Interview – Liars

Publié par le 10 mars 2022 dans Interviews, Notre sélection, Toutes les interviews

Ces dernières années, on s’est fait du mouron pour l’avenir de Liars. Seul à bord pour TFCF (2017) après la désertion de son comparse de toujours Aaron Hemphill, Angus Andrew a dû se poser des questions lui aussi. Finalement, il est toujours là, accompagné désormais de Laurence Pike (batteur de PVT) et Cameron Deyell (multi instrumentiste), et Liars se porte comme un charme. Le fascinant The Apple Drop en atteste et Angus semble avoir pris autant de plaisir à le faire qu’à revenir en détail sur sa conception.

« J’ai beaucoup apprécié les possibilités expérimentales dans une salle acoustique avec des instruments live et toutes les bizarreries intéressantes qui peuvent se produire. Car ce sont ces bizarreries qui font l’album pour moi, le but premier n’était pas d’avoir une qualité d’enregistrement optimale mais de capturer des moments uniques. »

© Clemens Habicht

Le son de Liars a beaucoup évolué depuis ses débuts, j’ai pourtant été surpris de lire que tu considères votre discographie comme un tout logique. Tu utilises d’ailleurs encore des sons et mélodies composés il y a très longtemps.
Oui, c’est vrai. Je pensais comme toi au départ, j’ai toujours imaginé le processus créatif comme une avancée continue vers un nouvel horizon. Et avec chaque album, j’essayais de m’éloigner du point de départ. En faisant ce disque, j’ai pris le temps de regarder en arrière, de penser à ce que j’avais réalisé avant. Je n’ai jamais été fan de ce genre de procédé mais pour celui-là, j’ai senti que j’avais besoin de comprendre le voyage entrepris jusque-là et j’ai alors réalisé que ça ressemblait davantage à une spirale, un tourbillon.

Quant tu as démarré, imaginais-tu déjà l’évolution que le groupe pourrait avoir ?
Absolument pas. Quand on a fait le premier album, je ne voyais pas au-delà, je n’aurais jamais imaginé démarrer un nouveau cycle musical si prenant. Certaines idées issues de contextes précis d’anciens albums ont été conçues de la même manière et répondaient à la même logique qu’aujourd’hui. C’est drôle, parfois en tournée quand je jouais des chansons des différents albums, je voyais une connexion – et même plus que ça – entre les différents styles de musique qu’on a pu jouer.

Je sais que tu aimes t’isoler pour travailler ta musique, tu étais seul dans le bush pour TFCF… La quarantaine a donc eu au moins cette conséquence positive pour toi ?
Le timing était idéal finalement car avant la pandémie et le premier confinement, on avait déjà travaillé en studio. J’avais donc les enregistrements à disposition sur mon disque dur et j’ai pu avancer durant le confinement. Le monde était alors plus ou moins sur pause et cela a pu permettre aux gens de reconsidérer un certain nombre de choses de leur mode de vie, ce fut mon cas, même si j’étais déjà isolé. Je pense qu’il y a eu une prise de conscience collective et c’est positif.

En revanche, tu as de nouveau des musiciens à tes côtés. Cela a-t-il eu un effet réconfortant de ne plus être seul à bord du navire ?
Oui, surtout parce que je voulais que mes démos deviennent quelque chose de bien plus élaboré et je n’aurais pas pu le faire seul. J’étais excité de retourner en studio après avoir travaillé de façon très isolé sur les albums précédents et j’ai beaucoup apprécié les possibilités expérimentales dans une salle acoustique avec des instruments live et toutes les bizarreries intéressantes qui peuvent se produire. Car ce sont ces bizarreries qui font l’album pour moi, le but premier n’était pas d’avoir une qualité d’enregistrement optimale mais de capturer des moments uniques.

Et ce n’est pas plus facile d’y parvenir seul ?
Je travaille probablement mieux seul mais cette fois, ça m’a rappelé toutes les possibilités qu’offre une collaboration. J’ai également travaillé avec ma femme sur les textes et avec un artiste visuel pour la réalisation du disque d’un point de vue graphique. Tout cela m’a permis de mieux comprendre ce disque.

Et à l’inverse, était-il difficile de leur donner de l’espace et un poids dans les décisions après avoir eu la mainmise précédemment ?
Ils ont compris que j’ai une façon de voir totalement inhabituelle par rapport à d’autres musiciens. Cela peut parfois sonner faux techniquement… On a donc vécu quelques moments intéressants où ils étaient assez surpris par mes choix. Mais ils étaient vraiment désireux de m’aider à obtenir le résultat que je souhaitais.

As-tu ressenti une frustration de la part du public lorsque Liars est devenu comme un projet solo et une nécessité de revenir à une formation ?
Non, c’est surtout quand j’ai tourné, j’ai travaillé avec plusieurs musiciens et j’ai alors réalisé à quel point cela pouvait être intéressant d’être soutenu pour appliquer ses idées. Pas de pression extérieure en tout cas, j’ai seulement pris conscience des possibilités plus nombreuses.

J’ai le sentiment malgré tout que ce disque reste très organique et s’appuie souvent sur une mélodie principale, une boucle. À mon sens, la collaboration avec des musiciens très techniques n’a pas abouti à une musique si complexe que ça.
Beaucoup de morceaux sont quand même très complexes par rapport à ce que j’aurais fait en temps normal. J’ai beaucoup travaillé les structures. Ce fut une des tâches les plus difficiles. On a tellement enregistré en studios que ce fut très difficile de ne pas aboutir à un double ou triple album. C’était important de parvenir à réduire et structurer les morceaux pour qu’ils fonctionnent ensemble.

C’est peut-être parce qu’on a l’habitude de la complexité avec Liars que ce disque m’a paru très organique et presque « easy listening ».
L’utilisation d’instruments joués en studios est déjà un fonctionnement très différent de mes disques précédents. Ce n’était pas le cas depuis Sisterworld (2010), à vrai dire. Tous les disques ont été principalement produits sur ordinateur donc oui, il doit sonner naturellement plus organique.

Tu aimes tester de nouveaux logiciels et instruments. Cela signifie que pour chaque album tu cherches à renouveler ça pour repartir de zéro ?
Oui, c’est ça. J’aimerais être plus organisé et pouvoir garder une trace de tout ça mais je cherche effectivement toujours du nouveau matériel pour travailler différemment, l’utiliser de façon peu orthodoxe. C’est une quête permanente pour trouver de nouvelles façons d’altérer le son.

Tu racontes avoir aussi été aidé par les champignons hallucinogènes. Comment t’ont-ils rendu plus créatif et à quel point ont-ils changé ta perception ?
Initialement, j’en prenais uniquement pour apaiser les effets des médicaments prescrits contre l’anxiété. C’est à partir de là que j’ai commencé à en prendre sérieusement, notamment dans la production de musique. Le plus important a été de ressentir de façon physique la musique et beaucoup de décisions prises en faisant ce disque étaient surtout dues à ces réactions physiques plutôt que de réflexions intellectuelles. On appelle ça la synesthésie, quand tu ressens vraiment la musique, et je pense que c’est un vrai avantage pour être guidé dans le processus de composition.

Comme tu essayes constamment de nouveaux logiciels et instruments, vas-tu devoir essayer de nouvelles drogues pour chaque album ? (Rires)
Je l’ai peut-être déjà fait. (Rires) Mais toutes les drogues ne se prêtent pas à la création. Même les champignons sont un peu à la limite, il ne faut vraiment pas en prendre trop, pour ne pas être trop affecté. Il faut parvenir à garder son efficacité en studio tout en bénéficiant de ces sensations, cette compréhension accrue de la musique.

« J‘ai envoyé l’album à Aaron Hemphill et lui ai dit « je ne veux pas savoir ce que tu en penses. » (Rires) (…) Le produit fini n’est pas ce dont j’ai envie de parler, j’aime me rappeler le processus qui y a mené. Je ne demande donc jamais d’opinion sur le résultat final. »

Sur « Sekwar », tu adoptes un phrasé spoken word. Aimes-tu chanter de cette façon et as-tu une approche différente ?
C’est une question intéressante. Quand j’ai composé ce morceau, je ne l’imaginais pas encore de cette façon. J’y suis revenu ensuite pour voir quelle était mon approche initiale. Ce n’était pas du spoken word. C’est venu instinctivement ensuite. Je ne dirais pas que c’est ce que je préfère mais c’est une situation où tu essaies de faire fonctionner la chanson et pour moi, c’est ce qu’il fallait faire pour celle-ci.

Tu avais alors déjà le clip en tête ? Il colle très bien avec les textes et illustre également ta façon de procéder en musique. Beaucoup de tâtonnements, d’inconnues, pour sortir de cette grotte…
J’ai commencé par écrire ce disque avec cette vision d’un voyage intérieur, psychologique. C’est le disque que je souhaitais faire. C’est lorsque j’ai commencé à travailler avec Clemens Habicht, le directeur artistique, qu’on a pensé à ce voyage qui nous mènerait dehors, vers les étoiles. Cela a eu un vrai impact sur l’album parce qu’on avait ensuite ce concept en tête. C’était super que l’aspect visuel joue un tel rôle dans la musique et le son.

Cette pochette m’a d’ailleurs beaucoup rappelé l’affiche du film Abyss. C’est un hasard ou s’agit-il d’une réelle influence ?
C’était du hasard car on s’est simplement rendu dans cette grotte pour filmer et capturer quelque chose. Mais je suis d’accord, cette image me rappelle également Abyss et je suis fan de ce film, j’apprécie cette connexion.

As-tu l’habitude désormais de ne plus avoir Aaron (NdR : Hemphill, guitariste et co-compositeur) à tes côtés ? Es-tu parfois tenté de lui demander son avis sur tes démos ou tes chansons terminées ?
Aaron et moi avons travaillé sur la réédition de notre premier album (They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top) qui a 20 ans cette année. On a donc travaillé sur de vieilles démos, des b-sides et raretés qu’on sortira à cette occasion. C’était chouette de bosser dessus avec lui car avec les nouveaux morceaux, il y a un aspect psychologique à prendre en compte. Il n’y a pas pris part donc c’est délicat de le mettre dans cette situation.

Bien sûr. Mais son avis comptait beaucoup pour toi. Es-tu toujours curieux d’avoir son retour quand l’album est sorti ?
Pour être honnête, je lui ai envoyé l’album et je lui ai dit « je ne veux pas savoir ce que tu en penses. » (Rires) Au bout du compte, je ne veux pas savoir ce que tout le monde en a pensé, je préfère faire ça pour mes projets artistiques. Le produit fini n’est pas ce dont j’ai envie de parler, j’aime me rappeler le processus qui y a mené. Je ne demande donc jamais d’opinion sur le résultat final. Je ne veux pas savoir.

Et as-tu écouté son projet Nonpareils ?
Oui, c’est beau ! Je l’ai écouté longtemps avant sa sortie et j’étais si fier de lui.

Pour cet album, comme évoqué plus haut, tu as collaboré pour la première fois avec ta femme (Mary Pearson Andrew). Cela t’a-t-il donné des idées pour plus tard ?
Cela fait longtemps qu’on est ensemble mais on a toujours séparé nos deux mondes créatifs. Je pense que c’est une bonne chose pour notre relation. Pour cet album, j’ai senti que c’était important et on était d’accord pour travailler dessus. C’est super mais c’était aussi un défi. J’adorerais le refaire car c’est une opportunité d’ouvrir de grandes perspectives. C’est génial d’avoir une vision féminine. Je me demande combien de personnes je pourrais impliquer dans un projet comme celui-là. (Rires) Plus il y a de voix et d’opinions différentes, mieux c’est. Tant que j’ai le dernier mot !

« La musique qui m’intéresse principalement est beaucoup plus expérimentale et électronique. J’apprécie aussi vraiment le punk et le rock rentre-dedans mais je trouve souvent que ce sont des choses qui s’inspirent énormément du passé. Certains groupes sont cool mais je ne les trouve pas uniques. La dernière chose dont j’ai envie, est de faire de la musique qui ne regarde pas vers l’avant. »

J’ai lu que tu souhaitais faire un disque de punk rock ensuite. Ça voudrait dire basse, guitare, batterie ? Plus de machines ?
Oh, j’ai vraiment dit ça ?! Je ne suis pas vraiment sûr. Quand tu fais un disque comme celui-ci, c’est un tout autre projet d’imaginer comment le retranscrire sur scène. Cette partie est compliquée et je ne sais jamais si le résultat sera vraiment satisfaisant. Une partie de moi adorerait l’idée d’enregistrer un disque qu’on pourrait ensuite jouer encore et encore, de la même manière. Une vraie libération ! J’imagine que c’est aussi ça le punk rock. C’est donc attirant mais quand je m’y penche réellement, il y a ensuite une esthétique, un choix artistique et j’ai du mal à appliquer ça, à freiner mes envies créatrices…

Je suis un grand fan de Drum’s Not Dead (2006). As-tu déjà eu envie de te lancer dans un nouveau concept album comme celui-ci qui reste unique dans ta discographie ?
Généralement, je considère tous mes disques comme des albums concepts. Cela dépend vraiment de la façon de les présenter, de les intégrer dans un concept global. En faisant cet album, on a été extrêmement frustrés que le public ait tant de mal à adhérer à ce concept. C’est pour ça que l’album suivant, Liars (2007), est ce qu’il est. C’était vraiment en réaction à celui-là. Genre « ok, on n’a aucune idée, on va juste jouer le plus vite possible ! » (Rires) C’était assez punk rock là, pour le coup. D’une certaine manière, chaque disque répond au précédent et suscite des réactions différentes. Ce nouvel album est aussi conceptuel pour moi. Tout dépend de la façon dont on en parle et si on accepte cette idée.

Tu as été juré pour l’Australian Music Prize. Cela a-t-il développé ton intérêt pour les artistes contemporains ? Il semblerait que tu ne t’intéresses guère à la musique qui sort.
C’était assez surprenant pour moi car je me suis alors rendu compte que je ne consacre jamais de temps à découvrir de la musique alors que je suppose qu’il serait logique de le faire, en tant que musicien ! (Rires) J’ai toujours eu un peu peur de faire ça car je ne voulais pas être influencé par ce que j’entendais. Pour moi, la meilleure façon de travailler a toujours été de faire abstraction de tout le reste. Mais effectivement pour ce concours, j’ai dû prendre le temps d’écouter beaucoup de musique et j’ai trouvé cela vraiment enrichissant. Le simple fait d’être au sein d’une communauté musicale, avec d’autres gens qui pensent tout le temps à la musique et essaient de faire de la musique intéressante, unique… C’est très difficile comme passion. Particulièrement en Australie car la population est très réduite, il y a beaucoup moins de gens qui peuvent être excités à propos de ce que l’on fait. Quand j’ai entendu des artistes intéressés par ce que je fais, j’étais vraiment ravi et je me suis rapproché d’eux.

Et désormais existe-t-il des groupes dont tu te sens proche ou qui, du moins, partagent des points communs avec ta musique et ce que tu aimes ?
NOOON ! (Rires) La musique qui m’intéresse principalement est beaucoup plus expérimentale et électronique. J’apprécie aussi vraiment le punk et le rock rentre-dedans mais je trouve souvent que ce sont des choses qui s’inspirent énormément du passé. Certains groupes sont cool mais je ne les trouve pas uniques. La dernière chose dont j’ai envie, est de faire de la musique qui ne regarde pas vers l’avant. C’est donc ce que j’essaie toujours de faire.

J’imagine que tu ne vas donc pas souvent en concert.
Je n’ai jamais été un grand amateur de concerts. J’ai tellement tourné aussi que me rendre dans une salle sans avoir à y jouer ne m’a jamais attiré plus que ça. Mais maintenant qu’on n’a pas le droit de le faire, évidemment j’adorerais m’y rendre à nouveau !

Interview réalisée par Jonathan Lopez
Merci à Marine Batal et Nathalie Gardner Roberts de [PIAS]

Cet article est paru initialement dans notre premier fanzine dont il nous reste quelques exemplaires.

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