Bobby Gillespie & Jehnny Beth – Utopian Ashes

Publié par le 20 juillet 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Legacy/Sony Music, 2 juillet 2021)

Quelque temps avant le premier confinement, Arte diffusait le premier numéro de son excellente émission Echoes with Jehnny Beth avec comme invité de marque le plus mancunien des groupes écossais, Primal Scream. L’une des grandes qualités de ce programme, outre son impeccable sélection d’invités, c’est qu’entre les morceaux, celui-ci propose des discussions entre musiciens, qui ne ressemble pas à la sempiternelle promotion, avec cette espèce de gêne qu’il y a à voir un artiste se faire cuisiner par un présentateur ou une présentatrice télé qui ne connaît au final pas grand-chose à la musique. Évidemment, ça marche parce que Jehnny Beth est aussi, avant toute chose, une musicienne dont la légitimité n’est pas à démonter. Frontwoman de Savages, groupe auquel on peut attribuer une part de la « paternité » – quelle expression ironique quand on pense que la formation est 100 % féminine – du revival post punk anglais de ces dernières années, autrice d’un excellent premier album solo, Beth possède un impressionnant carnet d’adresses (Flood ou Atticus Ross pour ne citer que les plus impressionnants) et une culture musicale parfaite, ce qui aide sans doute à faire de son émission une réussite. En l’occurrence, si Primal Scream ouvrait le bal pour ce nouveau programme – dont on espère très sincèrement qu’il survivra à la pandémie -, c’est que Jehnny Beth connaît le leader du groupe Bobby Gillespie depuis des années et qu’elle est même montée avec Primal Scream sur scène pour interpréter « Some Velvet Morning ». Si l’on est donc assez surpris par la vitesse à laquelle cet album en commun est arrivé – après tout, on digérait encore l’excellent To Love Is To Live -, l’existence d’un tel objet, elle, nous étonne beaucoup moins.

Mais à quel type d’albums de duos fallait-il s’attendre ? Il y en a bien sûr des paquets : on pense aux grands disques de jazz comme Ella Fitzgerald et Louis Armstrong reprenant Porgy and Bess, à Serge Gainsbourg et Jane Birkin ou, bien sûr, à Nancy Sinatra et Lee Hazlewood. Très souvent, les disques de duo homme/femme mettent en scène des couples à la ville ou présagent une future union. Ils sont composés principalement de reprises et les sous-entendus romantiques – voire plus si affinités – y sont légions. Ça a bien sûr son charme mais très souvent de tels exercices confinent à l’auto-parodie. De mémoire récente, je dirais que l’un des rares albums à avoir évité cet écueil était celui de Kurt Vile et Courtney Barnett, un vrai disque de « potes » reprenant leurs chansons respectives et y ajoutant quelques inédits comme autant d’odes innocentes à l’amitié. Évidemment, avec l’association de notre slacker de Philadelphie préféré et d’une rockeuse tout aussi cool mais aussi explicitement lesbienne, on pouvait s’attendre à sortir des sentiers battus. Mais allait-il en être de même avec Jehnny Beth et Bobby Gillespie, musiciens dont les œuvres habituelles explorent plus frontalement le triptyque sex, drugs and rock’n’roll ? Et bien, oui, en fait ! Déjà, pas de reprises au programmes mais bien des compositions écrites spécifiquement pour ce projet. Et au lieu de nous bassiner avec des roucoulades et des déclarations d’amour, les deux musiciens ont décidé de prendre le contrepied en composant des chansons sur la solitude, la rupture, se mettant en scène comme un couple au bord de la séparation. Et ça marche totalement.

Musicalement aussi, l’album surprend. Pour ma part, je m’attendais à des références aux années 60 et 70, aux grands duos tels que Sinatra et Hazlewood ou Tammy Wynette et George Jones. Et bien, pas du tout, en fait… car s’il y a bien quelques références country soul sur ce disque, ce dernier fait surtout penser par sa production à la pop des années 90. Alors, bien sûr, venant de Gillespie, on pourrait ne pas s’en étonner. Sauf que les années 90 auxquelles on pense ici ne sont pas trop celles de Primal Scream et son mélange de psychedelia et de musique électronique mais tout simplement à la Britpop dans sa forme la plus simple et populaire, celle de Noel Gallagher et ses mélodies lumineuses et des ballades mélancoliques comme « Tender » de Blur. En fait, et ce n’est pas du tout un reproche dans ma bouche, sur des chansons telles que « Remember We Were Lovers », j’ai même pensé à des chansons de U2 telles que « One » ou « Stuck in a Moment You Can’t Get Out Of », ce genre de pop « ligne claire » à la production naturaliste. Ici tout semble à sa place, sans « trick » de producteur pour sonner « vintage ». Non, c’est juste de la belle ouvrage, comme certains disques de Richard Hawley, par exemple. On pense aussi pas mal aux albums de Paul Weller de cette période-là, Wild Wood ou Stanley Road, avec leurs solos de gratte à la Steve Winwood, leurs cordes discrètes, leur soul de blanc so British. Ça sied très bien à la voix de Gillespie, plus douce que sur les disques de Primal Scream, mais également à celle de Jehnny Beth que l’on retrouve dans un contexte diamétralement opposé à celui des disques de Savages, tendus et punk, ou de son premier essai en solo, qui était presque oppressant avec une ambiance entre Nick Cave et Nine Inch Nails tout du long. L’entendre chanter sur ces chansons, certes tristes de par leurs paroles, mais totalement lumineuses du point de vue mélodique, ouvre tout un champ des possibles pour de futurs albums.

Par ailleurs, si ça fonctionne, c’est aussi parce que sur les neuf titres proposés ici, il n’y a pas une mauvaise chanson. Il n’y a pas non plus de tube inoubliable mais des mélodies qui se fraient peu à peu un chemin vers notre cerveau après quelques écoutes. Au final, un vrai grower et un disque parfait pour un été un peu pluvieux comme celui que nous vivons actuellement.

Yann Giraud

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