Interview – Urban Dance Squad

Publié par le 29 avril 2022 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews

On n’ira pas jusqu’à parler de glorieux perdants le concernant, mais Urban Dance Squad n’a pas raflé la mise autant qu’il aurait dû. Pionnier du fameux mouvement crossover (terme qu’il réfute, alors qu’il lui va bien mieux qu’à certains usurpateurs), le quintette néerlandais a su fusionner les genres comme personne avec une habileté déconcertante, une énergie jamais démentie et une audace constamment renouvelée. Au début des années 2000, la formation tirait ainsi sa révérence avec un bilan flatteur de cinq albums irréprochables. Vingt ans plus tard, après un concert où la pile électrique Rudeboy et le DJ DNA, entourés de nouveaux musiciens, ont interprété la pelletée de tubes qui garnit leur répertoire, pour le plus grand bonheur d’une poignée de quadras retrouvant leurs jambes d’ados, nous sommes revenus en détail sur leur discographie. Interview nostalgie avec le chanteur, qui n’a rien perdu de sa gouaille, et l’homme derrière les platines, à l’influence prépondérante sur le son d’Urban, plus posé, mais non moins prolixe. Au menu : franc-parler, coups de gueule et anecdotes surréalistes.

Mental Floss for the Globe (1988)

Pourquoi avoir tourné deux ans avant d’enfin enregistrer ce premier album ?
Rudeboy (chanteur)
 : On ne voulait pas enregistrer de disque à la base. Tu te souviens, DNA ?
DNA (DJ) : Oui, déjà parce qu’on n’avait jamais eu de proposition intéressante de la part de labels. On a donc tenu à se faire d’abord une réputation sur scène. Ce n’est qu’après avoir gagné en popularité, quand tout le monde voulait nous voir, qu’on a signé un contrat. On était dans une position plus confortable.
Rudeboy : On ne faisait confiance à personne au début, notamment parce qu’on ne nous proposait que de la merde et que chacun des membres avait déjà vécu de mauvaises expériences. On s’est donc d’abord concentrés sur la scène. L’argent mis de côté après tous ces concerts nous a servi à financer l’album. Lorsque nous l’avons rencontré, John Hastry des studios ICP (NdR : à Bruxelles) nous a demandé : « Vous êtes Américains ? — Non. — Vous avez signé avec un label ?— Non. — Quels sont vos projets ? — On va faire notre album nous-mêmes, on a de l’argent.— Combien ? — Environ 8000 $. » Il a éclaté de rire. Puis il nous a fait une proposition : il nous laissait son studio à disposition, on enregistrait notre album puis en échange, après avoir signé notre contrat, nous devions lui donner un petit pourcentage des ventes et lui rendre ce qu’il nous avait avancé : le coût de l’enregistrement, les frais d’hôtel… On a donc accepté.

J’imagine que vous n’espériez pas une offre comme celle-ci…
DNA
 : Pour l’époque, je pense que c’était un très bon accord.
Rudeboy : On avait également signé un contrat avec Mojo Concerts, la plus grosse agence de tournée en Hollande. Et eux aussi voulaient un pourcentage sur les ventes du premier album. Puis une fois le deuxième enregistré, ils en ont carrément gardé les bandes d’origine dans leur coffre. Les récupérer nous a pris du temps. Au début, ils ne voulaient pas nous les rendre, il a fallu se battre ! En fait, Tres Manos (NdR : guitariste) et un acolyte sont allés les reprendre pour les digitaliser aux studios ICP. Hastry ne voulait pas au départ, il sentait que ça pouvait lui attirer des ennuis. Il flippait ! Mais notre manager lui a ordonné de le faire. Il a donc tout digitalisé et c’était trop tard pour Mojo… Le mec qui travaillait chez Mojo était un petit jeune, il s’est sûrement fait virer ensuite. Il avait pour consigne de garder le coffre et les bandes, on n’avait pas le droit de les récupérer. Ils lui ont mis la pression « ouvre le coffre tout de suite », et il s’est exécuté. Les patrons n’étaient pas là, c’était une heureuse coïncidence.
DNA : Je ne connaissais pas cette histoire. Ils les ont vraiment volées ? Je ne sais pas comment ça a pu se produire, mais j’en suis ravi !

Sur ce disque, votre son était alors beaucoup plus rap et soul que heavy rock.
Rudeboy
 : On construisait la plupart de nos morceaux à partir d’un sample, de l’extrait d’un disque ou d’une idée. On a d’ailleurs utilisé la même méthode pour le deuxième album, car ça fonctionnait. On avait prouvé en concert qu’on était le meilleur groupe heavy underground en Hollande. Tous ceux qui nous voyaient étaient abasourdis par notre son, le chant, la puissance et l’apport de DNA aux platines. Mais pour l’album, on voulait du changement… Par exemple, le morceau « No Kid » s’est totalement métamorphosé en studio, on est repartis de zéro, on l’a approché différemment. Certains fans étaient ravis, d’autres déçus car ils s’attendaient à entendre sur l’album la version que nous jouions live, plus heavy.
DNA : On enregistrait une chanson par jour. On décidait de la façon de procéder puis on jouait le morceau plusieurs fois. On a d’abord essayé d’enregistrer « No Kid » en version électrique. Tout le monde l’adorait, c’était un de nos morceaux les plus efficaces sur scène. Quand tu enregistres, il faut être calme et attentif à la fin du morceau. Quand le dernier son s’éteint, on ne doit plus rien entendre d’autre, sinon ce sera tel quel sur le disque. Il faut donc être silencieux, mais lors des quatre premières prises il y en avait toujours un pour gueuler « j’ai fait une erreur ! ». On recommençait donc à chaque fois. Puis à la fin de la cinquième, pas un bruit. On savait donc que c’était la bonne. Mais au retour dans la cabine du studio, on nous a dit : « Hoho, on a fait une erreur, on n’a pas enregistré. » (Rires) Quatre jours plus tard, on a décidé d’utiliser la version acoustique parce qu’elle était excellente, contrairement aux autres. On a finalement sorti la version électrique en face B (NdR : du single No Kid), mais elle ne figurait pas sur l’album.
Rudeboy : On a aussi travaillé en studio sur de la matière dont on disposait déjà. « Deeper Shade of Soul » (NdR : leur plus gros succès aux États-Unis) est né de cette façon, j’ai écrit ce morceau en environ quinze minutes.
DNA : Je t’ai donné l’enregistrement le soir et le lendemain au studio, bam, le morceau était prêt. Incroyable !
Rudeboy : J’écoutais en boucle cet enregistrement que DNA nous avait donné avec le fameux sample du « Deeper Shade of Soul » de Ray Barretto (NdR : morceau de 1968)…

Vous n’aviez donc jamais joué ce titre en concert auparavant…
Rudeboy : Non, jamais, ce n’était vraiment qu’une idée de DNA non développée.
DNA : Il est né en studio. On le répétait depuis un moment, mais j’avais beau chercher je ne trouvais pas le bon sample, jusqu’à ce que j’écoute « Deeper Shade of Soul » et ça m’est alors venu soudainement. 
Rudeboy : Je me souviens que le jour suivant l’enregistrement j’étais malade comme un chien : j’avais 39 de fièvre, j’étais allongé sous la console quand ils ont commencé à faire le rough mix.

Qu’est-ce qui vous a pris avec « God Blasts the Queen », ce morceau complètement hystérique reprenant l’hymne anglais ?
DNA : Je pense qu’il nous a permis de nous faire un nom aux États-Unis. J’ai entendu dire que lorsque tu fais tes études là-bas et que tu obtiens ton diplôme, ils te jouent « Land of Hope and Glory ». Dans ce pays, les radios étudiantes sont très importantes. Et comme il s’agissait d’une version déglinguée de cette chanson qu’ils avaient l’habitude d’entendre, les étudiants américains l’ont aimée et se sont donc mis à beaucoup la diffuser. C’est un morceau qu’on n’a jamais répété. On arrive, on désaccorde la guitare et on balance tout.
Rudeboy : On l’a faite en une prise, on a tout donné et c’était dans la boite.
DNA : C’était toujours très sympa de la jouer en live.
Rudeboy : Oui, on l’a énormément jouée. On n’avait pas le choix ! Il régnait une telle euphorie lors de nos concerts… Avec « God Blasts the Queen », on les achevait ! Ils pétaient un plomb à tous les coups. DNA utilisait sa table de mixage comme une tronçonneuse sur ce morceau. (Rires)
DNA : La première fois qu’on l’a jouée, ça devait être au Pinkpop en 1990, sur une scène énorme face à 30 000 personnes, dont 10 000 dans le pit. Je voyais ça depuis la scène, j’en pleurais. C’était un moment magique. Tu étais monté sur la caméra ! (Rires)
Rudeboy : Oui, parfois je fais des trucs sans réfléchir… Après le concert, j’ai honte – « qu’est-ce que j’ai fait ?! ». Mais sur scène, je n’ai honte de rien…
DNA : Oui, je comprends, c’est un échange avec le public, comme s’il t’encourageait, te disait « vas-y ». J’ai du mal à me souvenir d’une fois où cette chanson n’a pas fonctionné. On s’est toujours éclatés.
Rudeboy : Les gens adorent la musique forte, heavy qui part dans tous les sens. Ce genre d’énergie touche tout le monde, c’est de l’agression positive, qui ne fait de mal à personne. Les gens s’écroulaient au sol, à genoux, sautaient, plongeaient depuis la scène, grimpaient sur mes épaules. Parfois, je pouvais à peine chanter. Ils montaient sur scène, s’approchaient du bassiste et du guitariste, les acclamaient, ou alors faisaient semblant de jouer de la batterie aux côtés du batteur. C’est ce qui se produit quand tu joues une musique puissante avec honnêteté. L’électricité et l’énergie, voilà Espace en trop ce qui compte le plus ! Les gens adorent l’énergie. Peu importe ce qu’ils écoutent généralement à la maison ou entendent à la radio, je te garantis que si tu fais ça bien, si tu leur transmets la bonne énergie, l’électricité, ils vont devenir dingues !
DNA : Et ils nous en sont reconnaissants encore aujourd’hui. Je reçois au moins une fois par mois un mail ou un message Facebook de quelqu’un m’écrivant que Urban Dance Squad a changé sa vie. Plus de trente ans après.
Rudeboy : Oui, c’est vrai. C’est parfois difficile à comprendre pour nous, puisqu’on ne se prend pas au sérieux… C’est toujours bizarre d’entendre ça. Que peut-on répondre ?! C’est un grand honneur, je suis ravi d’avoir accompli tout ça, ça avait un sens. Et ça en a toujours évidemment, puisque les gens viennent nous voir pour nous remercier. Notre énergie est communicative, peu importe l’âge. Un homme de 80 ans peut se lâcher complètement ; s’il aime ce qu’il fait, il est capable de tout.

Life’n Perspectives of a Genuine Crossover (1991)

J’ai lu que vous n’appréciiez pas la façon dont les journalistes vous catégorisaient et que le titre de l’album était une façon de tourner ça en dérision.
Rudeboy : Oui, il y avait de ça. L’idée était de leur dire « comment pouvez-vous mieux nous connaitre que nous-mêmes ? ». C’était ridicule. Si ce qu’on jouait était du crossover, alors Jimi Hendrix était le premier à en faire. Et même les Beatles. Pour moi, ce titre signifiait : « ce qui arrive arrive, on joue naturellement, peu importe ce que les gens diront sur nous, on ne doit pas en tenir compte. » J’étais focalisé sur cette idée. Je nous avais moi-même qualifiés de groupe crossover, mais franchement, ce n’était pas de cette façon que je nous voyais, il s’agissait plus d’une vanne qu’autre chose. J’ai voulu me débarrasser de cette étiquette quand j’ai réalisé qu’elle nous collait à la peau.
DNA : À la base, toutes les musiques sont du crossover. Un mélange d’influences européennes, africaines, venues de partout… La musique a toujours évolué, c’est du crossover par définition.
Rudeboy : Si tu prends le blues touareg, Bombino par exemple, que j’adore, j’entends chez lui des influences américaines. Même chose avec le blues malien.

Vous étiez devenus un groupe établi après votre premier album, dans quel état d’esprit attaquiez-vous celui-ci ?
Rudeboy : On voulait faire un super disque très psychédélique.

Vous composiez les morceaux tous les cinq ?
Rudeboy
 : Pas les textes. Mais quand je les écrivais, je devais parler pour les cinq membres du groupe, pas seulement en mon nom, il fallait donc faire attention à ça. Je ne pouvais pas me permettre de raconter de la merde, puisque mes textes restent associés aux autres, et qu’ils peuvent mal le vivre.
DNA : Les textes influencent les morceaux directement. Au départ, Rudeboy n’était pas encore là, on travaillait avec des rappeurs plus classiques. C’est à cette époque qu’on a composé « Struggle for Jive » (NdR : titre de Mental Floss for the Globe). Le 6 décembre 1986, on répétait ce morceau, j’avais appelé Rudeboy, il s’est ramené, mais on n’a pas entendu tout de suite la sonnette car on jouait. Il a fini par entrer et n’a pas tardé à nous rejoindre sur scène et à chanter ce morceau. On a alors réalisé que quelque chose de magique se produisait. Il était le premier rappeur à vraiment comprendre ce qu’on cherchait, quel était le message de notre musique. Non seulement il la comprenait, mais il l’emmenait à un autre niveau. C’était le mec qu’on attendait.
Rudeboy : C’est drôle, il s’en est fallu de peu que je parte ! J’ai cru qu’ils s’étaient foutus de moi quand je me suis retrouvé face à cette porte fermée. Je le raconte dans le livre que j’écris actuellement : à la seconde où je les ai vus, j’ai compris qu’ils étaient tous de vrais personnages. Je pensais au départ que Silvano (NdR : Silly Sill, le bassiste) était le chef, alors que ce n’était pas le cas. Il y avait aussi Tres Manos, le guitariste typé japonais, qui jouait sur une Telecaster. Et le batteur (NdR : Magic Stick) était très grand ! Je connaissais déjà DNA (NdR : les deux avaient joué ensemble au sein de Born Free MC). J’ai écouté ce qu’ils faisaient, j’avais déjà entendu qu’ils utilisaient des samples de Mark Stewart And The Maffia et DJ Cheese, puis j’ai réalisé qu’ils jouaient « Struggle for Jive », dont j’avais écrit le texte à l’époque de Born Free MC. J’avais déjà enregistré ce morceau, mais cette version était nulle, car le mec du label, un type hyper louche, y avait ajouté un sample de musique italienne. Celle d’Urban Dance Squad était de loin la meilleure, elle était cohérente. C’est vite devenu un morceau important de notre répertoire, on le jouait tout le temps. On a tout de suite su qu’on ne se séparerait plus. (NdR : DNA nous quitte pour aller ranger le matos.)

L’album contient plusieurs morceaux titrés « Life’n Perspectives » et numérotés. Et sur le premier, vous utilisez un sample de « Jimmy James » des Beastie Boys.
Rudeboy
: À la base, DNA avait créé une boucle que j’adorais, à partir de quelques disques obscurs qui me rendaient fou. J’ai dit aux autres : « Restons là-dessus, ce sera le titre de l’album. » Je le savais, car lorsque j’ai le titre, j’ai le morceau. Ma manière de travailler est plutôt originale : quand j’écoute ce que les autres jouent, un titre me vient en tête, un peu comme si la musique me le dictait. Bref, ce morceau, « Life’n Perspectives » était excellent, mais DNA a perdu les disques qu’il utilisait ! J’étais vraiment dégoûté, énervé même, parce que nous étions en plein enregistrement. Mais il faut faire avec ce genre d’aléas, ce sont des choses qui arrivent. Il m’a dit qu’il allait se rattraper et a proposé les quatre instrus que j’ai trouvés très cool et qui sont devenus ces quatre morceaux.

J’en reviens aux Beastie Boys parce qu’il existe vraiment des points communs avec eux sur cet album.
Ce groupe a compté pour vous ?
On adorait les Beastie Boys, je les ai vus à leurs tout débuts. Mais on n’a absolument jamais voulu les copier. Quand tu es un DJ ou un MC old school, tu ne fais pas ça, ça reviendrait à trahir les fondamentaux de la culture hip-hop. Mais on peut tous être influencés inconsciemment par d’autres artistes. Je comprends ce que tu veux dire, car les Beastie Boys écoutaient les mêmes trucs que DNA : Jimmy McGriff, Jack McDuff. Ils adoraient ce genre de musique avec des claviers, la fusion des genres… Ils écoutaient les mêmes disques, c’est donc logique.

Persona Non Grata (1994)

DNA est parti avant cet album. Avez-vous pensé à tout arrêter ?
Non, absolument pas. Il fallait simplement s’adapter. On se savait capables de composer des morceaux. J’en écrivais, Tres aussi. Sur les deux premiers albums, ils étaient construits autour du travail de DNA, on s’est donc dit qu’il fallait en profiter pour faire quelque chose de nouveau. Puis on a procédé de la même façon pour le suivant, Planet Ultra. Seulement, je me suis lassé, j’ai donc voulu réintégrer DNA, je sentais qu’on avait de nouveau besoin de ses sons, qui apportaient une dimension supplémentaire à notre musique. J’ai pris cette décision seul, les autres ont été surpris quand je leur ai annoncé.

DNA avait-il quitté le groupe suite à des désaccords d’ordre musical ?
Après son départ, vous avez sorti votre disque le plus rock et énervé…Non, aucun désaccord avec DNA. Mais après son départ, l’idée était de se foutre à poil, jouer de la façon la plus simple et directe possible. Planet Ultra est plus étrange, plus psychédélique.

L’énorme succès de Rage Against The Machine vous a-t-il donné des idées ?
Nous étions là six ans avant eux. Dès le début, nous jouions des morceaux très puissants, notamment sur scène lors des deux premières années avant de sortir notre premier disque. À ce moment-là, pour nous, c’était déjà du passé, on avait pris des directions différentes. L’arrivée de Rage a été une bonne chose, mais leur musique n’était pas aussi variée que la nôtre, et c’est ce qui leur a permis de toucher le public mainstream. Notre musique n’est pas aussi unidimensionnelle que la leur, on touchait vraiment à tout. On sonnait comme dix groupes différents. Les Clash avaient le même « problème ». Deux raisons nous ont poussés à faire ce type d’album : le départ de DNA et l’arrivée de Rage. Car nous ne sommes pas stupides, on se savait capables nous aussi de composer ce type de musique… puisque nous l’avions déjà fait des années auparavant ! Peu de gens savent que nous existions bien avant Rage. Ça nous a d’ailleurs porté préjudice. On était là trop tôt et eux sont visiblement arrivés pile au bon moment.

Et le fait d’être européens n’a probablement pas aidé non plus…
Exactement. Mais je ne préfère pas m’étendre là-dessus.

Avez-vous ressenti une certaine injustice ?
Non, mais je pense que les médias grand public sont idiots… Je ne peux que hausser les épaules et me dire « tant pis ». Les mecs n’ont qu’à se renseigner un peu. C’est comme si je disais du mal du blues des années 20, c’est risible. Ce qui sortait à cette époque fait partie de l’histoire, ce sont les véritables racines. Ceux qui n’y connaissent rien ne devraient pas faire semblant.

Planet Ultra (1996)

Retour à Bruxelles pour l’enregistrement et vous accueillez U-Gene aux claviers. Quels sont tes souvenirs de cette période ?
De super souvenirs ! Les seules choses qui ne m’ont jamais déçu dans la vie sont la composition, les enregistrements, les répétitions et les concerts. Cependant, j’ai dû quitter le studio à cause du batteur (NdR : Magic Stick) car j’estimais qu’il n’était absolument pas un producteur. Ça s’était déjà produit durant l’enregistrement de Life’n Perspectives. Jean-Marie Aerts, notre premier producteur (NdR : sur Mental Floss for the Globe), qui lui en est vraiment un, m’a dit la même chose à son sujet. Pour Planet Ultra, j’ai donc fait venir d’autres producteurs, Tom Rothrock et Rob Schnapf, qui avaient travaillé sur le premier Foo Fighters. Mais ils ne sont pas restés, comprenant vite que les autres membres du groupe ne souhaitaient pas travailler avec eux. Je me suis donc retrouvé bloqué avec ce putain de batteur qui ne savait pas produire. Je ne suis pas parti tout de suite parce que je trouvais ça dommage… Puis un jour, j’ai voulu tester de nouvelles idées sur « Stark Sharks & Backlashes ». J’avais demandé à chanter en m’appuyant sur le son d’une horloge, un bruitage provenant d’un poste de radio. Il m’a dit : « Non, on ne peut pas faire ça, ce n’est pas bon en termes de production. On peut l’ajouter après coup. » Je lui ai répondu que ça ne m’intéressait pas, que le but était justement que ça sonne lo-fi. J’étais exaspéré, le groupe avait causé le départ des producteurs avec lesquels je souhaitais travailler, je ne voulais pas que lui produise l’album, et il me donnait une raison supplémentaire de ne pas lui faire confiance. Je lui ai donc dit d’aller se faire foutre, que j’enregistrerai mes parties de mon côté. J’ai fait appel à Kim Deal, mais elle n’était pas disponible, puis à Andrew Weiss de Ween et du Rollins Band, avec qui j’ai finalement enregistré toutes mes parties de chant au Studio 150 d’Amsterdam… Dans mon livre, je dévoilerai la vraie personnalité des membres du groupe. Et je ne serai pas tendre envers moi-même, je suis quelqu’un d’honnête. Quand je me trompe, je sais le reconnaitre. Je m’excuse quand je réalise que j’avais tort. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde… Je me fous des critiques des uns et des autres, ce n’est pas ça qui va m’empêcher d’écrire et faire ce que je veux.

Quand est prévue la sortie de ce livre ?
Je dois rendre le manuscrit fin mars. Il me reste encore beaucoup à écrire (NdR : l’interview a été réalisée fin décembre). C’est beaucoup de boulot. Mais je sais écrire, je n’ai pas besoin de faire appel à un prête-plume.

Planet Ultra est une sorte de concept album lié à des comics. On peut voir dans le livret de nombreuses couvertures de Batman, Hulk, Sin City, Hellblazer, Hellboy, Faust, Astro City… et même d’autres te mettant en scène.
Oui, je voulais mêler de nombreuses références aux comics, au psychédélisme… L’idée de Planet Ultra, c’est qu’il s’agit aussi de TA planète ultra. Celle où tu peux t’évader, un monde imaginaire pour te ressourcer puis faire face à toutes les horreurs de notre planète. Et j’y avais effectivement intégré des références à des comics Marvel et d’autres plus indépendants que j’adore.

Vous vous êtes rendus peu après à Belgrade pour donner deux concerts (NdR : cf. l’album live Beograd, paru en 1997)…
On nous l’a demandé ! Ils avaient le choix entre Metallica et Urban Dance Squad. Et devine qui ils ont choisi ? J’en suis très fier.

Comment tu l’expliques ?
Les Serbes et les Croates adoraient Urban Dance Squad. Durant la guerre, ils écoutaient beaucoup nos albums, ils étaient donc profondément attachés à nous. Et quand les organisateurs ont demandé au public qui ils souhaitaient voir en concert, Urban Dance Squad a été choisi. C’était un souvenir incroyable. Ils étaient si gentils et respectueux.

J’ai même lu que tu avais fini en larmes à la fin du deuxième concert. L’échange avec le public était particulièrement intense ?
Les Serbes et les Croates sont très chaleureux. C’est différent d’ici. Ces concerts étaient des moments importants pour eux. Nous étions fiers et honorés. Mais ils nous témoignaient tellement d’amour qu’on ne savait pas vraiment comment réagir… 

Artantica (1999)

C’est un de mes préférés. Il est très varié et résume remarquablement le groupe. Comment le classes-tu par rapport aux précédents ?
C’est un excellent album. On revenait avec une approche totalement différente et certaines des meilleures productions de DNA. À ce moment-là, j’étais aussi chanteur de Junkie XL et je devais enchainer avec une longue tournée avec eux, je n’ai donc pas pu beaucoup participer aux compositions. Habituellement, j’étais bien plus impliqué. Cette fois, j’ai écouté après coup ce qu’ils avaient fait. DNA et les trois autres avaient déjà composé la musique, je ne pouvais que compléter avec quelques idées et mes textes. Il s’agissait donc d’un processus différent des albums précédents.


C’est un disque plein de créativité, certainement pas celui d’un groupe en pilotage automatique.
Non, ils ont bien bossé. Je fais toujours confiance aux membres de mes groupes. Sauf lorsqu’ils se croient capable de produire un disque alors que ce n’est pas le cas. (Rires) La confiance est essentielle, s’il n’y en a pas entre les différents membres, ça ne fonctionne pas.

J’ai lu que tu avais été inspiré par Il faut sauver le soldat Ryan, notamment pour « Step Off ».
Oui j’ai écrit les textes de « Step Off » plongé dans le noir, en regardant le film. J’ai dû le voir vingt fois de suite. Au bout de la neuvième fois, les employés du cinéma m’ont dit : « C’est encore vous ! Combien de fois l’avez-vous vu ? — 9 fois. — Et combien de fois comptez-vous le voir ? — Peut-être 20. — Vous savez quoi ? C’est gratuit à partir de maintenant. Vous avez déjà suffisamment payé ! »

(Rires) Ah oui, tu es fan ultime !
Oui, je suis passionné par la Deuxième Guerre mondiale depuis l’âge de neuf ans. J’ai toujours adoré Le Jour le plus long notamment. Donc là, j’avais un nouveau film à aller voir pour assouvir ma passion, j’en ai profité.

Pourquoi vous être séparés après un disque aussi accompli ? Vous aviez le sentiment d’avoir tout dit ?
C’est une question difficile. Un des membres du groupe (NdR : Tres Manos) sentait qu’il était temps pour lui d’arrêter. Il nous adorait, mais pour faire ce boulot, il faut y être totalement dédié, répondre aux sollicitations des médias grand public, c’était trop pour lui. Quand il a pris cette décision, on s’est dit qu’on devait se séparer par respect pour lui. Sur le coup, on a pensé que continuer sans lui ne serait pas une bonne chose. Par la suite, en y réfléchissant, DNA et moi nous sommes dit que la musique du groupe était si variée, qu’il serait sûrement possible de continuer sans lui. Mais tout le monde n’est pas de cet avis. Depuis 2000, on nous a proposé régulièrement de nous reformer, mais Tres Manos n’a jamais donné suite. En 2004, j’ai donc complètement abandonné cette idée.

Bon, au moins, vous n’avez pas sorti énormément d’albums, mais ils sont tous bons. 
Merci. Je sais cependant qu’on en avait au moins deux autres en nous. Mais c’est comme ça, les gens vont et viennent. Rien n’est figé.

Ce n’est donc peut-être pas tout à fait fini…
Il existe toujours un infime espoir pour que tout le monde veuille s’y remettre, mais je ne miserais pas gros là-dessus ! (Rires)

Interview réalisée par Jonathan Lopez

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