi il savait que j’étais archi fan d’Aimé Césaire et c’est la première fois qu’on s’est retrouvé sur scène, où j’ai testé un peu le son de Zone Libre de Cyril Bilbeaud (batteur de Sloy, ndlr) et Serge Teyssot-Gay et on a fait cette lecture musicale improvisée. On s’était interdit de répéter donc on s’est découvert vraiment sur scène, impro totale. Et ce projet-là on continue à le tourner, à côté de La Canaille, ça s’appelle Debout dans les cordages. C’est une belle histoire je trouve et après forcément, une fois que la connexion a été faite, je l’ai invité sur le 3e album de La Canaille, on a fait Zone Libre Polyurbaine ensemble, avec Mike Ladd et moi. Il a fait Interzone Extended, il m’a invité aussi pour la voix… On a plein d’affinités artistiques ensemble, c’est une belle histoire tous les deux.

 

Il y aura une suite à Zone Libre ?

Je sais pas. Là en tout cas, on tourne avec une mouture différente de la tournée de l’album parce qu’on était 4, juste Mike, moi, Cyril Bilbeaud et Serge Teyssot-Gay. Là on fait une tournée avec Akosh au saxophone et Médéric Collignon à la trompette, c’est un sextet qui tourne, et ça joue plus en scène nationale. On fait d’abord cette tournée et après on verra…

 

Pour en revenir à tes textes, il y a un côté assez cash. Tu cherches pas à tout prix la métaphore comme certains rappeurs, tu décris clairement ce qui t’entoure, ce que tu penses. On y voit assez clair dans tes opinions.  Quand tu dis « Je ne suis que le porte-parole de la mienne » c’est ce qui te décrit le mieux finalement, non ?

Oui, je crois. Clairement. Justement parce que ça parait moins prétentieux, c’est plus humble de dire « je balance mes états d’âme sur papier » et se reconnait qui a envie, celui qui se retrouve dans cette réalité, cette émotion… Je trouve que c’est la façon la plus humble de définir son travail, je pourrais aussi dire que je suis là pour parler aux inconnus, un titre que j’ai fait avec Lucio Bukowski sur le maxi Deux Yeux De Trop. Je suis très friand d’une poésie du quotidien, quelque chose où t’emploies pas forcément des mots savants mais où il y a une musicalité naturelle et humble qui se dégage. Quelqu’un qui le fait bien aussi et n’a rien à voir avec le rap, c’est un mec comme Loïc Lantoine, dans la chanson française. Lui aussi a une espèce de poésie du quotidien qui me touche par sa simplicité, et en même temps c’est complexe. Sans utiliser des mots savants, des effets de style alambiqués, t’arrives à avoir de l’émotion. C’est ça le but du jeu d’un bon titre : qu’il provoque de l’émotion.

 

Et que ça parle aux gens pour le coup.

Oui.

 

Un morceau comme « Omar » qui se détache un peu de ce que tu peux faire plus régulièrement, sur ce type légèrement alcoolique, pas très bien dans sa peau, c’est du vécu aussi ou t’es dans la fiction ?

C’est totalement du vécu. Omar j’ai vécu avec lui 3 ans.

 

Quand tu parles de « voisin de pallier », c’est vraiment le cas.

Oui c’est lui. Moi ça touche tout à fait ce qui m’inspire dans mes textes, c’est ma vie de tous les jours. Forcément quand tu l’entends pendant trois ans crier – parce que, quand je pars dans les diatribes où c’est Omar qui prend la parole, quand il dit « ils ont chié dans l’arc de triomphe » – c’est vraiment ce qu’il disait. Après moi je l’ai assemblé mais je suis vraiment partie d’une matière réelle. Et j’aime bien partir de quelque chose qui existe vraiment, et après à toi de le proposer, de le rendre poétique en y amenant de l’intime… J’aime bien partir d’une matière réelle. Encore une fois, ça rentre dans le concept de la poésie du quotidien.

 

Récemment Bob Dylan a été récompensé du prix nobel de littérature ça t’a fait plaisir cette récompense pour le moins inattendue ? On peut se dire que la prochaine étape c’est Chuck D (de Public Enemy ndlr) prix nobel…

(Rires) Ça me fait plaisir, oui. Après c’est pas non plus quelque chose qui me met vraiment en joie. Quand j’ai su ça, je me suis pas dit « ouais supeeer », après je trouve que ça fait du bien dans le sens où ça rend un peu moins élitiste ce genre de consécration. Donc moi ça me plait, parce que la culture élitiste, cet espèce d’entre soi consanguin pour pseudo intellectuels grisonnants, ça me parle pas…

 

Oui d’ailleurs, il y en a pas mal qui ont poussé des cris d’orfraie…

Oui voilà. Et là les arguments pédants, le côté justement (il prend un ton hautain) « comment, un chansonnier qui rentre là-dedans ?! Qu’est-ce que c’est que ces conneries, il connait pas ses classiques… » On encule les classiques, rien à branler des classiques. Tant que t’as quelque chose à dire, tu le dis et, si ça touche, tant mieux. Effectivement dans ce sens-là, c’est plutôt bien. Après je suis pas un grand fan de Bob Dylan…

 

« J’attends d’un artiste qu’il me touche, qu’il m’élève. Parce qu’en ce moment on vit dans une dictature de la bêtise, elle a boulevard partout. Je considère qu’il n’y a que la culture qui va pouvoir lui barrer la route. »

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Tu lis beaucoup, j’imagine ? Tu me parlais d’Aimé Césaire, tu as des livres fétiches ou des auteurs qui ont forgé ta culture, tes opinions ?

Oui, je lis beaucoup de poésie, je lis pas trop de roman. Beaucoup de poésie parce que c’est ce qui se rapproche le plus de ce que je fais. Donc ça m’intéresse de rentrer un peu dans l’oeuvre de mes pairs, voir aussi comment eux ils traitent des thématiques, les procédés stylistiques qu’ils emploient. Je trouve que c’est une bonne inspiration. En poète, Aimé Césaire c’est vraiment le phare. « Cahier d’un retour au pays natal », c’est vraiment un texte emblématique, qui m’a vraiment bouleversé et eu une incidence sur ma façon d’écrire. J’aime bien aussi un poète russe qui s’appelle Maïakowski, un poète turc Nâzim Hikmet, un poète français Artaud. Pour le côté écorché et subversif. Y en a plein. Le point commun de tous ces poètes, c’est l’écriture subversive, il y a une parole verticale, à chaque fois qui se dégage de leur œuvre. C’est ce que je recherche pour un artiste : qu’il me touche, qu’il m’élève. Que ce soit dans la musique, le théâtre, dans l’art en général. Quand je vais voir un spectacle de danse, j’attends aussi d’en ressortir rempli de quelque chose, une nourriture intellectuelle pour contrer les rangs de la bêtise. Parce qu’en ce moment on vit dans une dictature de la bêtise, elle a boulevard partout. Je considère qu’il n’y a que la culture qui va pouvoir lui barrer la route. La culture comme rempart à la dérive, c’est ce que je recherche. Que les artistes m’élèvent. C’est sûr que les plumes qui vont le plus me toucher c’est ces plumes qui sont dans cette énergie-là.

 

Y a des rappeurs contemporains dont tu te sens assez proche ?

Carrément, oui.

 

J’imagine plutôt des mecs comme Rocé, on parlait de La Rumeur, Casey.

Ouais carrément Rocé, La Rumeur, Casey, Lucio Bukowski, JP Manova… J’en oublie mais ouais cette famille-là en tout cas. La famille à textes. En tout cas, où le texte prime. Le point commun de toutes ces plumes que je viens de citer c’est que leurs mots à chaque fois sont bien choisis et ils se cassent la tête pour trouver de nouveaux axes, de nouvelles voies pour traiter une thématique. Et ils ont du groove, une description du monde dans lequel tu vis… Je me reconnais pleinement dans ce genre de plumes. Je trouve d’ailleurs que le rap s’est jamais aussi bien porté qu’en ce moment parce qu’il y a une qualité énorme. A côté du haut de l’iceberg, mais le haut de l’iceberg il pue…

 

Oui c’est pas d’eux dont on entend parler, mais ça a toujours été le cas.

Mais oui. Effectivement, le haut de l’iceberg a toujours été puant et consensuel, dans tous les styles de musique. Si tu veux de la qualité faut aller creuser, faut aller chiner. Mais en ce moment le rap m’impressionne. Il y a une productivité et une inventivité qui est super.

 

Mais bizarrement vous ne vous mélangez pas trop…

(Il m’interrompt et s’exclame) Ça va changer ! Quand on se retrouve, parce que c’est des potes aussi, on fait tous le même constat, on se dit « il faut qu’on soit forts », qu’on montre aux gens aussi qu’on est une famille artistique. Ça veut pas dire qu’on va uniformiser nos créations, mais on veut montrer que nous aussi on peut faire front, faire bloc. Pour contrer encore une fois les rangs de la bêtise, contre les espèces de standards à la con, de rap de merde qui nous mettent des bâtons dans les roues à longueur de journée. Qu’on montre aux gens qu’à côté de cette scène dégueulasse, il y a une scène alternative qui est en phase, qui collabore, se serre les coudes et montre qu’on fait bloc, qu’on existe. Dans le futur ça va germer. L’heure est à l’unité.

 

C’est plutôt cool d’entendre ça ! Si par miracle, tu étais contacté par une major ou un gros label pour sortir ton prochain album, tu te poserais la question ou c’est un non d’office ?

Pfff, c’est tellement surréaliste ce cas de figure, cette politique fiction que j’ai du mal à me projeter dedans. Moi c’est clair que je ferai jamais la tournée des popotes, mais si j’ai une proposition concrète qui me tombe sur le coin du museau, je l’analyse. Quels sont les tenants et les aboutissants, combien ils mettent sur le papier, quelle est ma liberté artistique, dans quelle mesure je vais être maître de mon propos et de ma façon d’envisager la musique… J’analyserai ça vraiment au cas par cas. Si je me retrouve dedans et que j’ai une liberté totale artistique et des moyens pour m’exprimer, pourquoi pas… Mais c’est de la politique fiction, le contrat idéal il existe de moins en moins. Je crois plutôt au Do It Yourself, et au moins t’es dépendant de personne. Si l’industrie s’effondre du jour au lendemain, tu sais comment faire un disque de A à Z, comment le défendre, le distribuer… Et ça c’est une force, et aujourd’hui l’heure est à vraiment cultiver cette indépendance. Ça veut pas dire être tout seul, on peut très bien s’allier, c’est ce que je disais tout à l’heure, l’heure est à l’unité, on peut vraiment entre les structures de chacun, pourquoi pas faire un espèce de conglomérat…

 

T’y réfléchis à ça, vous avez déjà évoqué l’idée ?

En tout cas de se retrouver de plus en plus sur des collaborations artistiques, ça c’est sûr. Après, avoir chacun ses structures, c’est sain aussi. Là je me projette dans un truc, je sais même pas si moi j’aimerais que ma structure s’efface totalement pour faire place à un espèce de conglomérat, c’est toujours un peu casse gueule… Mais au moins montrer aux gens qu’on collabore. Qu’on se retrouve sur les mêmes plateaux, qu’on propose aux programmateurs des plateaux dignes de ce nom qui ont une cohérence artistique de A à Z, ce serait classe.

 

« Les puissants sont arrivés à faire en sorte que les gens se désintéressent de la politique parce qu’ils se sentent pas représentés. Pour l’instant ils sont peinards, ils peuvent passer leurs putains de décrets de merde, faire leurs petits biz-biz finance et c’est comme ça qu’ils nous la mettent profond. »

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Pour parler un peu de sujet qui fâche, le contexte politique actuelle est quand même assez pourri. J’imagine que tu ne fais pas partie des déçus de Hollande. Quand on écoute « Quelque Chose Se Prépare », on se rend bien compte que tu ne t’es jamais fait d’illusion ?

Je n’attendais rien de lui, c’est sûr. Là où ça me désole de plus en plus, je disais à tout le monde « entre un Hollande et un Sarkozy, ça va être la même » et clairement ça s’est prouvé. Il a fait une politique de droite. Il a même fait pire que Sarkozy.

 

« L’ennemi de la finance »…

Voilà, l’ennemi de la finance, ferme ta gueule. Il a même fait pire que Sarko, c’est lui qui a amené la déchéance de nationalité, t’imagines pour un parti de gauche. La déchéance de nationalité mec, ça ça fait mal ! Et la loi travail, et la répression qui a été la plus violente… Sur la loi travail, y a eu le plus gros mouvement de ces 10 dernières années. Dans la rue, ça a duré longtemps. Avec les Nuit Debout en plus en même temps qui ont pris le relai. Tout ça c’était quelque chose de beau au final, la ferveur populaire. Tout le monde disait « on est contre ta putain de loi ». Et le mec, non seulement il passe en force mais en plus il monte un état policier, il appelle le 49.3. C’est un truc de ouf ! Malheureusement ça donne raison au fait qu’il n’y a plus de différence entre un PS et Les Républicains. C’est comme aux States, c’est le même parti, ils pratiquent la même politique, ils ont les mêmes enjeux, ils favorisent les mêmes puissants au final. Ils bossent tous les deux main dans la main avec les mêmes puissants.

 

Tu ne votes pas j’imagine* ?

Ah si, si. Ouais je vote, on me demande mon avis, je considère qu’il y a des pays où ils n’ont pas cet avantage-là donc je vais donner mon avis. Si mon avis c’est de dire, personne ne me représente, c’est-à-dire vote blanc, je vais le donner. Je veux que ce soit inscrit, que tu me demandes mon avis, je me suis pointé. La politique c’est quelque chose qui m’intéresse. Mais par contre je me sens de moins en moins représenté. Au deuxième tour j’ai toujours voté blanc. Parce que jamais personne m’a représenté. Je viens dire « personne me représente » c’est ce que je mets derrière le vote blanc. Ça veut dire « mes amis : ni l’un ni l’autre. » Et j’aimerais tant que ce vote-là soit pris en compte…

 

Et tu crois toujours que « quelque chose se prépare », que « le soulèvement aura lieu » ? Pour toi ça reste utopique ou t’as encore cet espoir de vraiment renverser le truc et tout remettre en question ?

C’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire. L’histoire a toujours été une succession de révolutions, de dictatures, de systèmes totalitaires. C’est l’histoire de l’humanité au final. A un moment donné quand le peule en a marre, il pète les plombs. Il te le fait savoir qu’il en a marre. Donc cette utopie n’est pas tant théorique, il y a eu des preuves par le passé, et il y aura des suites dans l’avenir. C’est que des cycles. Là effectivement on est dans un cycle qui est un peu foireux. Un peu merdique. Parce que la conscience politique est vraiment mise à mal, la conscience de classe aussi. C’est tout un jeu un peu pernicieux que les puissants sont arrivés à mettre en place, c’est-à-dire qu’ils sont arrivés à faire en sorte que les gens se désintéressent de la politique parce qu’ils se sentent pas représentés. Et ça, ça joue leur jeu. Pour l’instant ils sont peinards, ils peuvent passer leurs putains de décrets de merde, faire leurs petits biz-biz finance et c’est comme ça qu’ils nous la mettent profond. Mais je trouve quand même que le dernier mouvement qu’il y a eu, il va laisser des traces parce que c’était quand même un gros, gros, gros mouvement. Il y avait vraiment une ferveur populaire et même si les gens étaient pas dans la rue, tu savais que l’opinion publique…

 

Il y avait un énorme rejet.

Mais ouais. Et ça, ça s’efface pas d’un revers de manche. Je me dis que pour le prochain combat, il y aura peut-être des bébés. Ces gens qui étaient encore dans la rue vont être encore plus en colère, encore plus déterminés. De toute façon, l’espoir est dans la lutte. Il va pas y avoir une espèce d’action divine ou quoique ce soit. L’espoir est dans la lutte, tu veux que ça change, vas-y bouge-toi le cul mec. Retrousse tes manches et bats-toi comme tu peux, avec tes armes. Moi je me sens en tout cas plus légitime de le faire artistiquement qu’au niveau du pur militant politique mais je suis content qu’il y ait des militants politiques parce que sans eux on serait dans la merde. Tout se nourrit.

 

« J’en avais marre, marre de cette identité de plus en plus étriquée, de plus en plus blanche, hétérosexuelle et catholique. J’en peux plus, franchement j’étouffe. »

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Et à côté de ça ce qui est assez flippant, en tout cas moi ça me désespère un peu, c’est de voir qu’il y a beaucoup de gens qui se disent que pour renverser le truc, remettre en question le système, faut voter Le Pen ou Trump aux US…

Ouais ouais on en est là. Ils croient que ça va être un vote subversif, que pour sanctionner la classe politique, il faut mettre des tarés au pouvoir. C’est sûr que c’est un jeu délicat, très dangereux. Quand tu vas te retrouver avec un défilé de nazis en bas de ta fenêtre, tu vas comprendre ta douleur. Moi ce qui me désole le plus c’est que l’électorat de base du front national c’est l’électorat populaire. Et ils se rendent pas compte que c’est du populisme ça. Le front national n’est autre qu’un parti capitaliste comme les autres, sauf qu’il va favoriser les capitalistes blancs. Il exclut les autres capitalistes ! Mais ça reste un parti capitaliste, donc t’es dans la merde, tu seras toujours dans la merde. Ils vont pas changer tes conditions de travail. Mais voilà avec le populisme tu fais avaler plein de couleuvres, tu crois que ça va te changer la vie, que ta vie sera meilleure et ils jouent dessus. Ils sont très malins, c’est pour ça qu’ils me font très peur le front national parce qu’ils militent dur. Ils bossent grave. Sur le terrain ils sont grave présents. Cette façon aussi de changer de logo, c’est très flippant, d’enlever la flamme…

 

D’enlever Le Pen !

D’enlever Le Pen ! Ça adoucit l’histoire. C’est très très flippant… De toutes façons elle est à fond dedans, elle sait qu’il y a vraiment une belle carte à jouer pour elle au deuxième tour. C’est sûr.

 

Toi d’ailleurs tu as choisi d’attaquer ça frontalement avec « Jamais Nationale ». Tu penses que c’est ça la méthode à adopter, il faut continuer à le dénoncer, à le démonter ? On a le sentiment que les médias ne savent plus vraiment par quel bout le prendre, diaboliser/dédiaboliser…

Je sais pas. En tout cas « Jamais Nationale » c’est parti d’abord d’une volonté personnelle de cracher à tous les concerts. J’en avais marre, marre de cette identité de plus en plus étriquée, de plus en plus blanche, hétérosexuelle et catholique. J’en peux plus, franchement j’étouffe. Je suis pas parti d’un autre concept, je voulais juste dire « crache ce que t’as sur le coeur. » Ça a donné ce titre-là « Jamais Nationale », je me suis pas dit « alors qu’est-ce que ça va avoir comme conséquences, comme impact sur la vie politique en France… ». C’était plutôt très personnel, un coup de gueule comme je pourrais en avoir dans d’autres textes. Il peut y en avoir où je raconte des histoires, plus introspectifs et intimistes, là ça fait partie de la catégorie coup de gueule. Quand t’en as marre, vas-y, punching ball. Tu lui règles son compte.

 

Et il y a des mecs qui te l’ont reproché ?

Ouais parce que ça les choque de se dire que ton identité elle est pas nationale. Moi mon identité elle est pas nationale. J’en ai rien à branler des frontières de la France. Je m’en fous, ça se trouve dans dix ans j’aurais vécu dix ans en Argentine, je me sentirais argentin. Je suis l’endroit où je vis.

 

Montreuillois (rires).

En tout cas, ce qui me représente le plus parce que c’est la ville où j’ai passé le plus de temps dans ma vie. Je suis montreuillois pour l’instant. Peut-être que plus tard je serai autre chose, mais je me sens pas français, libanais… Je suis le quartier où je vis en fait. C’est ça qui va avoir le plus d’incidence sur comment je vais m’habiller, comment je vais parler, qu’est-ce que je vais écouter, comment je vais me comporter, comment je vais sortir, ce que je vais aller voir. C’est ma vie de tous les jours, c’est ça. C’est pas des frontières qui vont déterminer mon identité. Surtout qu’en plus, franchement, moi je suis mal barré parce que déjà d’une j’ai une double culture, et puis j’écoute que de la musique cain-ri (rires). Je mange chinois ou pakistanais… Et c’est beau comme ça ! Ça suffit. Qu’est-ce que tu nous emmerdes à vouloir encore plus déterminer le truc et à ce que le champ des possibles soit de plus en plus fermé. J’ai envie d’un champ des possibles à 360°, je me nourris de tout.

 

Dernière chose, parce qu’on commence à être un peu short niveau timing, et pour revenir vraiment à la musique. On est en fin d’année, c’est la période des traditionnels tops albums, il y a des disques qui t’ont particulièrement marqué cette année ?

Ouais. Kendrick Lamar pour moi c’est la grosse tarte de cette année. Kendrick Lamar et Vince Staples pour moi c’est les deux disques qui m’ont traumatisés. Je me suis dit « oh la la, les bâtards. Le niveau qu’ils ont ! ». Mais pour des raisons différentes. Kendrick c’est un tout. Sa poésie, ses textes, sa volonté d’arriver à un endroit musicalement qui fait le lien entre le blues, le jazz, le rap, une culture gospel aussi comment il chante… Tout ça prend tout son sens, il a fait des beaux ponts entre tous ces styles, je trouve qu’il est vraiment à l’apogée de son art. En plus il est jeune, il a 28 ans. Putain d’artiste ! Et puis Vince Staples, lui c’est plus au niveau du flow et lui c’est plus caille-ra (rires). Et j’aime bien aussi, ça met plus la pression. Et c’est hyper musical, pur flow, pures instrus. Lui aussi a amené quelque chose de nouveau dans ses instrus, dans son flow, sa musicalité. Moi ça me touche. Je me réveille avec ça le matin, je suis en phase, « allez la journée je vais te la croquer ! »

 

Et tu te penches aussi de près sur leurs textes aux rappeurs américains ?

Ah, carrément ! En plus je comprends bien l’anglais, j’ai cet avantage. S’il dit de la merde, c’est comme en français c’est rédhibitoire. Ça va être « ferme ta gueule », je ne cautionne pas.

 

Ah oui toi tu raisonnes vraiment comme ça. Parce que cette année j’ai interviewé Saul Williams et lui me disait « je m’en fous, du moment que le mec a un bon flow… »

Il ment, il ment ! C’est pas vrai (rires).

 

Il me citait des artistes en disant « ils racontent de la merde mais je m’en fous, le rythme est cool, le mec rappe bien… »

C’est pas vrai. Je suis sûr qu’il ment. C’est pas possible en tant qu’auteur…

 

Ça m’a surpris aussi. Mais bon ça reste de la musique, tu peux le prendre comme ça, sans le côté revendicatif.

Attends mais lui c’est un pur auteur. C’est un PUR poète. Donc je crois pas une seconde qu’il fait pas attention aux textes.

 

En tout cas, il disait que c’est pas rédhibitoire. 

(Pas convaincu) Bon, peut-être.

 

Et le dernier A Tribe Called Quest, t’y as jeté une oreille ?

Ah ouais carrément, je l’ai acheté direct ! Sans même écouter, je l’ai acheté direct. Je trouve qu’il y a des morceaux cool, y a des morceaux moins bien… De toutes manières c’est toujours la musique un peu nostalgique, nous on a connu les premiers tracks, c’était ma génération. Ça me fait plaisir qu’ils aient fini comme ça. Je trouve ça cool. Ils annoncent que c’est le dernier album. Et puis il y a des titres qui sont vraiment cool. Je valide pas tous les tracks mais je m’en fous au final, je soutiens parce que c’est des bons gars. Du bon boom bap, quoi !

 

Tu veux rajouter quelque chose, faire un voeu, un mot à l’encontre de quelqu’un… ?

Non mais tu peux dire qu’on est dans le 4e album et qu’il va débouler courant de l’année prochaine. On est en pleine composition. Et c’est un album qu’on a composé avec cette équipe-là, Alexis Bossard, Jérôme Boivin et Valentin Durup. C’est l’équipe de La Canaille. Et là on est tous ensemble et c’est vraiment un travail de groupe. Une personne, une voix. C’est un vrai travail collectif, c’est une première dans La Canaille. C’est toujours moi qui chapeautait un peu tous les projets.

 

Et donc, avec potentiellement des invités ?

Ah oui, il va y avoir du feat en français, c’est sûr.

 

T’as une idée à peu près de quand ce sera dans les bacs ?

C’est en court mais je pense que ça va être milieu d’année prochaine. On se donne jusqu’à fin mars pour finir le master et après ça va suivre son cours.

 

Interview réalisée par JL, merci à Marc Nammour pour le temps qu’il m’a accordé et à Louis Favre pour avoir aidé à organiser cette interview.

 

*Déduction un peu simpliste au vu des textes radicaux écrits par Marc Nammour et d’un titre comme « Ni Dieu, Ni Maître ».

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