L’album de Temple Of The Dog a 30 ans. Chronique

Publié par le 16 avril 2021 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques

(A&M, 16 avril 1991)

« I want to show you something, like joy inside my heart / Seems I been living in the temple of the dog » chantait ce « Man Of Golden Words » au regard pétillant et look androgyne du nom d’Andy Wood. On n’était pas encore en 1990, la scène de Seattle n’était guère plus qu’un secret bien gardé et on se disait que lui, l’ex-frontman de Malfunkshun si charismatique, allait devenir l’un de ses plus éminents représentants avec son nouveau groupe, Mother Love Bone. Le destin en a décidé autrement. Foutu destin. Andy Wood n’eut même pas l’occasion de tenir son premier album entre les mains. Lorsqu’Apple sortit en juillet 1990, Andy était déjà parti depuis quatre mois, cueilli à froid par une faucheuse nommée héroïne qui faisait ainsi sa première victime au sein d’une scène qu’elle allait contaminer et décimer avec une régularité désespérante.

Le retour à la réalité est brutal pour Stone Gossard et Jeff Ament. S’ils font quasiment figures de vétérans du Seattle sound après avoir lancé le mouvement avec Green River, ils demeurent des gamins totalement démunis qui perdent soudainement leur chanteur et leur grand pote. Le coup est tout aussi rude pour Chris Cornell, colocataire de Wood, qui rentre de tournée le jour où il succombe de son overdose… Il ressent le besoin vital d’écrire pour lui rendre hommage et couche sur papier deux futurs titres : « Reach Down » et « Say Hello 2 Heaven ». Il contacte ensuite Gossard et Ament pour les enregistrer. Mike McCready, qui formera plus tard Pearl Jam avec ces derniers, les rejoint, ainsi que Matt Cameron, le batteur de Cornell chez Soundgarden. Et maintenant que tout ce beau monde est réuni, pourquoi se contenter de deux morceaux ? Si on en faisait dix ? C’est ainsi que débute l’histoire d’un grand disque.

Deux semaines suffisent à tout coucher sur bandes. Au vu du contexte, c’est sans grande surprise que l’album se révèle bien moins agressif que la musique lourde de Soundgarden. Il est davantage question de classic rock empreint de blues que de riffs de plomb. Et le tout est porté par la performance fantastique d’un Cornell habité par sa mission. Touché dans sa chair, il se montre divin d’entrée de jeu sur la somptueuse « Say Hello 2 Heaven » aux arpèges délicieux. Ceux qui parviennent à écouter ça sans une pensée émue pour Chris aujourd’hui ne sont probablement pas faits de chair et de sang. Décidément d’humeur christique, il évoque « the promise land » sur ce « Reach Down » au riff déjà plus chargé en gras saturés. Les présentations sont ici faites avec le jeune McCready qui place près de 6 minutes de solo à la fin du morceau, lequel en affiche ainsi 11 au compteur ! Ament fait vrombir sa basse goulument et Cornell va chercher des aigus que le commun des mortels n’oserait imaginer sur ce final en quasi roue libre fleurant bon le (pearl ?) jam débridé. S’en suit la légendaire « Hunger Strike » où Cornell convie un petit surfeur de San Diego inconnu au bataillon qui répond au doux nom d’Eddie Vedder. Et les deux potes d’offrir un duo de très haut vol (plus haut ? Staley et Lanegan dans Mad Season ? Éventuellement mais c’est vraiment parce que vous insistez). Vedder déboule de sa voix grave, posée. Mais qui est ce type, bordel ? Quelque chose se passe. Cornell le seconde sur les chœurs et nous sommes tout petit face à ses géants. “I’m gonna hungryyyy”. C’est insensé un truc pareil. Frissons ininterrompus. Le cœur saigne, les tripes parlent. Tant d’émotions en un seul disque, ça commence à faire beaucoup. Mais Cornell ne compte pas nous laisser filer sans finir en lambeaux, il vide son sac et toutes les larmes de notre corps sur le bouleversant « Call Me A Dog », accompagné d’un piano. Vous avez dit mielleux ? Nous rétorquons majestueux. En fin d’album, c’est un orgue qui guide ses mots le temps d’un « All Night Thing » solennel. Difficile de ne pas saisir l’authenticité dans ces chansons habitées par le désarroi et la douleur vive. Ce disque est aussi le rappel d’une évidence. Certains ont la chance d’être dotés d’une belle voix, d’autres travaillent pour perfectionner une technique de chant infaillible. C’est bien beau tout ça mais sans l’émotion, ça ne vaut rien. Chris Cornell avait ces trois caractéristiques, c’est ce qui rendait son chant si poignant et inimitable.

Et puisqu’on est toujours à Seattle, il convient tout de même de laisser rugir les guitares, ce qu’elles ne manquent pas de faire sur un « Pushin’ Forward Back » très belliqueux au riff irrésistible. Musicalement, c’est du solide, pesant, galvanisant, on peut simplement regretter ce refrain un brin répétitif (on dénombre 172 « Pushin’ Forward Back » assénés par notre grand chevelu vénéré. C’est peut-être 10 de trop). Ne vous méprenez pas, il s’agit simplement ici d’émettre de menues réserves pour ne pas virer à une apologie que d’aucuns (des ignorants) jugeraient suspecte. Une petite dernière pour être au-dessus de tout soupçon : cette tendance à virer trop démonstratif (péché mignon que l’on retrouvera sur Ten, le premier album de Pearl Jam quelques mois plus tard) avec notamment un McCready déjà surdoué mais conscient de son talent et un poil trop bavard (le final de « Four Walled World »). Vous n’en aurez pas davantage. Et vous ne sortirez pas d’ici avant qu’on évoque « Times of Trouble » dont cette merveille de riff acoustique servira également de base à (la non moins fantastique) « Footsteps » qui n’aura même pas les honneurs de figurer sur un album studio de Pearl Jam.* Morceau remarquable une fois encore. Entre deux coups d’harmonica, Cornell donne la leçon à tout le monde.

Trente ans après sa sortie, ce disque demeure toujours aussi essentiel. Le grunge était encore balbutiant, ces jeunes gens relativement anonymes n’avaient connu ni tournées triomphales ni ventes colossales, ils étaient mus uniquement par la passion, la fougue et la nécessité d’honorer comme il se doit leur ami disparu. C’est peu dire qu’ils y sont parvenus et nous leur en serons éternellement reconnaissants.

Jonathan Lopez

*À retrouver sur Lost Dogs qui contient bon nombre de perles inexplicablement mises de côté.

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