Interview – Influenza Records

Publié par le 11 décembre 2021 dans Interviews, Notre sélection, Toutes les interviews

Pour les besoins d’un article de notre fanzine (que l’on vient tout juste de réimprimer et que vous pouvez nous commander) sur les labels indépendants français, nous avons interrogé plusieurs fondateurs de labels sur leur métier. Après Stéphane Sapanel d’À Tant Rêver du Roi, voici celle de Santiago et Greg de Influenza Records (par ailleurs membres de Wonderflu), remarquable label indie rock parisien 100% DIY.

Quel est votre premier souvenir de musique et votre premier coup de cœur ?
Santiago : De la musique andine chez les parents. Probablement Illapu ou Quilapayun. Mon premier coup de cœur a été un vinyle best of de Johnny quand j’avais 9-10 ans. Je trouvais que ce vieux monsieur triste avec le contour des yeux maquillé en noir était un authentique rebelle vu qu’il pouvait dire un gros mot dans sa chanson (“Quoi ma gueule” donc).
Greg : Ma grand-mère et ma mère qui chantaient des chansons du soir ou du matin… C’est pas bien original mais je pense que ce sont vraiment mes premiers souvenirs de musique ! 

Comment passe-t-on d’un statut d’amateur de musique à « je monte un label » ? Quel a été le déclic vous concernant ?
On avait déjà évoqué l’idée en 2009-2010 au sein de Wonderflu mais avoir l’idée, ce n’était pas suffisant. C’est le cumul de plusieurs trucs qui ont servi de déclencheurs pour qu’on se lance sous l’impulsion tenace de Santiago :
 – la lecture de Our band could be your life clairement. Découvrir (sur le tard) que toute cette musique qu’on aimait s’accompagnait aussi d’autonomie et de prise en main, c’était libérateur. Ça voulait dire qu’on avait pas à attendre l’autorisation de qui que ce soit pour faire ce qu’on voulait de la manière dont on le voulait.
 – une petite phrase de Mike Watt dans ce livre (ou alors c’est dans le docu “We jam econo”, je ne sais plus) qui disait un truc approximatif du genre : “On était vachement complexés par les punks anglais qu’il y avait eu quelques années avant, nous on était juste des ploucs de San Pedro. Pas au bon endroit et pas au bon moment. Mais en vrai, ce qui compte, c’est ce que tu fais avec tes moyens ici et maintenant“.
 – le fait d’avoir démarché quelques labels à peu près dans notre style quand on voulait sortir notre 1er EP avec Wonderflu et de voir que personne ne voulait de nous. (Rires)
 – le fait qu’il y ait peu/pas de labels qui défendent le genre de musique qu’on aimait. On avait l’impression de vivre dans un pays garage psyché post punk new wave pop française.
 – on connaissait quelques groupes qui faisaient de l’indie rock comme on aime mais on avait l’impression qu’ils galéraient comme nous et qu’il manquait un toit commun pour accueillir tous ces orphelins esseulés.

Quelle est l’histoire du nom du label et sa première sortie ?
On n’est pas allés bien loin pour le nom, on faisait partie de Wonderflu du coup on a pris Influenza (le nom officiel de la grippe en anglais et dont le diminutif est “flu”). La première sortie c’était No End in Sight de Wonderflu en 2013.

Comment se passe concrètement la signature d’un artiste ?
On n’a pas vraiment de process et, en tout cas, aucun bout de papier n’est signé. Que les groupes nous contactent ou qu’on aille vers eux, vu le temps que ça va demander, il faut au minimum qu’on ait tous les deux un coup de cœur. Après quoi, on échange avec eux, on voit ce qu’ils attendent de nous, ce qu’on peut leur apporter ou pas, on essaie de ne pas faire de fausses promesses et de rester transparents sur nos limites. Ça nous a déjà joué des tours, on finit parfois par se rendre compte que certains groupes veulent juste qu’on leur paie un pressage vinyle et puis c’est tout.

Comment gère-t-on un groupe de rock ? Quelles sont les relations avec les artistes ?
On n’a ni les moyens ni la prétention de “gérer” les groupes. Pas au sens management en tout cas. En général, ils savent très bien ce qu’ils veulent.
Santiago : Notre rôle, tel que je le vois, c’est surtout de les aider du mieux qu’on peut en fonction de leurs besoins (promo, dates, distribution digitale voire physique). Et, à l’occasion, de leur partager le vécu de notre groupe de galériens si ça peut donner un peu de recul sur des choix qu’ils s’apprêtent à faire.

Quels sont les ressources de votre label ? Sa structure ? Le choix d’un fonctionnement DIY, c’est autant par conviction que par nécessité ? 
Nos ressources, c’est pas beaucoup d’argent, zéro subvention et beaucoup de temps investi.
La structure c’est une association loi 1901. Zéro conviction, zéro nécessité, il se trouve juste que c’est le chemin juridique le moins contraignant pour exister de manière légale. 90% du temps, ce statut ne nous sert à rien mais, en fonction des structures avec qui on va échanger (salles, festivals, salons, etc.), il est parfois utile.

Comment le Covid a-t-il bouleversé le quotidien ? Et quel est son impact aujourd’hui ?
Sans surprise, c’est l’absence de live et sa reprise en pointillés qui a tout foutu en l’air. Sortir un disque sans trop le défendre sur scène, ça se fait, on l’a déjà fait quelques fois, mais ce n’est pas un mode de fonctionnement qui est voulu. Dans une situation comme celle-là, on peut faire que composer (polysémie assumée).

Comment avez-vous accueilli les révélations de Mediapart dans le contexte Musictoo ?
Santiago : J’ai juste suivi les révélations qui concernaient un seul label. Si ça concernait d’autres structures, j’avoue ne pas être au courant. C’est une superposition de plusieurs réactions contradictoires, je manque clairement de recul pour articuler tout ça de manière cohérente :
 – quelles que soient les valeurs qu’il prétend incarner, il n’y a aucune raison pour que le milieu musical soit plus propre qu’un autre.
 – dans notre entourage proche de gens qu’on connaît, ça paraît quand même difficile d’imaginer ce genre de comportements, ça fait tellement cliché dégueulasse de maison de disque à papa que j’ai l’impression qu’on parle d’une autre planète, d’un autre espace-temps. J’espère juste qu’on ne va pas tomber des nues un jour ou l’autre.
 – globalement, à notre échelle, tout ce qu’on fait se déroule à un niveau très humble, il n’y a pas d’enjeu de pouvoir, de salariat ou de réputation qui puisse servir de levier à ce genre d’abus.

Quelle est votre position sur le retour à la mode du vinyle, les prix constamment en hausse, la rémunération du streaming ? Comment vous êtes-vous adaptés à ça ?
Santiago : Je n’ai pas d’avis précis à ce sujet. La vente de musique, c’est un marché comme un autre et je n’ai pas tellement envie de réfléchir à l’offre, la demande, les coûts, les bénéfices, etc. Concrètement, on ne fait pas nos choix en fonction du marché, on les fait surtout en essayant de concilier nos envies, nos moyens, et jusqu’à un certain point, les attentes des gens qui nous suivent.
Greg : Pour ma part je me sens en total déconnexion de ces histoires de marché… Après le vinyl peut avoir son intérêt sur certains sons mais pour d’autres quand ça envoie, ce n’est pas si net. L’objet est en revanche bien plus sympa qu’un CD… c’est peut-être un moyen de revenir d’un concert avec un truc sympa tout en soutenant les groupes…

Avez-vous un modèle de label référence ?
Oui quelques-uns : Dischord, Merge, Flying Nun, Matador, Fat Possum.

Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui souhaite lancer son label ? 
D’avoir mis un pied dans le milieu de la musique d’une manière ou d’une autre avant de se lancer. Aux États-Unis, être un groupe, se bouger et lancer un label, c’est un bon plan, c’est presque naturel. En France, empiriquement, ça a l’air très différent. Un balayage rapide des profils de nos homologues permet de voir qu’ils étaient souvent impliqués dans un fanzine, un webzine, un disquaire, une maison de disques ou une structure avant de lancer leur label. Nous on n’est clairement pas du milieu, on s’est lancés parce qu’il le fallait mais on constate régulièrement que l’absence de copinage/réseau n’est pas simple à surmonter.

Quels sont les projets à venir ? Des signatures rêvées ?
On vient de sortir un album de Social Square, Songs vs. Life, et un EP de Wonderflu, Long Distance. Et puis, certains trucs un peu dingues finiront bien par atterrir un jour ou l’autre mais on ne peut pas en parler pour ne pas nous porter la poisse.
Santiago : Une signature rêvée, pour aujourd’hui, je dirais un album de reformation de Pavement ou de Seaweed.
Greg : Pour moi un Malkmus et un Troy Von Balthazar serait le kiff… avec une collab’ incroyable et exclusive avec Jeff Tweedy.

Interview réalisée par Sonicdragao et Jonathan Lopez

Va donc faire un tour sur le site d’Influenza Records

Samedi 18 décembre, deux groupes Influenza, Wonderflu et Trainfantome, joueront à l’International (Paris).

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