Nick Cave & Warren Ellis @ Salle Pleyel (Paris), 12/10/21

Publié par le 17 octobre 2021 dans Live reports

© Julie Joblin

Soyons honnêtes : on n’est jamais vraiment ravi de claquer 93 euros pour un concert, quand bien même il s’agirait d’un concert de Nick Cave. Je ne sais pas si on peut parler d’inflation – j’ai bien payé plus de cent euros pour voir Neil Young au Balcon il y a plus d’une dizaine d’années – mais il est clair qu’un concert salle Pleyel représente un certain investissement, encore plus si vous souhaitez ajouter à l’expérience un demi ou une pinte de bière… bon, passons. C’est Nick Cave et il est désormais de notoriété publique qu’il s’agit d’un des plus grands showmen – si ce n’est LE plus grand showman – actuels. On savait donc que les places allaient se vendre en un temps record et c’est bien ce qui s’est passé puisque le tourneur a quasi immédiatement ajouté une date supplémentaire – sur laquelle je reviendrai plus bas. Toutefois, en bon fan de base, c’est bien le premier soir auquel j’ai assisté, qui plus est à une place tout à fait satisfaisante. Non seulement ma femme et moi nous retrouvons au troisième rang, mais par un heureux hasard, nous sommes pile poil devant Warren Ellis. Sachant que nous nous doutions que contrairement à Nick, Warren ne bougerait pas beaucoup, occupé qu’il serait à jouer du clavier et du violon assis, c’était probablement l’un des meilleurs spots pour voir les deux artistes. Par ailleurs, s’installe devant nous au premier rang un couple venu avec un adorable garçon – 8/10 ans à la louche – et on s’est douté que sa présence allait sans doute toucher Nick Cave, compte tenu de sa propre histoire familiale récente. Ça n’a évidemment pas manqué et dès le premier morceau, « Spinning Song », qui ouvrait l’album Ghosteen, Nick se place face à nous, son regard attiré par l’enfant.

Cave et Ellis sont pour ce concert accompagnés de quatre musiciens. Il y a Johnny Hostile, le compagnon et accompagnateur de Jehnny Beth, élégant et tellement à l’aise qu’on l’imagine parfaitement promu en membre des Bad Seeds pour une prochaine tournée. Les trois autres accompagnateurs sont des choristes, Jae Cole, Janet Rasmus et Wendi Rose. Ce line-up minimaliste semble idéal pour interpréter les chansons de Ghosteen, disque qui, bien que signé Nick Cave and the Bad Seeds, portait plus que jamais la marque de Warren Ellis – claviers et cordes omniprésents – et Carnage, que les deux artistes signent de leur nom, tout comme les nombreuses bandes originales de films qu’ils ont composées ces dernières années. Dès le début du concert, je suis frappé par la présence de Nick Cave, que je n’avais jamais vu d’aussi près. Il a beau être dans un registre plus apaisé que lors des concerts donnés avec les Bad Seeds, il a toujours ce feu intérieur et chacune de ses phrases résonne avec une tension que l’on ne trouve chez aucun autre artiste.

© Julien Savès

Ce qui frappe également, c’est la manière dont dans ce contexte minimaliste, Cave se met en danger vocalement. Un ami – qui se reconnaîtra peut-être – aime dire que Nick Cave fait partie de ces artistes « faux rien toucher », c’est-à-dire qui chantent objectivement faux, mais d’une fausseté qu’il ne viendrait pas à l’idée d’essayer de corriger, tant elle fonctionne telle quelle (oui, je pense à vous aussi, J Mascis et Stephen Malkmus !). Cave chante en effet à côté, mais c’est sa marque de fabrique et c’est ce qui sert le mieux son propos. En passant du registre grave à un registre aigu, usant maintes fois de sa voix de tête, Cave semble créer une nouvelle forme de chant, qui est aux frontières de l’incantation. La religion n’est jamais très loin chez lui mais dans ce nouvel exercice, on pense plus à une forme de méditation, quelque chose de non-occidental, qu’aux chants traditionnels du christianisme. L’ajout des choristes, qui eux nous ramènent en territoire plus connu, le gospel, crée une alchimie particulièrement intéressante. Ces chanteuses et chanteurs, qui ont durant tout le concert une attitude très bienveillante vis-à-vis de Nick Cave, apportent à sa musique une touche réconfortante qui permet d’atténuer quelque peu la gravité du propos. En effet, Nick Cave et Warren décident de jouer – dans le désordre – l’intégralité de Ghosteen et tout le monde sait qu’il s’agit d’un album dominé par des réflexions sur la mort de son fils Arthur. Par ailleurs, Nick Cave ne nous épargne rien en décidant d’ajouter à son set « I Need You », sans doute le morceau le plus bouleversant de Skeleton Tree, qui lui aussi évoque frontalement les répercussions de ce triste événement. Lorsqu’à la fin du morceau, il répète « Just breathe, just breathe, just breathe » tel un mantra, on a la gorge serrée.

Nick Cave n’est bien sûr pas la seule force de ce concert. C’est après tout un concert de Nick Cave et Warren Ellis, ce qui veut dire qu’on s’attend à ce que le compère de Nick Cave, avec lequel il a développé ces quinze dernières années une alchimie remarquable, joue également un rôle primordial. Ce sont en effet ses synthétiseurs et arrangements de corde qui dominent la musique des Bad Seeds désormais et c’est essentiellement aux synthés qu’il va s’exprimer, tout en accompagnant régulièrement Cave au chant, d’une voix aigüe que je trouve aussi bouleversante que celle de son partenaire. La relation entre les deux hommes va donner lieu aux moments les plus drôles de ce concert, permettant de relâcher quelque peu la tension. Ellis vit en effet en France, près de Paris, et Nick Cave va se servir ce cela comme un ressort comique entre les morceaux. Au moment de reprendre « Cosmic Dancer », de T-Rex, qu’il dédie au gamin du premier rang, il nous annonce que Warren Ellis va sortir son violon et faire un très bon solo. Il le répète plusieurs fois « it’s gonna be very good ». Ellis se fait acclamer par le public. Cave ajoute « dans ta ville, Warren, pas de pression ». Le solo sera évidemment magnifique et cette reprise de T-Rex l’un des grands moments du concert. Parmi les autres moments marquants, on notera les deux chansons les plus tendues de Carnage, « White Elephant » et « Hand of God », sur lesquelles Nick Cave retrouve la gestuelle et la fougue de ses prestations avec les Bad Seeds. Quand il s’agenouille devant Ellis, Hostile et ses choristes en hurlant « Hand of God, hand of God, hand of God, hand of God », l’enthousiasme est à son summum. Bouleversants également seront les morceaux longs de Ghosteen, le morceau-titre et « Hollywood », interprétés avec toute la gravité et la solennité nécessaires. « Leviathan » et « Ghosteen Speaks » – ce dernier en clôture du dernier rappel, ont également beaucoup ému le public.

© Julie Joblin

Les trois-quarts du set sont donc consacrés à des morceaux tirés des deux derniers albums mais Nick Cave et Warren Ellis joueront également trois morceaux plus anciens : « God is in the House » – un morceau dont l’humour tranche un peu avec le reste du set – ainsi que les très acclamés « Henry Lee » et « Into My Arms ». La setlist aura donc globalement évité les brûlots habituels : même « The Mercy Seat », jouée quasi systématiquement en live, même quand Cave est seul au piano, est passée à la trappe. On pourrait bien sûr le regretter mais cela ne témoigne-t-il pas au contraire de la force du répertoire de Nick ? Quel artiste, après près de quarante années de carrière solo, peut se permettre de jouer un concert complet et convaincant en évitant la plupart des chansons qui ont fait sa gloire ? En faisant cela, Nick Cave et son fidèle acolyte ont ainsi pu présenter une autre facette de leur musique, tout en gardant ce qui fait la force d’un show de l’Australien : la puissance d’interprétation et l’intégrité.

Yann Giraud

PS : le seul bémol que j’apporterai à cette soirée remarquable aura été d’apprendre que le lendemain Nick Cave, Warren Ellis et leur troupe ont prolongé le set d’une bonne quinzaine de minutes, en interprétant « Watching Alice », « Palace of Montezuma » (Grinderman) et « Breathless » lors du deuxième rappel… Telle la lessive qui lave plus blanc que blanc, Nick Cave peut faire mieux que mieux et, apparemment, nous n’étions pas un auditoire digne d’une telle offrande…

Setlist : Spinning Song – Bright Horses – Night Raid – Carnage – White Elephant – Ghosteen – Lavender Fields – Waiting for You – I Need You – Cosmic Dancer (T-Rex) – God is in the House – Hand of God – Shattered Ground – Leviathan – Balcony Man.
Rappel : Holywood – Henry Lee.
Rappel 2 : Into my Arms – Ghosteen Speaks.

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