Nirvana – Bleach

Publié par le 28 juin 2019 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Sub Pop, 15 juin 1989)

Imaginez la joie quand vous parvenez enfin à sortir un premier album. Vous êtes passés par tous les états : espoir, démotivation, excitation, coup dur, accomplissement… Vous avez claqué du fric, des batteurs, raturé les textes, modifié une ligne de basse, apposé les dernières retouches mais au bout d’un moment : on n’y touche plus, il est bouclé, dans la boite, prêt à affronter le monde impitoyable des critiques et du public. Quand vous vous appelez Nirvana, que vous faites du rock sale et nerveux sans grande prétention, vous pouvez toujours vous dire que, même imparfait, l’album passera relativement inaperçu, c’est un premier essai, un moyen de mettre le pied à l’étrier. Certains aimeront, d’autres moins, mais personne ne se fera chier à décortiquer cet album 30 ans plus tard. Oh, bien sûr, le disque sort chez Sub Pop, vous passez après Mudhoney, donc il y a quand même un minimum d’attente. Il est temps d’essayer de se faire un nom. Impossible de faire mieux que Superfuzz Bigmuff bien sûr mais faire partie des figures du label serait déjà une belle récompense.

Et puis, il a des atouts cet album, indéniablement. Vous y avez mis vos tripes, vous l’avez garni en riffs puissants, vous y avez apposé de belles mélodies. Le public se dira peut-être que vous vous prenez un peu trop pour les Beatles avec vos beaux refrains, alors que vous n’êtes qu’un mec énervé de plus qui sait à peine jouer. So what, est-ce qu’on l’emmerderait pas un peu le public ? Est-ce que jouer fort et énergiquement interdit de faire de belles chansons ? Certainement pas. Sera-t-il capable de faire la fine bouche face à « School » ou « About A Girl » ? Qu’il essaye (on l’entend d’ici crier « you’re in high school agaaaaiiiin »). Est-ce qu’il ne fermera pas bien sa gueule face à la rage et au riff qui tue de « Negative Creep » ? Probablement. Trois minutes, pas le temps de s’ennuyer et franchement il y a tout ce qu’il faut. Des cris viscéraux, une grosse énergie, un refrain qu’on retient, un riff qui cogne. Il aime le rock le public ? Il aimera ça. Ou il sera définitivement bon à rien. Il y a des trucs auxquels il aura peut-être plus de mal à adhérer, comme « Sifting » avec son riff qui longe les murs en arrachant la peinture. « Blew » et « Paper Cuts » ne font pas de cadeau non plus. Mais est-on là pour faire des cadeaux ? Pas que je sache. On est là pour faire chialer les amplis, pour péter des cordes, pour maltraiter des fûts, pour que les gens reniflent notre sueur à travers leur sono, pour rendre justice aux Wipers ou à Black Sab’. Heavy as fuck (ou as Melvins), parfois. Comme sur « Paper Cuts ». Punky as hell, en d’autres circonstances, comme sur « Scoff » ou « Mr Moustache » qui donne le tournis avant de se remettre dans le droit chemin le temps d’un refrain. Tout droit. Pas de question à se poser, comme ce bon vieux beauf de Mr Moustache, qui reprend une bière après avoir tabassé sa femme. Plus vite, plus fort, plus sale. Henry Rollins appréciera sans doute, s’il en a vent un jour. Metal, punk, pop ? Un peu de tout ça. Primitif et authentique, avant tout. Pas de quoi changer la face du rock, mais simplement apporter son truc, ses idées, ses morceaux. Le reste viendra.

En tout cas, ça valait le coup de les bosser ces chansons, de longues heures passées à les potasser seul dans la chambre, puis en studio avec les potes. Ce grand dadais de Krist a une présence et sa basse est lourde comme on l’aime. Vous avez vu le coup de boost qu’il a mis à « Love Buzz » ? Une attaque de morceau aussi forte, ça file les frissons. Le single a bien marché d’ailleurs, si ça peut faire connaitre Shocking Blue à tous ces ignares, c’est toujours ça de pris. Si ça peut faire rentrer des ronds dans les poches de Sub Pop, c’est de bon augure pour la suite. Vous avez le temps, c’est un début. Un bon début, même. De quoi regarder les gens dans les yeux. Vous avez même ouvert pour les Butthole Surfers, la classe ! Le reste du pays pourrait peut-être se rendre compte qu’il y a de bons groupes rock dans ce bled, pas qu’une bande de bûcherons attardés. On a le temps de songer au deuxième album. Il y aura plus d’attente forcément. Il faudra essayer de franchir un palier. Le potentiel est là, avec un peu de boulot, de persévérance, et peut-être un nouveau batteur fiable, il doit y avoir la place pour faire un truc…

Jonathan Lopez

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