Big Thief – Two Hands

Publié par le 10 octobre 2019 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(4AD/Beggars, 11 octobre 2019)

On venait à peine de digérer U.F.O.F., le troisième album du quatuor folk-rock new-yorkais emmené par la talentueuse Adrianne Lenker, que Big Thief remet le couvert avec son second disque de 2019. Précédé par un single de 6 minutes, « Not », Two Hands s’annonçait très différent de son prédécesseur. En effet, alors que U.F.O.F. était dominé par une ambiance cotonneuse, ses chansons se présentant comme de petites miniatures fragiles – à l’exception d’un « Jenni » plus tendu – , « Not » semblait plutôt marcher sur les terres du Neil Young électrique avec trois minutes de solo prodigieux sur deux notes à la manière du loner. Le groupe allait-il maintenir cette tension sur l’ensemble de l’album ? Oui et non, comme on va le voir.

L’argument promotionnel de Two Hands est qu’il aurait été enregistré en urgence et d’une traite dans un ranch du Texas. Aussi propose-t-on au chroniqueur de l’écouter en deux plages de 16 et 22 minutes respectivement. Si le son est globalement plus brut que sur le précédent, la différence n’est en réalité que de degré plutôt que de nature. Les guitares se font en effet plus électriques et l’album ne possède pas les textures de fond qu’avait U.F.O.F et qui conférait à ce dernier une unité et une forme de confort d’écoute. Tout n’y est pourtant pas aussi intense que sur « Not ». La véritable différence se situe en revanche dans le chant de Lenker, beaucoup plus rauque et pouvant à l’occasion dérailler, ce qui lui donne une charge émotionnelle peu entendue depuis Masterpiece, le premier album du groupe.

Après un démarrage en douceur (« Rock and Sing »), la formation propose avec « Forgotten Eyes » une première montée en puissance, portée notamment par les aigus de Lenker sur le refrain. « The Toy » ressemble à une version boostée de « Terminal Paradise » sur le disque précédent. Le refrain, qui voit Lenker mélanger sa voix à celle de Buck Meek, a quelque chose d’un peu dada, on ne sait pas vraiment ce que veut dire « The toy in my hand is real » mais c’est déclamé avec beaucoup d’intensité en tous cas. James Krivchenia fait des merveilles sur le morceau-titre. Il s’affirme de plus en plus en digne successeur de Glenn Kotche (œuvrant notamment au sein de Wilco), c’est-à-dire comme l’un des batteurs les plus sensibles de l’indie pop américaine. On sent qu’il utilise la batterie, non pas comme un instrument unique, mais comme une palette sonore. Il alterne ainsi frappe de fond de temps et breaks plus légers. D’une manière générale, il y a quelque chose de merveilleusement organique chez ce groupe, comme si tout le monde se calait sur les inflexions de la voix d’Adrianne. C’est le genre de synergie de groupe qui ne peut être façonnée que par des années de tournée et une amitié parfaitement palpable. La qualité de jeu nous ferait même oublier la première composition moyenne de l’album, un « Those Girls » pas indispensable dont la fin un peu abrupte semble montrer qu’elle n’avait pas vraiment de direction dès le départ.

Le groupe démarre ensuite sa face B par, sinon un riff, un motif guitaristique qui annonce « Shoulders », une autre plage assez neilyounguesque. Encore une fois, on est épaté par la capacité d’Adrianne Lenker à sublimer une suite d’accords pas nécessairement très originale par ses mélodies d’équilibriste. Arrive donc ce fameux « Not », tendu en diable, avec sa succession de négations scandées de manière de plus en plus intensive, jusqu’à imploser en un solo qui aura fait parler toute la planète indie cet automne. Définitivement l’un des grands moments musicaux de cette année. Après un tel sommet, le soufflé ne pouvait que retomber un peu. « Wolf », sauf erreur de ma part, est la première plage acoustique du disque, un bel open tuning comme on en trouvait sur abysskiss, le dernier album solo d’Adrianne Lenker. L’électricité ne revient pas vraiment à plein volume sur les deux dernières plages de l’album, mais les accords en suspension de « Cut My Hair », comme empruntés au jazz, permettent au moins de finir sur une note chaleureuse.

Au final, donc, même si le groupe ne parvient pas sur l’ensemble de l’album à maintenir le niveau de qualité de « Forgotten Eyes » et « Not », il produit un disque un peu brut de décoffrage qui complémente à merveille l’élégiaque U.F.O.F. De ce disque, Two Hands n’a pas nécessairement la grâce mais il réaffirme la grandeur de ce groupe à la dynamique si organique et chaleureuse et le talent de mélodiste d’Adrianne Lenker, décidément l’une des musiciennes les plus intéressantes de cette décennie.

Yann Giraud

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