Jane Weaver – Flock

Publié par le 11 mars 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Fire, 5 mars 2021)

L’histoire se rappellera sans doute que le 4 mars 2021 Annie Clark a dévoilé « Pay Your Way In Pain », un premier extrait de son prochain disque, Daddy’s Home, qui sortira le 14 mai prochain. Cette nouvelle chanson annonce un changement radical pour St. Vincent qui, si elle n’a jamais vraiment ignoré le groove, surtout dans ses deux derniers albums, propose cette fois une véritable incursion dans le funk de blanc du milieu des années 70, rappelant le Bowie très cocaïné de « Young Americans ». L’histoire se rappellera-t-elle aussi que le lendemain, la Mancunienne Jane Weaver a sorti un disque baignant à peu près dans les mêmes eaux ? Sans doute pas, puisque l’artiste, pourtant culte localement et dont c’est déjà le neuvième album, n’a jamais bénéficié de notre côté de la Manche que d’un succès d’estime pour la poignée d’aficionados qui continue à s’enthousiasmer à la sortie de chacun de ses disques.

J’avoue que, pour ma part, j’avais juste entendu parler de Jane Weaver à la faveur de quelques articles de presse pour son tout premier album, Like An Aspen Leaf (2002), dont les sonorités étaient globalement acoustiques. On aurait dit une sorte de Badly Drawn Boy au féminin et c’était déjà plus que pas mal. C’est donc avec une grande surprise que je le la retrouve huit albums plus tard dans un style très différent, avec ce mélange de krautrock et d’electro-pop faussement insouciante, quelque part entre Beak> et Stereolab. Cela donne un son spatial, un peu psyché, dont elle ne se départit pas vraiment tout le long de l’album. Ça commence avec « Heartlow », un morceau hypnotique qu’on aurait pu retrouver sur le dernier album de Deerhunter produit par Cate Le Bon, puis on enchaîne avec le plus 70s « The Revolution of Supervisions », qui m’a inspiré cette comparaison avec la nouvelle St. Vincent, tant on retrouve les mêmes accents funky. Il y a cependant une différence notable entre les deux : alors que le funk d’Annie Clark a quelque chose d’aussi sale et pervers que les peep shows de la série The Deuce de David Simon, créant une sensation d’inconfort, celui de Jane Weaver semble bien plus confortable à l’écoute, faisant davantage penser à l’ingénuité d’un tube disco de la même période, tout en glissant une touche « indie » assez maligne à travers des sons que n’auraient pas renié les Flaming Lips du milieu des années 2000. Un peu plus loin sur « Modern Reputation », Weaver se lance à corps perdu dans le Krautrock, telle une réponse britannique aux Allemands de The Notwist.

À ce stade, je devrais sans doute m’excuser pour ce name dropping qui pourrait laisser croire que nous avons affaire à un patchwork de sons déjà entendus mille fois. Ce n’est pas le cas car, d’une part, on sent une maîtrise très forte des sons, qui reviennent d’un morceau à l’autre et font preuve d’une véritable personnalité, mais surtout d’autre part parce que Weaver a cette voix aiguë vraiment acrobate, capable de se frayer un chemin au milieu de rythmiques très droites, avec des mélodies pop franchement accrocheuses. Il y a par ailleurs de la diversité sur ce disque. Sur le morceau-titre, la basse et la batterie se font virevoltantes et des sons de flute viennent creuser un peu plus l’esthétique des années 70, tout comme le fait la guitare rythmique du morceau suivant qu’on aurait bien imaginée dans une BO de Lalo Schifrin, créant un beau contraste avec les sons électro syncopés sur lesquels elle vient se poser.

Tout cela est à la fois savant, léger comme une bulle de savon et terriblement séduisant. Reste à savoir s’il s’agira du crush d’une saison, de l’année ou d’une vie. Après quelques écoutes très enthousiasmantes, j’ai donc voulu aller voir du côté des disques précédents de Jane Weaver ce que j’aurais pu manquer et j’ai alors particulièrement apprécié Modern Kosmology, sorti en 2017, dont les singles « The Architect » et « Slow Motion » sont de véritables tueries. Flock, en comparaison, semble un peu plus léger, peut-être moins conséquent, mais les deux sont vraiment très bons et je ne peux que conseiller à quiconque d’aller creuser un peu plus dans la discographie de cette artiste décidément originale et attachante.

Yann Giraud

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