Kid A de Radiohead a 20 ans. Chronique

Publié par le 1 octobre 2020 dans Chroniques, Incontournables, Non classé, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Parlophone, 2 Octobre 2000)

Avec le temps qui passe, on mesure la chance d’être les contemporains de certains artistes tout au long de leur carrière. À l’heure de fêter les 20 ans de Kid A, le 4e album de Radiohead, groupe toujours en activité – et dont on attend fébrilement, derrière chaque post ou tweet, une grande annonce – on se remémore, un sourire au coin des lèvres et avec une pointe de nostalgie, le parcours singulier du quintet d’Oxford. 

Un premier album prometteur, Pablo Honey, porté par un single « maudit » (« Creep ») que le groupe a longtemps refusé de jouer par la suite, mais qui leur a offert une visibilité énorme dès leurs débuts. Loin d’être un feu de paille, Radiohead a enchaîné avec The Bends, un des albums marquants des 90’s, qui, s’il a mal vieilli (cf la production) les a installés durablement dans le paysage musical mondial et dans mon panthéon personnel au passage (quel album !). La presse britannique de l’époque, trop occupé par le (fake) conflit Oasis-Blur, a « raté » l’avènement du groupe. Mais s’est bien rattrapé en leur déroulant le tapis rouge ensuite avec Ok Computer, un des albums rock majeurs du siècle dernier – eh oui, on a changé d’échelle. En 2000, on a changé de siècle, et Radiohead va réussir un coup d’éclat qui va faire date. Et réussir à signer un des albums majeurs (on a enlevé « rock », on est au-dessus du game désormais) du nouveau siècle dans le même temps. Sans faire de promo, sans vidéos (juste avec les « blips », souvenez-vous) avec une distribution novatrice à l’époque, c’est-à-dire en sortant l’album en streaming (bon, il avait leaké aussi) avant même la sortie physique, ce qui est devenu classique aujourd’hui. Une première révolution à l’époque. En même temps, ils étaient attendus comme le Messie.

Après avoir signé un des albums à guitares les plus ambitieux et acclamés des 90’s, sorte de concept-album ultime, Thom Yorke et ses comparses décident pourtant d’éparpiller façon puzzle leurs habitudes et de passer à l’électronique ! Shocking ! Avait-on connu schisme semblable depuis Dylan qui passe à l’électrique ? Je n’ai plus le souvenir exact de mes premières écoutes de « Kid A », « Treefingers », ou « Motion Picture Soundtrack » (quel titre magnifique !), les titres résolument ambient de ce disque, lorgnant vers l’électronique abstraite avec nappes de synthés éthérées, voix déformées, ou cordes sublimes. Mais la surprise a dû être totale comme pour de nombreux fans et critiques à l’époque. Thom Yorke n’a jamais caché vouloir s’éloigner du schéma rock après Ok Computer et sa fascination pour le travail des laborantins d’Autechre et du label Warp, entre autres, a considérablement influencé ce nouvel opus (et sa carrière solo d’ailleurs). Sans compter les expérimentations en tous genres portées par Jonny Greenwood (ondes Martenot, loops, samples, synthés…) qui a (presque) délaissé sa Telecaster. Ce qui est remarquable également sur ce disque, c’est l’incursion de toutes ces influences et instruments nouveaux dans le vocabulaire du groupe, sans que le groupe n’y perde son identité. On y trouve des cuivres jazzy (« The National Anthem »), des cordes d’influence classique (« How To Disappear Completely », « Motion Picture Soundtrack »), et beaucoup d’électronique et de travail de studio, via Nigel Godrich, véritable sixième membre du groupe, mais la patte Radiohead est là. L’album a très bien survécu à l’épreuve du temps et ce qui frappe aujourd’hui c’est à quel point il sonne finalement comme un disque de groupe. On sent le travail collectif, l’alchimie, les gimmicks plutôt que la juxtaposition stérile d’éléments apportés par chaque membre du groupe dans un grand exercice de production de studio. Le quintet d’Oxford a toujours envisagé de transposer son travail sur scène dans sa configuration traditionnelle, quelque soit la teneur « électronique » de l’ensemble. Déjà une première prouesse. Radiohead en 2000, c’est de l’électronique organique. À l’image de la courte ghost track qui clôt l’album, il a eu l’illumination, a vu le chemin se découvrir devant lui. Mettant leurs nouvelles inspirations au service de grandes chansons, soudés comme jamais en tant que musiciens, portés par un Thom Yorke quasi chamanique, le quintet est au sommet des crêtes abruptes et inquiètes de la pochette. En territoire hostile, mais prêts à conquérir de nouvelles contrées. 

« Everything In Its Right Place ». Dès les premières notes fameuses du titre d’ouverture, tout semble naturel aujourd’hui, à sa place… Mais en 2000, Radiohead a fait le pari risqué de déconstruire son abécédaire musical, au risque d’y perdre de nombreux fans. Thom Yorke triture sa voix – pourtant une des plus emblématiques des 90’s – à travers toutes sortes d’effets. Il se met à composer au piano, et c’est une réussite (« Morning Bell », quelle intro avec la batterie de Phil Selway !). Les guitares ont disparu d’une grosse partie des titres et/ou se cantonnent souvent aux seconds rôles. La postérité remarquable de l’album tient aussi sûrement à son ambiance inquiète et sombre qui préfigure les 2 premières décennies chaotiques du nouveau siècle, ainsi que l’évocation de l’aliénation par la technologie, une thématique récurrente chez le groupe qui trouve toujours un écho considérable, encore plus en cette année 2020 incertaine. Un titre comme « How To Disappear Completely », une ballade dans la grande tradition du groupe (remember « Fake Plastic Trees » ou « Street Spirit »), est ici crépusculaire et inquiétante, et devient carrément tragique avec ces cordes incroyables. Thom Yorke y chante comme si le monde s’effondrait déjà. « I’m not here, this isn’t happening », il chante déjà 2020 et le confinement ! Un des plus beaux titres des années 2000. Le tracklisting est un modèle du genre, alternant avec bonheur plages ambient, titres emblématiques devenus classiques et performances d’anthologie. Le duo tonitruant basse-batterie booste « The National Anthem », crescendo de 6 minutes qui explose dans un final de cuivres free halluciné. Jazz-rock 2.0.« Optimistic » retrouve avec bonheur les guitares et Thom qui y chante un des nombreux mantras marquants de ce disque. « You can try the best you can, the best you can is good enough ». « In Limbo » illustre bien les nouvelles ambitions de Radiohead. Une musique exigeante, aventureuse, qui ne dédaigne pas la mélodie (belles guitares ici), et diaboliquement addictive. A l’image d’« Idioteque », performance hallucinante de Thom Yorke, qui n’a jamais aussi bien chanté l’urgence et la fuite en avant d’un monde en plein chaos. « Ice Age coming, ice age coming… This is happening… Take the money and run… ». Jamais Radiohead ne s’était autant éloigné de son ADN et pourtant il signe un de ses tubes les plus incontournables, sorte de lointain et épileptique successeur du « She’s Lost Control » de Joy Division

Les sessions d’enregistrement sont si prolifiques que le groupe sortira dès l’année suivante Amnesiac, bien plus que la face B de ce Kid A, en fait un autre album majeur des années 2000. Je laisse à chacun le plaisir de faire son Kid Amnesiac, en mélangeant les titres des 2 disques (#doublealbum). 2020, en fait c’est la spéciale Radiohead pour les 20 ans de Kid A. Ils avaient tout vu avant tout le monde et composé une BO d’anticipation qui matcherait parfaitement avec cette année de pandémie foireuse. « This is happening ». On attend juste le 31 décembre avant minuit, avec la voix robotique de « Fitter, Happier », pour qu’ils nous annoncent un nouvel album pour l’an prochain…

Bon, on divague, mais haut les cœurs, Radiohead est toujours là, 20 ans après son chef d’œuvre, tournant majeur de sa carrière, et une des plus grosses surprises de l’histoire de la pop culture. Quelle chance on a quand même d’avoir vécu ça !

Sonicdragao

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