Interview – Troy Von Balthazar

Publié par le 19 juin 2019 dans Interviews, Notre sélection, Toutes les interviews | 0 commentaire

© Flavie Durou

Rencontrer Troy Von Balthazar (aka TvB sous son nom de scène), c’est un peu comme plonger dans l’intimité désarmante d’un artiste discret et brillant, jamais avare de réponses profondes et d’une intimidante franchise. Le roi de la douce mélancolie revient cette année avec un cinquième album en solo It Ends Like Crazy. Rencontre avec l’intéressé lors de son dernier passage en live à Paris, en avril dernier à La Maroquinerie.

Parlons un peu du nouvel album It Ends Like Crazy (Vicious Circle). Quel est le désir, l’envie derrière cette nouvelle livraison ?
Je vivais à Berlin et j’arrivais à saturation d’être entouré d’autant de gens. J’ai donc déménagé à la campagne dans le Limousin, la Creuse… Je vis ici maintenant, au milieu de nulle part, entouré d’arbres et d’oiseaux, avec rien autour, pas d’habitations. J’y ai passé du temps à m’imprégner de l’endroit et à concevoir ce nouvel album. Je peux jouer de la batterie la nuit, sans problème de nuisance sonore, parce qu’il n’y a vraiment personne ! En hiver, c’était un peu dur, en totale isolation, cerné par la neige… L’album est venu de ces moments, marchant seul pour réfléchir sur moi. Dans ces moments-là, on découvre beaucoup de choses profondément enfouies, par exemple si on est peureux ou si on fait preuve de courage, si on est une bonne ou mauvaise personne… Au début, je n’étais pas sûr d’aller vraiment bien, mais maintenant, après quelque temps là-bas, j’ai pris le temps de faire le point et de réfléchir sur moi. Après autant d’isolement, tous vos souvenirs d’enfance vous reviennent, vous avez le temps pour cela. Ce fut bon pour moi.

Il semble y avoir moins de phrasés de guitares dans cet album, mais plus une volonté de se servir des machines, es-tu d’accord ?
Je ne sais pas vraiment. Je n’écoute pas l’album une fois fini et enregistré, mais je me souviens avoir passé beaucoup de temps à jouer uniquement avec des claviers et des pédales d’effets. J’aime le rapport direct à l’objet. L’autre jour, je dormais et en me réveillant, la première chose qui apparaît dans mon champ de vision était une de ces pédales d’effet. L’objet en lui-même, sa couleur, son apparence, cela m’attirait malgré moi, j’avais envie d’y jouer dessus tout de suite (rires).

Il y a quelque chose de l’ordre du rapport physique à l’objet.
Exactement, le plaisir de sans cesse tourner et appuyer sur les boutons, changer les vitesses, triturer les effets. La plupart des morceaux de cet album ont été faits comme cela, en improvisant quelque chose dont je ne connaissais pas le résultat à l’avance. Je le joue pendant un moment jusqu’à ce que je me dise « Ok, il y a quelque chose ici. », puis j’enregistre. Je me dis ensuite « Ok cool, je fais un bon son à partir de ce moment-là, il suffit de construire la suite en partant de cette note… ». Toutes les parties ont été enregistrées au moment où je les ai écrites, il n’y a pas eu de répétitions, de rajouts ou autres. Les paroles, j’ai pris un peu de temps pour y réfléchir, mais toute la musique a été simplement enregistrée telle que je l’ai écrite sur le moment.

Quelle est la signification du titre It Ends Like Crazy ?
C’était pendant l’hiver. Je roulais en voiture et mon véhicule a dérapé sur une surface glacée. C’était un endroit paumé, où les routes ne sont pas vraiment entretenues. Je n’allais pas très vite, mais j’ai perdu le contrôle du véhicule et je me disais « Fuck ! » en voyant les autres voitures arriver vers moi. En dérapant, je n’arrêtais pas de me dire « Je voudrais vraiment finir cette chanson quand même… ». Je ne pensais pas vraiment à mes proches, juste à finaliser ce morceau (rires). Finalement, après quelques tours, la voiture s’est arrêtée en touchant la barrière. J’étais très nerveux et j’ai pensé alors que It Ends Like Crazy sonnerait parfaitement comme titre pour l’album.

Parlons un peu de tes textes, tes paroles. Est-ce une manière détournée d’écrire de la poésie musicale ?
Quelques phrases pourraient y prétendre. Seulement, la structure même d’une chanson vous pousse parfois à modifier vos premières envies. Car vous suivez la mélodie et que vous ne pouvez pas utiliser tous les mots que vous souhaitez. Vous devez même couper beaucoup, parce qu’il y a le besoin de signifier plus directement, en une seule phrase. En poésie, on peut prendre beaucoup plus de temps. Les paroles en musique fonctionnent comme des lignes d’information extrêmement condensées.

Il y a comme un compromis à faire.
J’ai appris à le faire après quelques années de pratique. Quelque fois, il y a l’envie d’exprimer de grands thèmes, de profonds sentiments et il faut arriver à le dire en une seule phrase… Je prends les textes très au sérieux, mais ils peuvent parfois être un peu séparés de la musique. Pour cet album, la musique ressemblait à un grand paysage que je suis venu ensuite combler avec quelques mots. Mais au moment même de l’enregistrement, il n’y avait pas de paroles dans ma tête, c’était purement musical.

D’où viennent tes mots ? Est-ce un mélange d’instinct, d’émotions ressenties ?
Ils viennent surtout du plaisir, voire du désir d’écrire. J’aime écrire, cela m’a toujours intéressé, j’en ai réellement besoin.

« Je me rappelle du moment où j’ai créé mon palais intérieur, vers mes 9 ans. (…) Juste un moment de suspension, de prise de conscience à travers un champ d’herbe. Tout me ramène là-bas. »

© Flavie Durou

Est-ce que tout cela pourrait prendre la forme d’un monde intérieur ?
Absolument, dans les paroles, vous avez un aperçu de mes pensées les plus intimes, des choses que je n’ose même pas dire à mes meilleurs amis car ils penseraient que je suis fou (sourire). Je ne dirais pas ces choses-là dans la vraie vie, mais sous la forme de paroles de chansons, c’est possible. C’est le lieu où je peux m’exprimer librement. Dans ma vie personnelle, je suis très réservé, je ne parle pas forcément beaucoup avec les autres.

Mon monde extérieur est limité, quand l’intérieur est vaste et riche. L’extérieur est très gris, tout a la même texture, la même couleur, mais si je fais « demi-tour » et que je regarde à l’intérieur, il y a toute une myriade de couleurs et de plus en plus… J’ai appris ça très jeune, car je n’avais pas d’amis et rien à faire, à part imaginer. Je me rappelle même du moment où j’ai créé ce « palais intérieur », vers mes 9 ans. Je revenais de l’école, seul, et traversais un champ, tout ce qu’il y a de plus normal. Je me rappelle l’instant où quand j’ai fermé les yeux, j’ai vu comme une petite structure, un « château de cristal ». J’ai pensé alors, voilà mon palais intérieur. Puis, j’ai oublié ce souvenir pendant longtemps, mais j’y revenais toujours. Juste un moment de suspension, de prise de conscience à travers un champ d’herbe. Tout me ramène là-bas.

Qu’est-ce qui t’inspire, est-ce la vie quotidienne, peut-être même d’autres artistes ?
Non, ces choses-là ne m’inspirent pas vraiment… C’est plutôt que la vie en elle-même manque cruellement, comme je le disais précédemment, de « couleur », de saveur. Si je l’observe attentivement, je n’y vois même aucune « couleur »…

Excepté dans ton monde intérieur.
C’est le seul endroit coloré à mon sens. Donc je préfère m’y consacrer entièrement. Cela semble plus important à mes yeux, car rien n’ayant vraiment de sens, pourquoi ne pas se lancer dans quelque chose qui ne fait de mal à personne et qui peut même prétendre au beau. J’aspire à atteindre quelque chose de réellement unique et magnifique, c’est un peu mon but. J’essaye de parvenir à l’idéal suivant : « La prochaine chanson sera la meilleure chanson de ma carrière ! » Cela ne marche pas vraiment comme ça, mais c’est un bon positionnement. Je continue dans ce sens, parce que la musique continue à affluer. Si elle s’arrête un jour, je m’arrêterai aussi.

« Ce n’est pas vraiment le chant, ce sont plutôt les erreurs qui créent une chanson. (…) Ce sont de ces deux fausses notes que mes meilleures chansons ont été écrites. »

Comment composes-tu ? Est-ce en partant de lignes de mélodies ou plutôt du chant lui-même ?
Ce n’est pas vraiment le chant, ce sont plutôt les erreurs qui créent une chanson. Par exemple, j’essaye de jouer quelque chose au piano, je fais une, deux fausses notes, et je me dis : « Attends, ça sonne plutôt bien. » Ce sont de ces deux fausses notes que mes meilleures chansons ont été écrites. C’est comme si vous aviez un début de pousse que vous plantiez ensuite dans un autre pot pour créer une belle plante. Je ne contrôle pas ma musique…

Comment décrirais-tu ta musique, tes morceaux ? Y-a-t-il quelque chose de l’ordre de la ritournelle mélancolique ?
Je décrirais cela comme des mélopées « Mid-Fi Melancholic Bliss » (ndr : difficile à traduire en l’état, Mid-Fi fait référence à un type d’enregistrement, quelque part entre le Lo-Fi, qualité moindre et le Hi-Fi, qualité optimale), avec beaucoup de douceur à l’intérieur. J’envisage mes chansons comme les b-sides d’un album, jamais les hits, plutôt des morceaux moins mis en avant, plus fragiles, presque intimes avec l’auditeur. Je crée des albums uniquement composés de b-sides (rires).

Est-ce que la musique fonctionne comme une sorte de catharsis chez toi ?
En quelque sorte. Maintenant, je n’ai plus vraiment de choses à soigner chez moi, à part mon passé peut-être… Pendant de nombreuses années, cela a été vraiment le cas, avec Chokebore notamment, sur les 3 premiers albums. Même sur mon dernier album en solo qui est très sombre, je souffrais d’importants troubles psychologiques. Maintenant, je me sens mieux, cela ne veut pas dire que la musique va s’arrêter, seulement que je peux plus apprécier le moment (sourire).

Tu as récemment collaboré à plusieurs projets, je pense notamment au tribute to Elliott Smith avec The Color Bars Experience, ainsi qu’une chanson sur le premier (double !) album du groupe indie parisien Wonderflu.
J’ai rencontré Elliott Smith plusieurs fois à Los Angeles, c’était quelqu’un de très doux, très sympathique. Je connaissais pas mal de ses amis aussi. Quand The Color Bars Experience m’a proposé de participer à ce tribute, je me suis dit que je tenterais bien. Il a fallu essayer de chanter comme lui, ce qui n’était pas simple du tout car il a une très belle voix et je me disais tout le temps que je n’avais pas du tout le même timbre.
Concernant Wonderflu, ils m’ont simplement écrit sur Facebook, ils m’ont dit qu’ils avaient une chanson et qu’ils souhaitaient que je chante dessus (“Rob A Supermarket”, sur Wonderflu, 2017, Influenza Records). J’ai aimé la démarche et leur ai dit : « Oui, pourquoi pas. » Ils m’ont envoyé la musique, j’ai enregistré de mon côté les paroles et les ai renvoyées, la magie d’internet en quelque sorte (sourire).

Nous n’avons plus entendu de nouvelles de Chokebore* depuis le mini album Falls Best sorti en 2011 chez Vicious Circle, peut-on espérer quelque chose de nouveau ?
Je ne sais pas du tout… J’étais à Berlin il y a quelques semaines où j’ai vu le reste du groupe, qui y vit actuellement. Nous sommes sortis pour boire un coup et nous avons évoqué les possibilités. Nous n’avons pas parlé plus sérieusement, l’idée était vraiment de passer du temps ensemble. Nous recevons souvent des propositions de festivals pour des concerts, mais c’est devenu difficile de tourner en groupe. A la grande époque de Chokebore, nous répétions tout le temps, nous ne nous quittions pas. Avec la vie de chacun, c’est devenu compliqué maintenant. Mais j’espère que cela pourra se faire, j’aimerais rejouer avec eux.

*Chokebore fait tout de même l’actualité grâce à la sortie en ce début d’année, chez Camion Blanc, le fameux éditeur « qui véhicule le rock ! », du livre Chokebore – Days of Nothing de Thierry Jourdain (Elliott Smith – can’t make sound, Equilibre Fragile) qui retrace le parcours du groupe d’Honolulu, de leurs débuts en tant que Dana Lynn, en passant par les années Amphetamine Reptile Records, Pale Blue et enfin le retour inattendu en 2010-2011, avec concerts et mini album à la clef. Ponctué de moult témoignages et de fines analyses, voilà un livre qui sort à point nommé pour faire le bilan sur une dévotion musicale de presque trois décennies.

Que ce soit avec Chokebore ou même en tant que TvB, tu réussis à développer un univers complètement unique, en marge des modes, scènes, voire même des mouvements musicaux, est-ce voulu ou purement instinctif ?
C’est purement instinctif. Avec Chokebore, nous n’avons jamais essayé de faire partie de quoi que ce soit. Le but était de simplement s’exprimer soi-même un petit peu avant qu’il soit trop tard. Si je faisais cela pour l’argent ou une gloire éphémère, comme une sorte de gloire rêvée ou fantasmée d’enfant, je me serais arrêté il y a longtemps. C’est juste parce que je sais que je vais mourir dans disons 30 ans maximum que je veux laisser un petit quelque chose derrière moi.
J’ai fait 5 albums avec Chokebore, 5 albums en solo, cela fait 10 albums en tout, c’est un bon chiffre, peut-être qu’il est temps de passer à autre chose…

Serait-ce la fin d’une époque ?
Je ne sais pas, le problème est que j’ai composé de nouveaux morceaux… Je pense avoir exploré suffisamment ma musique. Donc, je me lancerais bien dans un projet complètement différent, sous un autre nom. J’aimerais travailler en collaboration, rencontrer un ou des musiciens brillants qui souhaiteraient s’associer avec moi.
10 est un bon chiffre, si je meurs sur cette tournée parce que je conduis seul, cela aura du sens…

Je ne te le souhaite vraiment pas !
Non, bien sûr, je vais essayer de ne pas mourir (rires). En ce moment, les deux seules choses que j’aimerais vraiment faire, c’est nager dans la mer, je viens d’Hawaï, donc j’aime nager et surfer… et écrire de nouvelles chansons !

TvB en surfer, priceless

Propos recueillis par Julien Savès

Remerciements à Vicious Circle, Premier Jour et la Maroquinerie.

LIRE L’INTERVIEW DE TROY VON BALTHAZAR RÉALISÉE EN 2016

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