Temples Of Boom de Cypress Hill a 25 ans. Chronique

Publié par le 6 novembre 2020 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques

(Ruffhouse, 31 octobre 1995)

« Once again the powers of the herb open up the mind, seek deep inside, tell me what you find ».
C’est par ces mots que s’ouvre Temples Of Boom. Les pouvoirs de l’herbe, Cypress Hill les connait mieux que quiconque mais en 1995, alors qu’ils sont au sommet après avoir vendu Black Sunday par camions, les substances psychotropes vont leur ouvrir de nouvelles portes de la perception. Le Hill ne voit plus d’éléphants roses, il aperçoit des amoncellements de cadavres prendre vie, se retrouve cerné de murmures d’esprits malveillants.

La pochette emprunte là encore à l’imagerie metalleuse. Après le cimetière de Black Sunday, une silhouette, noire évidemment – la mort ? -, s’avance vers une entrée que personne de sensée n’oserait emprunter. Stairway to hell. Et cette fois la musique est totalement en phase avec l’artwork.

DJ Muggs, maître des instrus survitaminées aux basses gargantuesques et sirènes hystériques (pas seulement sur « Insane In The Brain » ou « I Ain’t Goin’ Out Like That », mais aussi pour House Of Pain ou Funkdoobiest) change soudainement de créneau. Le tempo redescend de deux crans et ses prods baignent désormais dans un climat oppressant, une atmosphère pesante. Le bonhomme, épaulé par un jeune apprenti du nom d’Alchemist, est au sommet de son art. Des spectres flottent au milieu des limbes vaporeuses et on se surprend à succomber à la paranoïa, jetant régulièrement des regards furtifs derrière l’épaule (« Stoned Raiders », brrrr). B-Real, beaucoup moins appuyé qu’à l’accoutumée par ce chien enragé de Sen Dog, déroule son flow inimitable, plaçant 25 mots – dont 12 références cannabiques – à la seconde sans forcer le moins du monde, entre deux lattes de Sativa. Et le bougre de se montrer incisif quand nécessaire, nous rentrant gentiment dans le lard sur l’incroyable « Throw Your Set In The Air », notamment.

Impossible de réfréner les frissons lorsque retentit l’instru légendaire d’ « Illusions » et que le Daffy Duck gangsta balance « some people tell me that i need help, some people can fuck off and go to hell ». Des illusions, des hallucinations ? Non, Cypress est bien en train de marcher sur l’eau. Et ce début d’album tutoie la perfection. « Killa Hill Niggas » vient rompre nos déambulations entre les tombes et fait davantage dans le gangsta. Quoi de plus logique lorsqu’on confie les manettes à RZA et qu’on rameute son pote U-God pour épauler l’ami B au micro. Soudainement, une alliance Wu-Tang Hill semble couler de source. Et au diable l’éternelle guéguerre East Coast/West Coast. Les californiens en profitent pour allumer au passage leur nouvel ennemi Ice Cube, suite à une sombre histoire de plagiat.

Après avoir remis des balles dans le barillet, redescente avec la délicieuse « Boom Biddy Bye Bye ». De quoi s’enfoncer bien profondément dans son sofa l’esprit embué. On vient là d’entendre peut-être bien la meilleure entame de disque de l’histoire du hip hop. Et ne venez pas me dire que j’en fais trop. Il y a évidemment le cœur qui parle (n’oubliez pas que nous sommes des hommes) mais la raison ne peut ignorer que la cohésion est ici incroyable, la prod’ de Muggs totalement ahurissante et B-Real toujours au même niveau, c’est à dire bien au-dessus du rap game. Ces morceaux nous emmènent ailleurs et redéfinissent presque l’image de Cypress, mettant moins l’accent sur la fumette (même si elle n’est jamais loin) et le côté latino entrainant (le fameux “funky cypress hill shit”).

Avons-nous dit que Muggs enfonçait tout sur ce disque ? Sans doute pas suffisamment. En lévitation, l’homme à la casquette ajoute une pointe de psychédélisme pour renforcer nos hallucinations (un son de sitar par-ci, un orgue par là), sample avec un goût certain (de Pulp Fiction à Lords Of The Underground) et se permet même de courtes boucles que certains producteurs auraient considéré comme l’exploit de leur carrière et qui sont ici réduites à portion congrue (on pense notamment à la fin de « No Rest For The Wicked » qui n’a droit qu’à une misérable minute).

Curieusement, ce monumental Temples Of Boom n’avait récolté qu’un piètre 7/10 chez NME qui avait sans doute confondu avec un autre album. Accordons leur tout de même de menus chipotages parce que nul n’est parfait. La deuxième partie du disque, si elle enterre la carrière de bien des groupes (d’excellents groupes hein, on ne parle pas des tocards du coin), ne rivalise pas tout à fait avec ce début en fanfare. Il reste là encore des tueries comme « Killafornia », « Funk Freakers » ou « Let It Rain » mais on se doit d’affirmer que « Make A Move » est un peu plus paresseux parce que guidé par une basse capable de partir seule à la guerre (d’où l’expression “partir avec mon beat et ma basse”) et « Red Light Visions » ou « Strictly Hip Hop », s’ils font le job, n’auraient rien à faire dans un best of.

C’est dit, et je m’en veux déjà. Pour apaiser tout le monde, Cypress Hill revient à l’essentiel en fin d’album avec un message d’utilité publique : « Everyday Must Get Stoned ». En écoutant cette merveille d’album, c’est encore mieux. Et peut-être en gardant la lumière allumée pour passer une nuit plus sereine.

Jonathan Lopez

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