Interview – Troy Von Balthazar

Publié par le 1 mai 2016 dans Interviews, Toutes les interviews | 0 commentaire

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Le dernier album de Troy Von Balthazar, d’une sincérité absolue, nous avait enchanté. Et, ce n’est pas une surprise, l’homme est à l’image de sa musique. Il se livre avec une honnêteté totale et souvent touchante. Interview d’un artiste au sens noble du terme.

 

Tu joues beaucoup de concerts en France, tu as enregistré une partie de ton album dans le sud de la France… Tu as une connexion particulière avec ce pays ?

J’ai beaucoup d’amis ici. Je suis beaucoup venu depuis plus de 10 ans. Certains de mes meilleurs amis sont d’ici. Donc même pour les vacances, j’aime venir en France. J’ai des amis à Rennes, Marseille, Paris. Oui, je ressens une connexion avec la France, bien sûr.

 

Et tu parles français ?

Je comprends de plus en plus mais j’habite à Berlin donc… c’est très différent. Mais généralement quand des gens parlent je comprends, je suis juste un peu timide pour parler.

 

Tu as récemment joué quelques concerts privés, j’adore l’idée ! D’où ça t’est venu et comment ça se passe ?

D’où ça m’est venu, bonne question… (Il réfléchit)

 

De ton esprit !

Je ne sais plus… Mais ça marche très bien avec ma musique car elle est très intimiste. J’en ai joué un hier à Paris. C’est vraiment un concert très privé, imagine une petite pièce dans l’appartement de quelqu’un, on fait une mise en place très simpliste… et je joue. Et ça marche ! Ça marche avec ma musique car ce n’est pas une musique agressive, c’est doux et tu peux vraiment entendre et voir tous les détails, ce qui peut être effrayant pour moi mais en fait j’aime beaucoup faire ça.

 

Tu joues devant combien de personnes environ ?

Il peut y avoir 25, 50 personnes. Ou 10. Et généralement ils sont dans un bon état d’esprit car c’est souvent pour une fête ou pour célébrer quelque chose. Donc il y a de la nourriture, des gens agréables, de bonne humeur. C’était vraiment très sympa. Et je ne ressens pas de pression, parce qu’il y a 15 personnes alors… C’est cool, je suis relax, je joue de la musique, j’essaie des trucs, j’expérimente…

 

Ils n’ont pas de demande particulière, genre « ok je m’occupe de la setlist ». Ils ne te demandent pas de jouer du Chokebore ou des reprises ?

Non, tout le monde a été très respectueux et cool. Non, je ne saurais même pas jouer de Chokebore ou de reprises (rires).

 

A propos du nouvel album justement, il est toujours très lo-fi, minimaliste, tu n’es pas encore prêt à revenir à quelque chose de plus rock ?

Non. Je l’ai enregistré dans mon appartement à Berlin. Il sonne exactement comme je le souhaitais. Lo-fi, personnel, l’esprit d’une personne, les expériences d’une personne…

 

Oui, c’est exactement le sentiment que j’ai eu en l’écoutant. Comme si rien n’avait pu te déranger, te faire dévier de ton objectif et que tu étais resté dans ta chambre…

Trop longtemps ! Oui c’est comme ça que je le voulais, parce qu’il sonne comme ça dans ma tête. L’art ne doit pas toujours être collaboratif, un peintre ne peint pas en compagnie d’autres personnes, ça vient de lui… Là c’est la même chose.

 

Donc ton état d’esprit actuel, c’est de vouloir travailler seul, tu ne veux pas faire de collaborations ou…

Non j’aimerais aussi faire des collaborations. Mais pour mon projet TVB, ça doit ressembler à ça.

 

Et sur ce disque tu as utilisé cette machine, Tascam 388. D’où sort-elle ? Elle dormait dans un grenier ou tu l’as chiné dans une brocante ?

Je l’ai trouvé sur Ebay. Ebay Kleinanzeigen, un petit site allemand qui a des trucs bizarres comme ça.

 

Et tu tenais particulièrement à avoir CETTE machine ? Tu savais ce que tu pourrais faire avec ?

Oui, et elle a un son particulier. C’est un drôle d’instrument, oui on peut parler d’instrument. Cette machine sonne d’une façon très particulière, unique. Et ça m’a pris du temps pour la contrôler, pour la faire sonner convenablement. Pendant des mois je me disais « ça ne sonne pas bien, je ne parviens pas à faire ce que j’aime ». Et finalement, après avoir appuyé sur tous les boutons, tu finis par trouver et tu te dis « ça y est j’ai compris ! ». C’était marrant de jouer et d’expérimenter avec. Elle est géante ! Un véritable enregistreur de cassette. Enfin géante pour un 8 pistes. Et une des pistes est cassée donc c’est un 7 pistes.

Mais être limité et n’utiliser que des sons faibles… Car je n’ai utilisé aucun ampli, c’est uniquement de la guitare électrique bizarre directement dans la machine. Pas d’ampli. Et ça marche ! Mais il m’a fallu du temps…

 

Maintenant que tu sais l’utiliser, elle te servira encore ou c’était vraiment pour cet album que tu voulais ce son ?

Je ne sais pas. C’est limité au son que tu entends sur l’album. Si je l’utilise pour le prochain, il sonnera pareil. Je passerai donc probablement à autre chose. Mais je peux le garder pour certaines parties, une voix, une guitare…

 

Sur le morceau « Empire of My Hate », tu écris « I live in a world to which I mostly don’t relate, this is the entrance to the empire of my hate* ». Tu peux expliquer ce passage, tu as vraiment beaucoup de haine en toi (rires) ? 

Non, non je n’ai pas beaucoup de haine en moi. Mais comme tout le monde, j’en ai un peu. De la colère. Tout simplement car le monde n’est pas comme je voudrais qu’il soit. On aimerait tous que le monde soit différent. Parfait, où chacun aurait une vie formidable, personne ne ferait souffrir l’autre, on serait tous heureux… Et avec l’âge, on doit accepter que ce rêve n’existe pas. C’est difficile pour moi d’accepter ça… J’espère toujours être en plein rêve, et qu’en fait tout est génial…

« Je vis dans un monde dans lequel j’ai du mal à me retrouver », oui. C’est tout moi. C’est le sentiment que j’ai la plupart du temps.

 

« Tout ce qu’il y a sur ce disque est directement relié à ma vie. (…) J’expérimentais la solitude et j’y ai trouvé de bonnes choses, beaucoup de musique, des choses plus sombres comme… La solitude (rires). Le désespoir, la peur. » 

© Flavie Durou

© Flavie Durou

 

Tu as aussi ces propos assez sombres, « Everything is industry, everything you touch is meat. (…) I don´t care about people, I keep to myself now »**. Tu étais vraiment dans une volonté d’être solitaire et de ne pas te confronter aux autres ?

Oui. Tout ce qu’il y a sur ce disque est directement relié à ma vie. Je vivais à Berlin où j’ai deux amis mais j’ai passé un an seul. Totalement seul. J’expérimentais la solitude et j’y ai trouvé de bonnes choses, beaucoup de musique, des choses plus sombres comme… La solitude (rires). Le désespoir, la peur. Mais il y avait la musique. Et l’été dernier, je faisais du vélo seul et je me suis dit « qu’est ce qu’il se passe, bordel ? ». Ces textes sont vraiment liés à ce moment, je ne me sens pas comme ça tout le temps, heureusement. Mais ce sont des moments qui arrivent et repartent.

 

Et maintenant que tu es en tournée, tu vas pouvoir rencontrer des gens, c’est fini !

Oui, c’est cool. Mais en général, ça va. Je ne suis pas en train de me plaindre, simplement de décrire un moment ou des moments. Ça arrive…

 

Tu as terminé le Color Bars Experience (la tournée hommage à Elliott Smith avec Jason Lytle et Ken Stringfellow ndlr) ? Tu ne penses pas renouveler l’expérience ?

On l’a fait deux fois, je pense que c’est bien. C’était très bien et marrant. Je retravaillerai peut-être avec eux à nouveau sur un autre projet…

 

Tu as eu peur au début de ne pas être à la hauteur des chansons d’Elliott Smith ?

Oh oui ! J’ai eu peur tout le temps, même à la fin. Je ne peux pas chanter comme Elliott Smith. Je suis horrible pour reprendre les morceaux des autres. Et on chantait avec l’orchestre donc c’était très intimidant. Mais j’ai vu Jason Lytle et Ken Stringfellow, ils étaient intimidés aussi et je me suis senti mieux.

 

Ta carrière a quelques similitudes avec celle d’Elliott Smith : vous avez commencé dans des groupes de rock indé, assez bruyants avant de faire une carrière solo beaucoup plus calme… Il a dû avoir une forte influence sur toi, non ?

Non, il n’a jamais été une influence. Musicalement, non. Mais c’était un mec super.

 

Dans vos morceaux respectifs, on retrouve ce côté mélancolique, ce spleen…

Oui on a sans doute ça en commun. J’aime sa musique, mais je n’ai jamais pensé à sa musique quand j’écrivais la mienne.

 

« L’année dernière j’ai vendu la plupart de mes guitares pour pouvoir faire l’album, la plupart de mes pédales d’effets. J’ai nettoyé des tables dans un resto il y a trois mois pour pouvoir faire ce disque. »

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J’ai lu d’ailleurs que tu préfères être influencé par les gens plutôt que par les artistes. C’est quelque chose que tu cherches à éviter ?

Oui, absolument. Je pense qu’il faut éviter ça. Certaines personnes veulent être dans un genre en particulier, suivent la tradition de la musique en question : punk, hip hop ou peu importe. Ils aiment rester statiques, moi je conçois la musique comme une expression personnelle. J’essaie simplement de donner ma propre vision.

 

Je crois que tu y parviens. Je pense que la plupart des gens ne réalisent pas mais tu ne gagnes pas ta vie grâce à la musique. Je ne sais pas aujourd’hui mais c’était le cas auparavant. Il y a même une période où tu dormais dans ta voiture à Los Angeles. Tu as pensé à arrêter la musique à ce moment-là ? C’était une période particulièrement difficile ?

(Il réfléchit) J’essaie toujours d’être honnête donc je vais l’être. Je ne me fais pas du tout d’argent avec la musique, je perds même tout mon argent dedans.

 

A cause de l’enregistreur que tu as acheté pour l’album ? (rires)

Non, pas pour ça. L’année dernière j’ai vendu la plupart de mes guitares pour pouvoir faire l’album, la plupart de mes pédales d’effets. J’ai nettoyé des tables dans un resto il y a trois mois pour pouvoir faire ce disque. Pour pouvoir avoir suffisamment d’argent mais je ne récupère rien de cet argent. Ça m’a ennuyé durant toutes ces années, il faut se nourrir… Et puis ce n’est pas comme si l’argent devait valider l’art mais…

 

Peut-être au moins l’encourager…

Oui peut-être. Ce serait bien de ne pas avoir à lutter autant. Je ne changerai pas ma musique, bien sûr, pour pouvoir attirer plus de monde. Je ne saurais même pas comment faire. J’accepte que ce ne soit que de l’art. Et je continue même si je sais que je ne me ferais pas d’argent avec. C’est personnel… Comme si tu voulais vraiment écrire un journal pendant 6 mois, c’est une expression personnelle. J’ai dû vendre ma guitare préférée pour ça…

 

Oui, c’est triste… Mais tu continues à garder la foi, tu sais que tu es fait pour ça et tu continues coûte que coûte…

Je le fais en étant conscient de la réalité de la situation. Et je continue, je continue à me livrer entièrement. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Pour ce dernier album, j’ai pensé à arrêter tout le temps. Tous les jours. Mais j’ai continué.

 

N’arrête pas, ne fais pas ça !

J’y ai pensé mais je n’ai pas abandonné.

 

« Je pense que Chokebore, c’est fini. Les meilleures choses ont une fin »

© Flavie Durou

© Flavie Durou

 

La solution c’est peut-être de reformer Chokebore encore une fois. Vous l’avez fait en 2013. On peut espérer que ça se reproduise ?

Non, n’espérez pas ça. Ce ne serait pas une bonne idée…

 

Oh, c’est fini ?

Oui c’est fini…

 

Vous avez prévu des rééditions avec Vicious Circle ? Seuls Motionless et Anything Near Water ont été réédités en vinyles, on est frustrés !

On n’en a pas encore parlé. Mais ça devrait arriver.

Je vais quitter Berlin prochainement et je pense que ça mettra officiellement un terme à Chokebore parce que deux membres du groupe y vivent. Donc je pense que Chokebore, c’est fini. Mais les meilleures choses ont une fin (sourire).

 

Je viens de finir le livre I Found My Friends sur Nirvana dans lequel  tu es interviewé. Tu y parles de la tournée In Utero quand Chokebore faisait les premières parties. Tu dis que tu t’en souviendras toute ta vie. J’étais un peu surpris car d’autres groupes ont vraiment détesté l’expérience de se retrouver à jouer dans d’énormes salles, à ouvrir pour LE groupe que tout le monde attend. Le groupe Calamity Jane a même splitté après un concert catastrophique en Argentine. Toi, tu n’as que des supers souvenirs de ces moments ?

Non, non, non.

 

C’est ce que tu dis dans le livre ! (rires)

Peut-être que tu as interprété mes propos de façon différente. J’ai dit que je m’en souviendrai toute ma vie mais il s’agit d’un ou deux moments. C’était cool, terrifiant aussi, je n’ai jamais eu aussi peur avant ça et la nourriture en backstage était incroyable. Ça je m’en souviendrai toute ma vie…

 

Oui, j’ai lu que tu as appris quelque chose à ce propos… Je ne sais pas si tu t’en souviens et si tu veux nous en parler… (rires)

Non je n’ai pas envie… (rire gêné) Il a mis ça dans le livre ?

 

Oui, il l’a mis !

Et merde…

 

Allez tu peux nous le dire…

La nourriture était très variée et très bonne. Dans nos tournées précédentes on jouait devant 10 personnes pendant des mois et sur la tournée de Nirvana, il y avait des tables géantes avec toute la nourriture à laquelle tu puisses rêver. De la nourriture délicieuse et on avait super faim. J’ai beaucoup mangé avant le concert, j’ai mangé de tout et mon estomac m’a fait souffrir… Tu veux que je le dise ?

 

Allez, t’y es presque !

Pendant tout le concert, j’ai essayé de ne pas me faire dessus sur scène…

 

Oui c’était alors ta seule préoccupation…

Oui et c’était cool en fait parce que comme ça je ne faisais pas attention au monde qu’il y avait. Je ne pensais qu’à sortir de scène, tenir jusqu’au prochain morceau… Je ne pensais qu’à ça. Ça m’a vraiment aidé à ne pas être trop nerveux sur scène, je le conseille à tout le monde ! (Rires) Pour chaque concert !

 

Cette leçon t’a servi pour le reste de ta carrière ?

Ils viennent de me demander si je voulais manger à 19h. J’ai dit « après le concert ! ». Pas question que ce soit avant !

 

Ça ne doit pas être les mêmes portions qu’à l’époque…

Oui mais je veux pas prendre le risque, quand t’as vécu ça une fois, tu fais attention ensuite.

 

Une dernière chose, il y a un documentaire sur toi qui se prépare en ce moment. Tu sais pour quand il est prévu et à propos de quoi ce sera ?

(Il réfléchit)

 

Enfin, j’imagine que ce sera à propos de toi…

Oui, je crois (rires). Je ne sais pas quand il sortira. Ils travaillent dessus. Ils ont beaucoup travaillé depuis un an ou deux…

 

Ils t’ont suivi en tournée ?

Ils sont venus en tournée avec moi quelques fois, à Berlin quand j’enregistrais… Mais je ne sais pas pour quand c’est, ce n’est pas vraiment sous mon contrôle, je suppose qu’ils continueront quand ils auront suffisamment d’argent.

 

Encore l’argent…

Oui. Mais je ne veux pas qu’on ait l’impression que tout va mal, je continue et j’adore ce que je fais. Je sacrifierais tout pour ça. OK, je n’ai pas d’argent, je sacrifie ma chance d’avoir de l’argent, tout ce que j’aime pour cela. Et si je continue c’est qu’il y a un sens. Ça a l’air déprimant quand je le dis (rires), mais je ne crois pas que ce soit si déprimant. Je l’ai choisi et je suis conscient de mon choix, je ne le fais pas sans réfléchir. Je comprends que je pourrais avoir un travail qui me permettrait de vivre mieux, passer du temps avec quelqu’un pour avoir une relation sur le long terme, etc. Mais c’est un choix de vie, il faut se poser des questions tous les jours. « Peux-tu tout sacrifier pour ça ? Tu vas vraiment rester à la maison aujourd’hui ? » Et jusque-là, la réponse est oui !

 

Entretien réalisé par JL, merci à Vicious Circle.

Photos Flavie Durou et ET.

 

* « Je vis dans un monde dans lequel j’ai du mal à me retrouver, c’est l’entrée dans l’empire de ma haine. »

** « Tout n’est qu’industrie, tout ce qu’on touche n’est que viande. (…) Je ne m’intéresse pas aux gens, je reste dans mon coin maintenant. »

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