TAD – 8-Way Santa

Publié par le 14 décembre 2021 dans Chroniques, Incontournables, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Sub Pop, 15 février 1991)

1991, au-delà d’être the year punk broke, c’est surtout l’année où le grand public américain a découvert le rock alternatif, jusqu’ici cantonné aux circuits d’initiés et aux radios universitaires, et notamment que la région de Seattle offrait un vivier de groupes qui allaient bientôt faire le bonheur (et le portefeuille) de MTV et des major companies. Cette année voit la sortie de Nevermind, Ten et Badmotorfinger, pour les plus évidents, Every Good Boy Deserves Fudge et Temple of The Dog pour les plus initiés, et tout un tas de disques hors Nord-Ouest (Gish des Smashing Pumpkins, Out Of Time de R.E.M., Loveless de My Bloody Valentine, Metallica de Metallica, Green Mind de Dinosaur Jr. ou Trompe le Monde des Pixies…) qui auront marqué les auditeurs, les radios, toute une génération, quand ce n’est tout un pan de la musique (je ne suis pas fan de l’homonyme de Metallica, mais difficile de lui retirer ça). Et au milieu de tous ces disques qui vont agrémenter les discothèques idéales pendant des années, il en est un qui représente peut-être mieux que les autres ce qui est en train de se passer musicalement à Seattle, l’esprit Sub Pop et le drame inévitable qui attend toute cette scène : 8-Way Santa de Tad. Ça tombe bien, c’est le sujet de cet article.

Le parcours de TAD sur ses premières années d’existence pourrait-être celui du groupe “grunge” exemplaire : premier single solo, ce qui explique pourquoi le groupe porte le nom de son chanteur/guitariste, parmi les premières sorties officielles de Sub Pop, premier album produit par Jack Endino, EP suivant par Steve Albini avec un premier clip qui choque MTV et entérine l’imagerie de bûcherons sauvages des groupes du nord-ouest américain. Après ça, dans sa volonté de ne jamais refaire deux fois le même disque, Tad Doyle et compagnie font la démarche la plus extrême que peut suivre un groupe bruyant, agressif et poisseux : essayer de faire un disque “pop”.

Qu’on s’entende bien, l’idée n’est pas de mettre au placard les distos, les cris, les rythmiques lourdes et les riffs qui tuent. Tout le challenge est justement de garder l’identité de TAD, et son agressivité, mais de faire ressortir les chansons derrière le bulldozer sonore et le chanteur qui se cache derrière le braillard écorché de 150 kg. Pour ce faire, Sub Pop propose de faire appel au producteur Butch Vig*, alors connu pour son travail avec Killdozer, et réputé pour être capable de faire sonner de façon claire des compos noisy bordéliques. Résultat, Tad est étonnamment le premier groupe de l’écurie Sub Pop à entamer son virage pop, dans le pur esprit du label qui considère que ce type de musique inclut aussi les artistes qui ne font pas de la musique grand public ; il faut juste creuser pour la découvrir (au cas où vous l’ignoriez, le “Sub” vient de “souterraine”). Évidemment, c’est sans commune mesure avec les petits frères spirituels qui changeront la face de la musique avec leur album produit par Butch Vig sorti 6 mois après, mais c’est quand même plus tôt que leurs confrères. C’est un “virage pop” à la TAD, ceci dit.

En effet, comme dit plus haut, l’identité du groupe est bien présente, on a toujours les riffs rouleaux compresseurs, la batterie métallique, les compos sombres et rampantes, et Tad Doyle qui beugle comme s’il avait des lames de rasoir au fond de la gorge. Mais les morceaux sont plus variés et, parfois, il chante aussi. Si vous n’avez jamais écouté TAD, le groupe de la même époque dont ils se rapprocheraient le plus est sans doute Soundgarden, avec qui ils partagent les penchants metal sombre et inquiétant, mais un Soundgarden plus direct, poisseux, crade, qui ne serait pas rééquilibré par le chant maniéré de feu-Chris Cornell. Et c’est tant mieux car, sans vouloir lui manquer de respect, ce type de chant est parfois pénible. “Stumblin Man” est d’ailleurs un des morceaux les plus Soundgarden sur ce disque.

Or, le “virage pop” se découvre d’une part par le côté ultra-accrocheur de certains titres (“Jinx”, “Flame Tavern”), mais aussi par des chansons qu’on n’aurait jamais retrouvé chez Soundgarden à l’époque, comme “3-D Witch Hunt” ou la “Plague Years” finale. Au milieu de ces pistes qui rendent l’album extrêmement accrocheur, on a toujours ces coups de massue qui distillent une ambiance crasse de rednecks bien flippants, non dénués d’humour. On pourrait en citer beaucoup, mais “Crane’s Cafe”, avec ses “Pedal To The Metal” en guise de refrain, se finit par “Personne ne touche ma bagnole/Personne ne touche ma tv/Personne ne touche mes gosses/À part moi“. En guise de tube absolu dans son registre, TAD tutoie les Jesus Lizard sur la dévastatrice “Jack Pepsi”, qui ne sera pas du tout au goût de la compagnie éponyme (j’y reviens). Bref, l’album est totalement dans l’esprit du groupe, mais permet de dévoiler ses dons de songwriting, et le chemin parcouru depuis God’s Balls, qui se voulait anti-mélodique et anti-harmonique. À l’image de cette scène locale qui, en pleine ébullition, commençait alors à se solidifier autour de groupes arrivés à maturité.

Malheureusement, les déboires qui suivent la sortie du disque et le fait que, malgré toutes ses qualités, le groupe n’ait jamais réussi le décollage auquel il était promis, ont été prophétiques pour le mouvement entier. Très vite, la fille en pochette sur la photo de l’album porte plainte pour l’utilisation de son image. Tous les pressages doivent être refaits et le label perd un fric fou, la promotion est retardée**. Une fois cette mésaventure passée, c’est au tour d’un géant du cola de porter plainte pour l’utilisation de son nom, deuxième coup dur qui ruine complètement la dynamique du groupe. Le refrain de “Jinx” (“Je suis maudit/La poisse me poursuit partout”) vient assez vite en tête quand on pense au destin d’8-Way Santa.

Pour le reste, TAD sera à jamais ce groupe presque culte qui aurait mérité de l’être carrément, qui n’avait pas que pour lui d’avoir tourné avec Mudhoney et Nirvana, et qui aurait sans doute eu plus de succès si son chanteur était un blondinet qui porte du mascara ou un beau brun ténébreux qui déchire ses chemises sur scène au lieu d’un mastodonte qui cultive une image de serial killer. Et avec 50 kg de plus, je serais peut-être aussi classe que Tad Doyle… mais peut-être pas. En attendant, puisqu’on ne peut refaire l’histoire, profitons de ce genre de dates anniversaires pour réécouter 8-Way Santa, le disque de loser s’il n’en fallait qu’un.

Blackcondorguy

*ce choix ajoute encore à leur grunge cred, regardez quel autre groupe a enchainé Jack Endino, Butch Vig et Steve Albini à la production.
**c’est d’ailleurs très triste, car la pochette a été remplacée depuis par une photo du groupe assez générique qui n’a pas du tout la même force d’évocation.

Cet article est également paru dans notre premier fanzine, de nouveau disponible.

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