Kae Tempest – The Line is a Curve

Publié par le 19 avril 2022 dans Chroniques, Incontournables, Notre sélection, Toutes les chroniques

(American Recordings, 8 avril 2022)

Nous avions fait la connaissance de Kate Tempest il y a huit ans. Remontée, virulente, elle se démenait, faisait grand bruit et étalage déjà d’un talent hors normes, aux limites bien difficiles à cerner. La tempête, le chaos, la fureur, la volonté d’en découdre. Et puis, après Everybody Down et Let Them Eat Chaos, une première métamorphose. Ce sont toujours les mots qui ont guidé Kate Tempest. Ils étaient devenus plus importants que la musique, laquelle s’effaçait parfois volontiers au profit du récit. The Book of Traps and Lessons a pu en décevoir certains, c’était pourtant un petit miracle, un disque rare. Et une évolution somme toute cohérente pour quelqu’un qui n’est pas que rappeuse, mais également auteure, scénariste de théâtre, poète, Artiste aux multiples facettes.

Le calme avait succédé à Kate Tempest. Et une nouvelle métamorphose s’est produite par la suite. Un changement d’identité, de perception, de vision. Kate est désormais Kae. Ni femme, ni homme, iel est aujourd’hui un individu non binaire, et s’épanouit comme tel. Cela trottait depuis un bon moment mais il faut un courage gros comme ça pour passer le cap. En conséquence, on devine et ressent un puissant sentiment de libération sur cet album, l’expression d’une plénitude (« No Prizes » enchanteur, avec le refrain soul chaleureux de Lianne La Havas ou le superbement éthéré « Water in the Rain », délesté de toute anxiété). La bienveillance a pris place à la colère, une forme de sagesse est venue supplanter l’hystérie. Sans pour autant déposer les armes (« I’ll fight you til I win » chante-t-iel sur le belliqueux « Move »). Le débit s’accélère parfois, impressionne toujours autant, mais Kae n’a nul besoin de prouesses techniques pour épater son monde. Jamais à la quête du slogan facile, l’anglais.e nous emporte sans brailler, nous subjugue en toute simplicité. Kae est souverain.e. Les mots sont siens, et sont toujours aussi puissants et évocateurs. Iel en raffole et ils le lui rendent bien. The Line is a Curve est un disque aussi varié que formidablement généreux, bien plus riche musicalement que son album précédent. Car Kae ne veut certainement pas se cloisonner. Au-delà de son fidèle acolyte Dan Carey aux synthés, à la guitare, au piano, au swarmatron, elle a convié bon nombre d’invités. Pour jouer de la batterie, des cuivres (cor, tuba, cornet à pistons). Des chanteurs à qui elle tend le micro, avec qui elle partage les mots (Lianne La Havas déjà citée, Confucius MC mais également Grian Chatten de Fontaines D.C. qui n’a jamais participé à un si bon album, y va de son couplet sur le formidable « I Saw Light »). Après une entame tendue (les synthés oppressants de « Priority Boredom ») et plusieurs secousses majeures (un souffle colossal traverse le tonitruant « Nothing to Prove ». À peine plus loin, la mélancolie dévastatrice de « Salt Coast » remue énormément avec ses chœurs et son synthé lui conférant une dimension presque épique), The Line is a Curve invite finalement au lâcher prise (« More pressure, More release, More relief, More belief, Less Push, More Flow, Please – Let Me Let Go » sur « More Pressure »). Chargés d’émotion, philosophiques, empreints de sérénité, on rêverait de voir les mots de Kae orner les murs. Et un tel disque ne pouvait s’achever que sur une bouleversante ode à l’amour. Iel qui sait faire si compliqué, use de mots très simples pour exprimer le plus beau des sentiments sur quelques menus arpèges de guitare. Et vient conclure magistralement un disque qui devrait faire un bien fou à ce monde peuplé de fêlés. Une leçon de tolérance à chérir dans cette période où il est si aisé de perdre foi en l’humanité. 

Jonathan Lopez

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