Caspian – Caspian

Si vous êtes ici, c’est probablement parce que, comme nous, vous attachez encore un tant soit peu d’importance au format album et ne vous contentez pas de playlist qui tourne en fond sonore, quelles que soient les circonstances. Peut-être avez-vous donc éprouvé une légère frustration lorsque vous avez jeté un œil à la tracklist de ce nouvel album de Caspian et à sa durée. Six morceaux, quarante minutes, il est vrai que ce n’est pas tout à fait le festin des rois, surtout après plus de six ans d’abstinence quand on avait envie de bien se remplir la panse. Alors, vous vous êtes rassuré en pensant ceci : « Oui mais Caspian ne ressemble pas à un groupe post-rock lambda, il a le chic pour nous surprendre, innover, expérimenter, ne jamais se répéter. » Et là, vous êtes à nouveau tombé de haut en découvrant que Caspian opère un retour aux sources assumé. Cette chronique commence à prendre une sale tournure, n’est-il pas ?
Rassurez-vous, le type qui écrit ces lignes n’est qu’un sadique qui se frotte les mains en observant les gouttes de sueurs perler sur votre front. Et si ce sixième album de Caspian ne vous sidèrera peut-être pas par son audace, il y a fort à parier que vous succomberez face à son savoir-faire. La douceur des arpèges de « Hiraeth » met d’emblée du baume sur notre petit cœur mis à rude épreuve dernièrement. Puis, les cordes viennent s’adjoindre pour le coup de grâce. Entrée en matière sur la pointe des pieds et l’on pourrait croire que l’heure est à l’apaisement. Mais deux morceaux de bravoure tonitruants, « Far Country » et « A Great Fire », viendront contredire ces vaines prédictions. La mélodie de guitare du premier (que d’aucuns pourraient juger pompière) ne vous quittera pas de sitôt et vous vous surprendrez à la siffloter plus souvent qu’à votre tour. Admettons qu’il n’est pas si fréquent qu’une musique instrumentale de six minutes puisse revendiquer des atours pop. « A Great Fire » déploie d’autres arguments. Vous ne la siffloterez certainement pas sous la douche mais vous aurez peut-être l’envie de la repasser régulièrement pour vivre le grand frisson. Ou simplement pour aller battre le pavé en soutenant des revendications plus que légitimes pendant que votre gouvernement tente de vous réduire au silence. À mi-chemin, le ton se durcit et le morceau s’embrase, prenant une tournure metal, aussi impitoyable que les coups de matraque de CRS qui prennent leur métier très à cœur.
Mais de nuances, ce disque ne manque pas. Et au milieu de tout cela, le très joli « Remain » qui a tout de la douce euphorie, de l’émerveillement face à la beauté du monde. Les 9’15 que dure ce morceau ô combien apaisant semblent défiler en un clignement de paupières. N’a-t-on pas évoqué précédemment un certain savoir-faire ? Il est ici criant. Mais nul besoin de chercher la complexité lorsqu’on peut mettre un auditoire sur le cul en convoquant une saine mélancolie. Ce disque sans titre se conclut sur une véritable splendeur nommée « Waltz for the End », d’une limpide simplicité. Après cette dernière valse, on peut partir l’esprit serein. En espérant que le groupe, lui, nous revienne rapidement, alors qu’il s’est fait discret ces dernières années et vient de nous faire un sale coup au moment des retrouvailles annoncées.
On avait assez peu de doutes sur la capacité de ces morceaux à prendre une ampleur colossale sur scène mais on n’a malheureusement pas pu le vérifier quand le sort a décidé de s’acharner en début de semaine, provoquant l’annulation du concert parisien. On patientera donc, on n’est plus à ça près. Restent à chérir ces trente-huit minutes passionnantes à défaut d’être déroutantes, en attendant des jours meilleurs.
Jonathan Lopez