Nirvana – Nevermind

Publié par le 21 novembre 2012 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques

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(DGC, 24 septembre 1991)

Si vous avez été cryogénisé en 1912 et que vous venez de vous réveiller, pas de pot les gars vous avez raté quelques trucs. Parmi les évènements majeurs qui se sont déroulés ces 100 dernières années, il y eut notamment la naissance d’un petit gars nommé Kurt Cobain dans le bled paumé d’Aberdeen (Washington) en février 1967.

Dans son adolescence, Kurt est un gamin un peu perdu, jamais vraiment à sa place. Il grandit dans cette ville dont la population est constituée selon ses dires de “beaufs bigots mâchonneurs de tabac, flingueurs de cerfs, tueurs de pédés, un tas de bûcherons pas vraiment portés sur les gugusses new-wave“.

Lui est plutôt un petit con à l’esprit rebelle qui aime bien faire chier le monde et notamment les bonnes vieilles valeurs de l’Amérique profonde, en taggant partout “God is gay” par exemple. Il cultive en outre un goût certain pour l’humour douteux comme lorsqu’il inscrit un énorme “BOAT” en rouge sur le beau bateau que viennent de s’acheter les voisins.

Toutefois, les gros délires et le rejet de la société ne suffisant pas pour s’échapper de cette existence qu’il juge insipide, il va très vite se réfugier dans la musique. Il écoute un peu de tout mais ses premiers coups de cœur vont pour les mastodontes heavy metal de l’époque (Black Sabbath, Kiss, Aerosmith…). Pas du genre à se contenter des succès commerciaux qui inondent les ondes, il va très vite s’orienter vers des groupes underground qui dépotent, notamment du côté de la scène punk rock/hardcore où il vénère Black Flag ou les Wipers dont l’impact rejaillira ensuite sur ses propres compos, et pas qu’un peu.

Un beau jour, il rencontre Krist Novoselic, une grande tige, passionné lui aussi de punk, qui joue de la basse. Ils décident de former un groupe et après quelques atermoiements, adoptent définitivement le nom de Nirvana. En revanche, ils galèrent à trouver un bon batteur. Classic shit. Plusieurs se succèdent derrière les fûts mais aucun ne convainc totalement. En conséquence, leurs concerts sont un peu brouillons et ne dégagent pas grand-chose. Pour le moment.

Finalement, Chad Channing finit par décrocher la timbale et enregistre avec Kurt et Krist le premier album de Nirvana, Bleach, publié en 1989 sur le label indépendant qui monte à Seattle, Sub Pop. Ce premier album est extrêmement prometteur, mais pas forcément accessible pour les non-initiés car très brut de décoffrage avec un son punk résolument agressif.

Jeff Gilbert, ancien journaliste de The Rocket et Guitar World, se rappelle les avoir vus jouer à la fin des années 80 et avoir été scié par leur énergie et leur puissance « Je veux dire, comment font trois mecs pour sonner comme s’ils étaient neuf ? » (« Grunge is Dead », de Greg Pato). Nombreux se sont posés la question, personne n’a jamais su y répondre.

Channing sera lourdé quelques temps après et remplacé par Dave Grohl qui ne quittera plus le groupe. Et pour cause, Dave dégage une puissance de feu, absolument bluffante. Il donne une autre dimension à Nirvana qui s’apprête à conquérir le monde.

Ils quittent Sub Pop et rejoignent Geffen Records, sur recommandation de Sonic Youth. Plusieurs morceaux déjà écrits pour sortir sur Sub Pop seront ré-enregistrés. Le 24 septembre 1991, ils sortent leur second album qui fera date, Nevermind.

Un tsunami. À l’époque le groupe rock que tout le monde adule c’est Guns’N Roses. Pas la joie quoi. Avec l’arrivée de Nevermind, le timing est parfait, Nirvana déboule en force et rebat les cartes. La planète entière va découvrir la scène grunge de Seattle et le monde merveilleux du rock alternatif. Plus rien ne sera jamais comme avant.

Here we are now. C’est donc le moment de s’écouter Nevermind. Planquez les mômes et les vieux et montez le volume à fond ! Entertain us.
Ça commence par “Smells Like Teen Spirit”. L’hymne de toute une génération. LE morceau qui a popularisé le “grunge”, lui a donné ses lettres de noblesse et contribué sans doute aussi à son déclin prématuré. Il serait facile aujourd’hui de dénigrer par snobisme ce titre qu’on a tous entendu 12 000 fois. La vérité, c’est que tout est parfait. Le riff est monstrueux, la basse jouissive et le buffle derrière les fûts a déjà fait oublier tous ses prédécesseurs. L’ensemble est accrocheur à souhait, la grande force de Cobain est résumée ici : allier la puissance et la rage du punk à l’efficacité de la mélodie pop (grand fan des Beatles, REM et Pixies, rappelons-le). Une évidence sur ce morceau. Mais comme il faut rendre à César ce qui lui appartient, il convient de rappeler que ce riff mythique est fortement inspiré de celui du groupe Boston sur son hit “More than a Feeling” (comme on peut le voir sur cette vidéo où Kurt joue l’intro avant de démarrer “Smells…”). Ah, tout de suite, ça jette un froid, hein ? Qu’importe, c’est stupide, c’est contagieux, c’est si bon. 

Certains groupes balancent un gros single comme ça et le reste de l’album est bidon. Nirvana a raisonné différemment, ils se sont dit “et si on ne mettait que des singles de folie dans l’album ?“. Pas con. Quand on écoute ça, on se demande comment c’est possible d’avoir pu créer autant de tubes absolus en un laps de temps si court. Pourtant c’est bien le cas. C’est pas compliqué, tout est mythique.

De nombreux fans de Nirvana vous diront d’ailleurs que Nevermind n’est pas leur meilleur album, trop produit, trop propre sur lui. Bien différent, il est vrai, de Bleach et In Utero. Et s’il était trop parfait ?

Butch Vig, le producteur, est souvent pointé du doigt comme le salopard qui a tout ruiné en polissant les angles. Ce qui est sûr c’est que sans ça (et sans MTV qui s’est mis à bombarder ses antennes à longueur de journée avec “Smells Like Teen Spirit”), Nevermind n’aurait jamais connu un tel succès. Ce qui ne remet absolument pas en cause la qualité intrinsèque des chansons de Nevermind, qui sont, on l’a dit, toutes extraordinaires. Le Nirvana.

Next : “In Bloom”. Sur un album normal, cela aurait été fort logiquement le single. Là c’est “juste” une bombe parmi d’autres. Les paroles sont à la fois ironiques et satiriques (“sell the kids for food” / “vends tes enfants pour de la bouffe“, “he’s the one who likes all our pretty songs and he likes to sing along and he likes to shoot his gun, but he knows not what it means” / “c’est lui qui aime toutes les jolies chansons et qui aime chanter à l’unisson et qui aime tirer au fusil. Mais il ne sait pas ce que ça veut dire.”)

Derrière ça enquille avec “Come as You Are”, l’air de rien. L’enchaînement hyper simpliste de l’intro (un des premiers qu’on peut apprendre à la guitare) a pourtant contribué à en faire un des sons les plus emblématique d’une époque. À juste titre*. Les paroles du petit cachottier blondinet font froid dans le dos avec le recul (“and I swear that I don’t have a gun” / “et je jure que je n’ai pas de flingue“)…

Les riffs sont tous plus énormes les uns que les autres, Dave Grohl met en pièce fûts et baguettes en bon forcené qu’il est et Krist Novoselic labourent les restes de sa basse vrombissante. Et puis cessons de tourner autour du pot : Kurdt était un putain de grand chanteur. Peut-être pas la plus belle voix (et c’est vrai qu’avec les Vedder, Staley, Lanegan, Cornell y’avait du niveau dans les parages) mais la voix d’un écorché vif qui accroche instantanément, une rage inouïe, une classe sans nom.

Cobain n’avait en outre pas son pareil pour trouver la mélodie qui tue, le refrain imparable. Tous les morceaux de l’album sont immédiatement reconnaissables et mémorables. Mais pas comme toutes les merdes formatées qui passent en boucle sur NRJ ou MTV (celui d’aujourd’hui qui sent bien le rance), non comme de la grande musique. Si vous offrez ce disque à un gamin inculte, peut d’ailleurs aisément passer pour un best of.

La survoltée “Breed” démarre tambour battant et ne relâche jamais l’intensité. Cobain adorait les collages de mots, peu importe le sens (“We could plant a house, we could build a tree.“)

“Lithium” est la parfaite application du quietLOUDquiet qui doit sa paternité aux Pixies et est popularisée ici. Couplets pépères, refrain qui arrache tout. Passez ça dans un repas de famille bien chiant et vous serez surpris de voir tata Colette la coincée monter sur la table et se prendre pour une hardos surexcitée. Et tout le monde de s’arracher sur le final de folie en gueulant “I like it I’m not gonna crack. I miss you I’m not gonna crack. I love you I’m not gonna crack“. Vous prendrez bien un dessert ?

De temps en temps, Kurt débranche sa gratte, se pose tranquille sur son tabouret et calme le jeu comme sur la magnifique “Polly” dont la douceur contraste avec les paroles terribles du point de vue d’un ravisseur/violeur.

Pour ne pas sombrer dans la béatitude, le trio nous balance des gros morceaux punk surpuissants qui nous font passer de l’apaisement total à l’hystérie généralisée proprement jouissive (“Territorial Pissings”, “Stay Away”).

“Drain You” et “Lounge Act” (dédiée à son ex, Toby Vail, chanteuse des Bikini Kill, qui venait de le plaquer) sont parmi les morceaux les moins connus de l’album, ils sont pourtant parmi les meilleurs. Je me fais toujours avoir par ce pont de saligaud de “Drain You” et la ligne de basse de “Lounge Act”. Kurt avait beau s’arracher les cordes vocales, on est loin du heavy metal primaire un brin demeuré. Ici la mélodie est toujours au centre du jeu.

L’album se conclut sur la sublime “Something in the Way” qui évoque le pont sous lequel Kurt aurait vécu durant sa période de vagabondage. Cobain a assez braillé, il adopte un chant clair, posé pour nous achever en douceur.

L’effet reste le même au bout de 3000 écoutes que la première fois. Ce bout de plastique est inépuisable. Les Tables de la Loi.

Avec Nevermind, Nirvana parvenait à brasser toutes ses influences pour en faire un ensemble d’une cohérence absolue. Le journaliste Steve Lamacq de NME, écrivait à l’époque que ce disque reliait “le garage punk des 60’s, avec le son de Detroit des Stooges et MC5, Black Sabbath, le punk anglais des 70’s, les groupes hardcore des 80’s comme Black Flag et le noise rock de Sonic Youth.” Il a juste oublié la pop. Ce n’est pas pour rien si ce groupe, et cet album en particulier, s’impose toujours comme Le Plus Petit Dénominateur Commun Musical en soirée (© Halfbob) entre le gars du fond, indie jusqu’au bout des ongles, qui rumine dans son coin à l’écoute d’une série de merdes varièt’ et ceux qui les aiment, les merdes en question. Nevermind a mis, met et mettra, tout le monde d’accord dans 50 ans encore (ou alors, on peut définitivement désespérer de l’humanité).

Kurt voulait sans doute être une rock star, toucher un maximum de gens avec sa musique mais rester underground était indispensable pour lui. Il n’imaginait pas à quel point Nevermind allait tout écraser, tout remettre en cause, à quel point ils finiraient par se faire happer par le système. Difficile de devenir les maîtres du monde tout en gardant cet esprit punk et insouciant.

La pochette mythique qui montre un bébé sous l’eau, zgueg à l’air, à la poursuite du billet vert était un message évident. Dénoncer le monde du fric, du show-business sans se douter qu’ils allaient s’y retrouver engloutis jusqu’au cou.

Dès lors, le groupe prend une dimension phénoménale et ne contrôle plus rien. Cobain est soulé, pour ne pas dire plus. Il écrit dans son journal “je n’en ai rien à carrer des mecs qui viennent à nos concerts parce qu’ils nous ont découverts avec Nevermind. Moi, ce qui m’intéresse, c’est les mecs qui étaient là dès le départ et qui sont toujours là, devant la scène, à se fracasser la tête contre les barrières. C’est pour eux que j’ai envie de faire de la musique.”

L’explosion de Nirvana, symbolisé par cet album, aura suscité paradoxalement un rejet de la part de certains, légitimement lassés par sa surmédiatisation soudaine et sa récupération commerciale, et estimant que bien d’autres groupes beaucoup plus confidentiels étaient tout aussi méritants.

Quand on voit aujourd’hui le genre de groupes qui dominent les charts, on peut considérer qu’il était vraiment dommage de bouder ce qui se fait de mieux en musique. D’autant plus que Nirvana aura permis de mettre en lumière tout un pan de la scène rock alternative et fut source d’inspiration pour à peu près tous les aspirants rockeurs de la génération suivante (pour le meilleur et pour le pire). C’est toujours le cas aujourd’hui. L’empreinte est indélébile.

Kurt écrivit un jour dans son journal “je n’arrive pas à gérer le succès ! Le succès ! Et je me sens si incroyablement coupable ! D’avoir abandonné mes vrais compagnons, ceux qui croient en nous depuis des années, cette petite fraction de fidèles qui, dans dix ans, lorsque Nirvana sera aussi mémorable que Kajagoogoo, viendra voir nos concerts de reformation sponsorisés par des marques de couches, chauves, gros et essayant encore de rocker dans des parcs d’attraction le samedi.

Finalement, on aurait presque préféré ça à la suite de l’histoire mais le mythe en aurait pris un coup. Là, il reste gravé dans le marbre. À jamais dans l’histoire de la musique.

Jonathan Lopez

*Là encore, rendons à César… Ce riff est très largement inspiré du “Eighties” de Killing Joke

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