Pearl Jam – No Code

Publié par le 11 février 2017 dans Chroniques, Incontournables, Notre Sélection, Toutes les chroniques | 1 commentaire

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(Epic, 1996)

(Attention je vais vous raconter ma vie. Si vous voulez fuir, il est encore temps…)

J’aime beaucoup ma famille. Et dans la famille Pearl Jam c’est sacré. Le premier concert que j’ai vu, à l’âge de 11 ans ? Pearl Jam. En 96 au zénith avec mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs. Et c’était le bonheur. Bon, pas exactement. Plutôt mon père, mon frère, ma tante et mon cousin. Mais c’était le bonheur, pour sûr.

Et cette tournée-là, c’était la tournée de No Code. Et à l’époque, on était dégoûtés parce qu’on l’aimait pas. Enfin, pour être tout à fait honnête, on m’a dit qu’il était nul et je les ai crus. No Code c’était presque devenu le sujet à ne pas aborder à table. Si quelqu’un avait le malheur de prononcer le nom de ce disque, c’était suivi d’un silence gêné.

Bref je ne l’aimais pas, personne ne l’aimait c’était un peu le vilain petit canard. Pour moi c’était acté, j’étais passé à autre chose (à Yield pour être exact, et c’était de nouveau le bonheur).

Et puis un jour, genre 15 ans plus tard, alors que pour la 425e fois on avait une discussion enflammée sur la discographie de Pearl Jam, je lâche un définitif « de toutes façons, à part No Code (gniark gniark), ils sont tous mortels les premiers albums ». Et là, on me sort un « ba il est trop bien aussi No Code… » Whaaaaaat !!! Mon monde s’écroule alors, ce disque que j’ai totalement snobé parce qu’on m’avait fortement invité à le faire, avait été réhabilité dans le plus grand secret…

Dès lors, je me suis attelé à rattraper le temps perdu. Et depuis c’est le bonheur.

Il faut dire qu’il n’y a pas que ma famille qui a mis du temps à assimiler/accepter/apprécier No Code. D’abord, parce qu’il a eu le malheur de succéder à un Vitalogy d’anthologie salué par tous, ou presque (exception faite des anti Pearl Jam primaires rejetant tout en bloc avec des arguments massues genre « j’aime pas Vedder, il a les cheveux trop longs »).

Passer après un tel monument n’est évidemment pas chose aisée, et le contexte est également très particulier. La tournée qui suit Vitalogy est largement tronquée, en raison de la guerre menée contre l’ogre Ticketmaster. Une guerre un peu vouée à l’échec, assez éreintante, et qui aura vu le groupe dans son acharnement anti-commercial (aucune interview donnée, aucun clip sorti) s’éloigner d’une partie de ses fans, un rien frustrés par la radicalité de la démarche.

No Code déboule alors, et rompt assez radicalement avec ses prédécesseurs. On ne va pas se mentir, malgré l’immense talent que je leur reconnais, les Pearl Jammeux n’ont jamais été des monstres d’originalité. La recette, jusque-là, c’était soit un morceau mélodique/rageur au riff gentiment bourrin (appelons ça du grunge, si on veut) ou une ballade tranquillou bilou.

Sur No Code, on retrouve ces deux aspects (enfin, surtout le tranquillou bilou, pour le coup) mais aussi quelques bizarreries notables, quelques échappées en terre inconnue. A commencer par ce « Who You Are », propulsé en single alors qu’il n’en avait absolument pas le profil. Un choix somme toute assez suicidaire car « Who You Are », sa sitar et ses claquements de main, n’a rien du tube radiophonique. Mais la volonté du groupe est alors de s’enlever un maximum de pression, de s’éloigner autant que faire se peut des projecteurs.

Et ce single allait donner la tendance d’un album dominé par les morceaux mid tempos, qui sont aussi les sommets de ce disque, parmi les plus beaux titres jamais enregistrés par le groupe (« Sometimes », « Off He Goes », « Smile », « Present Tense »). Les bijoux ne manquent pas mais quand on est d’abord dans une quête de morceaux « qui bougent », la déception affleure.

Après un Vitalogy gavé de rage rentrée, sombre au possible, l’éclat est de nouveau présent. Du moins la fine lueur. Et ce, dès « Sometimes », inauguré par de délicieuses notes de guitare et les murmures de Vedder sur fond orageux.

On trouvera tout de même un « Hail Hail » bien énergique (et bien bon) semble-t-il échappé de Vitalogy (encore lui). Un « Lukin » furieusement punk, une minute d’énergie féroce, où il est question de Matt Lukin, ancien bassiste de Mudhoney que d’aucuns décrivent comme un bon timbré. Mais ces morceaux, tout essentiels et excellents qu’ils sont, sont moins représentatifs de l’affranchissement des règles (et des codes, évidemment) que s’est autorisé le groupe sur ce disque.

C’est sur No Code que la batterie est la plus inventive (merci à Jack Irons, l’ex-Red Hot, qui occupe un rôle prépondérant), que les percussions s’invitent à la fête, et que même les délires tribaux trouvent leur place… Sur « In My Tree », Vedder, totalement habité, plane au-dessus des cimes et joue au chaman. Il envoûte et distribue la bonne parole. Morceau incroyable. Une aura quasi mystique se dégage de ce titre. Il y a « In My Tree » et il y a les autres…

Mais No Code c’est aussi la superbe « Smile », à grands renforts d’harmonica, qui souligne (une fois de plus) les fortes accointances de Pearl Jam avec Neil Young (avec qui ils venaient d’enregistrer l’énorme Mirrorball). « I miss you alreadyyyy, i miss you always » se lamente Vedder. Dieu que c’est bon.

Ou « Off He Goes » qui, sous ses airs de chanson facile, a finalement tout pour devenir la chanson de votre vie. Une mélodie à vous coller des frissons, même après 3000 écoutes. Tout ceci est presque trop beau pour être vrai serait-on tenté de dire, mais il faut bien croire que tout ceci est bien gravé sur une seule et même galette.

Seuls légers bémols, « Habit », sympatoche et rentre-dedans mais certainement pas marqué du sceau de la grâce comme les autres, et « Mankind » sur laquelle Vedder fait une fleur à son pote Stone Gossard en lui laissant la place au chant, après s’être plus ou moins accaparé celle des compos (on va y revenir). On est contents pour Stone mais ça ne vaut pas beaucoup plus qu’une gentille face B.

Entendons-nous bien, ces morceaux ne sont absolument pas mauvais, ils sont juste assez clairement en-dessous du reste.

En-dessous notamment de la très bluesy « Red Mosquito » où Mike McCready fait des merveilles à la guitare slide et de l’immense « Present Tense » sur laquelle il convient de s’attarder tant elle fleure bon l’inspiration géniale, la perfection dans la construction, la mélodie qui tue. Morceau à la structure changeante, en constante évolution qui débute comme une ballade inoffensive pour finalement accoucher d’un sommet d’intensité. Un ascenseur émotionnel totalement dingue. Tonnerre de Zeus à côté, c’est de la pisse de matou.

On l’a dit, depuis Vitalogy, les cartes de la composition, autrefois exclusivement ou presque dans les mains de Stone Gossard, sont totalement redistribuées. Chacun y va de sa contribution mais le nouveau véritable leader qui émerge lentement mais sûrement, c’est Eddie Vedder. Une « prise de pouvoir » confirmée sur No Code qui à l’époque a le don d’agacer prodigieusement un Jeff Ament qui fleure le putsch en ayant, cerise sur le gâteau, la désagréable surprise de découvrir que l’enregistrement de l’album a débuté sans lui et sa basse. Ou comment une simple erreur d’agenda faillit se transformer en psychodrame. Jeff est d’abord furax puis rumine et finalement reconnaît que l’emprise de Vedder est un mal pour un bien, vu la qualité des morceaux apportés dans se besace.

« Ed Ved » donne les indications, apporte un tas d’idées et livre notamment la très touchante « Around The Bend » et « Off He Goes » (dont on a déjà conté monts et merveilles), quasi clé en main. Il confiera ensuite, en se marrant « c’est là que j’ai commencé à comprendre comment m’isoler, et j’en ai sorti de bons trucs sur le plan de l’écriture. « Off He Goes » et « Around The Bend » ont été écrites sur la même chaise dans un endroit très éloigné. » Si quelqu’un pouvait lui refiler sa chaise maintenant, ce serait cool.

L’étrange « I’m Open » porte également très clairement la griffe de Vedder, qui semble en plein délire spirituel. Eddie est ouvert, et pour le moins inspiré. Malgré les tensions, le groupe est au sommet de sa créativité.

De par son caractère éminemment casse-gueule et aventureux, Stone Gossard considère ce disque comme « semi amateur ». « On ne faisait qu’improviser des trucs qui ne marchaient peut-être pas super bien, mais parfois ce genre de trucs sonnent bien dix ans plus tard. » Peut-être que ce n’est pas de la faute de ma famille finalement, peut-être qu’à l’époque je ne pouvais pas aimer ce disque. En tout cas, vingt ans plus tard, « ce genre de trucs » sonnent vraiment hyper bien.

JL

1 commentaire

  1. Moi, No Code est le seul album que j’ai aimé dès la première écoute, et tous les morceaux. Vitalogy est super, énergique, mais assez expérimental, melting-pot. Yield était la suite logique, un cran au-dessus, à mon avis, un peu plus homogene, oui un peu plus punk.

    Et Habit est énorme… En phase avec l’énergie déployée lors des lives.

    In my tree un chef d’œuvre (comment se fait il que cette chanson est complètement absente des radios françaises, elle vaut bien un bon U2? Comme Corduroy, Off he goes, immotality, parting ways…)

    Mon album préféré est depuis plusieurs années Binaural, celui dont la musique est la plus moderne, de qualité. Derrière suivent No Code et Vitalogy. Beaucoup de fans sont restés sur les deux premiers albums.

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