Unsane – Unsane (rééd.)

Publié par le 21 septembre 2022 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Lamb Unlimited, sortie initiale en 1991/réédition le 23 septembre 2022)

Pour qui veut bien être lucide et lire entre les lignes, il y a toujours des choses qui commencent par s’arrêter. Dans la mythologie Noise, nombreuses sont les œuvres naufragées dans de lointaines constellations, et qui par le plus grand des mystères, reviennent comme un boomerang, pour être décortiquées sous la lentille d’un télescope. L’histoire n’est jamais finie. Dans notre société qui cultive l’amnésie sélective, il est parfois nécessaire de replonger dans le passé pour mieux appréhender le présent.

Alors que le monde se meurt d’une lente agonie, l’épitaphe du rock – rédigée à la hâte – a été reléguée aux oubliettes. Les faux prophètes et les détracteurs de tous poils avaient fini par enterrer tout un pan de la scène hardcore, les Compagnies à Capital Colossal se sont focalisées uniquement sur des produits vendeurs susceptibles d’être diffusés en boucle sur MTV ou sur les stations radios. Unsane fait l’objet d’une réédition majeure, Lamb Unlimited et Chris Spencer ont ressorti les masters pour se pencher sur le cas de son premier album sans-titre culte (célèbre pour sa pochette macabre). Initialement paru chez Matador le 26 novembre 1991, juste après Nevermind de Nirvana*, le statut du trio new-yorkais incarne le « seul contre tous », un instinct de survie face à un monde en proie à un vide existentiel.

Avant d’enregistrer son premier album, Unsane suscite l’intérêt de nombreux petits labels indépendants et commence à publier une série de singles et d’EPs. Le maelström dévastateur du groupe surpasse de loin ses pairs du Lower East Side. Sa sonorité radicale repose sur des formes immédiatement reconnaissables : chant aliéné, basse vrombissante, riffs décousus qui rappellent parfois Black Flag.

Revenons donc à l’album en question, enregistré le 16 janvier 1991 à Fun City. C’est avant tout un disque résolument terrifiant, auquel on s’agrippe. Un croche-pied à la faucheuse qui est là, tapie au coin d’une rue. Le danger est partout. « Organ Donor » met d’emblée tout le monde d’accord, la basse chevillée au tempo de la batterie, dresse ses barbelés, dans un environnement vicié sans le moindre point de fuite. Avec trois fois rien, Unsane va à l’essentiel. Pas le temps de reprendre son souffle, le groupe se lance dans une suite échevelée de sons crades et hargneux (« Maggot »), capables de vous broyer les os et de vous réduire la cervelle en bouillie (« Exterminator » et sa fuzz délicieuse). Le groupe devient le fer de lance de la noise new-yorkaise, martelant sa rythmique massive et ses hurlements déformés.

Unsane se lance dans une tournée interminable, écumant la moindre scène, enregistrant sur cassettes les feedbacks et autres bruits live pour agrémenter ses compositions studios. C’est aussi l’unique album où figure Charlie Ondras (batterie), qui succombera à une overdose. Vinny Signorelli (ex-Swans) viendra compléter le trio en 1992, et perpétuera un énorme niveau d’intensité au fil de tous ses albums.

La réédition de ce premier album en vinyle et cd et le travail de restauration sonore est à tomber, la restitution de chaque instrument est bluffante. 32 minutes de pur plaisir ne tombant jamais dans les cercles visqueux d’une tambouille pré-digérée. Au contraire, ce remaster brut redonne un éclat aux 11 titres dont la version initiale avait souffert de nombreuses imperfections dues à un pressage de piètre qualité. Vous en conviendrez, « Action Man » est le seul titre fun du disque.

Oui, rejouer le film à l’envers est un petit luxe pour quiconque a vécu ces années chaotiques, le postulat démontrant que rien ne dégénère en bruit pur.

Et pour le plus grand bonheur de ses fans, Unsane repart d’ailleurs en tournée européenne.

Franck Irle

*Kurt Cobain mentionnera le groupe de Chris Spencer comme une de ses références.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.