Interview – It It Anita
Même si l’on s’en est évidemment réjoui, on a été quelque peu surpris de voir Mouche faire figure de disque de la révélation pour beaucoup, alors que, de notre côté le véritable déclic s’était produit deux albums plus tôt, à l’écoute de Laurent (2018). Depuis, It It Anita continue de nous combler avec une régularité sans faille et chacune de ses prestations live incandescentes lui permet de garnir un peu plus son contingent de fidèles. C’est peu dire que ce cinquième album était attendu au tournant et il y a fort à parier que tout le monde y trouvera son compte, tant le groupe parvient une nouvelle fois à conjuguer immédiateté et refus de toute catégorisation. Si le statut d’It It Anita n’est plus tout à fait le même, ce n’est pas vraiment de nature à changer l’attitude d’un trio qui n’a jamais appris à se prendre au sérieux. Malgré cette légèreté affichée et son titre rieur, l’excellent Hi Hi Ha Ha voit les Liégeois enfiler leurs tenues de combat et aborder des thèmatiques plus graves, sans jamais sacrifier leur sens aiguisé de la mélodie. En maniant toujours aussi habilement le décalage et l’autodérision, Michael Goffard, guitariste-chanteur, Elliot Stassen, bassiste, et Bryan Hayart, batteur, livrent ainsi un cinquième album où le second degré n’entrave ni la colère ni l’émotion, à l’image de cet entretien au ton décontracté, ponctué de vannes douteuses et d’éclats de rire.
« Parfois, ça devient presque du paraître. Comme des vêtements, comme mettre un bandana : ce sont surtout des codes. Je préfère les gars de Pavement, qui débarquent en survêt’ mais jouent avec beaucoup d’honnêteté et de cœur. On vit quand même une époque où l’image compte plus que le reste. »

Ça fait plus de deux ans que Mouche est sorti et vous avez énormément tourné depuis. Vous n’en aviez pas marre de jouer principalement cet album et de ne pas être en mesure de présenter de nouveaux morceaux ?
Michael Goffard (guitariste-chanteur) : Le nouvel album n’était pas encore fini à 100 % donc c’était un peu compliqué de jouer les nouveaux morceaux. Et puis, j’aime bien garder les choses un peu secrètes pour le dévoiler au dernier moment et faire la prochaine tournée avec plein de nouveaux morceaux même si c’est un peu risqué parce que les gens ne les connaissent pas.
Elliot Stassen (bassiste) : Cela dit, en novembre à Compiègne, on a joué un nouveau morceau.
Michael : Oui, on a joué « Social Dodger ». Ça permet de le tester un peu.
Et vous ne ressentiez pas un peu d’usure de jouer les morceaux de Mouche ? Parce que ça devait représenter pas loin de 50 % de vos setlists.
Michael : Oui, environ. Mais on ne ressentait pas d’usure car ce sont des morceaux qu’on aime vraiment. On avait une bonne dynamique, on était très motivés de les jouer. Ça ne m’a jamais pesé outre mesure.
Elliot : On s’est quand même accordé des petites variations. On jouait parfois « William Blake » (NdR : « Ode to William Blake »), parfois « 9 Lives »…
Michael : On a rejoué pas mal de vieux morceaux aussi, comme « Tanker » (NdR : « Tanker 2 », issu de Laurent, 2018), qu’on n’avait plus joué depuis longtemps. Avec l’âge et tous ces disques, on a maintenant un peu le loisir de pouvoir choisir des morceaux parmi une palanquée de tubes.
C’est vrai que vous avez deux ou trois tubes…
(Il m’interrompt) Michael : C’était de l’ironie, hein !
Oui, je sais. C’est pour ça que j’ai réduit à deux ou trois. (Rires) Mais il y en a que vous ne jouez plus trop car ils sont devenus compliqués à interpréter depuis le départ de Damien (NdR : Aresta, l’autre guitariste-chanteur, qui a quitté le groupe en 2022, après Sauvé).
Michael : Oui, notamment « Cucaracha » (NdR : sur Sauvé, 2021) avec ce petit gimmick (Il chante) « talalilala », qui était la partie de Damien. Ça me manque beaucoup de ne pas avoir ce son.
Elliot : C’est indispensable au morceau.
Michael : Le mettre sur bande, c’est un peu nul… On a essayé pas mal de versions différentes déjà, avec deux guitares et pas de basse… enfin bref, on rame un peu à trouver la bonne version. On l’a joué il y a une bonne semaine et en faisant l’intro plus longue et en la simplifiant un peu, et là, on a repris du plaisir. Je pense donc qu’on va le réintégrer à la setlist prochainement parce qu’il s’agit quand même d’un morceau important pour nous.
J’imagine que vous avez brainstormé comme des malades pour trouver le titre du nouvel album ?
Michael : (Rires) Je ne sais pas pourquoi, mais depuis le début, au lieu de deux I et un A, on a toujours abrégé It It Anita avec deux I et deux A. En fait, il s’agissait d’une idée de Damien et ça nous a tout de suite plu. Et comme ce disque est un peu plus sombre et pesant, on avait envie d’en ironiser légèrement le trait. Vicious Circle a aussi trouvé qu’il s’agissait d’une bonne idée. Ça sonne bien, et en majuscules, je trouve ce titre encore plus impactant.
Il colle aussi très bien à l’image du groupe. J’ai l’impression que le côté fun, pas prise de tête, reste très important pour vous, presque primordial dans votre approche ?
Michael : Absolument ! Même si je pense qu’on essaie d’aborder des thèmes un peu plus sérieux qu’auparavant.
Elliot : … mais avec du second degré.
Michael : Exactement. Tu mets le doigt dessus, Elliot. On a du mal à chasser le naturel et à rester hyper sérieux. On ne sera jamais sur scène comme Les Monks (NdR : The Psychotic Monks), par exemple : ils sont hyper cool, mais très sérieux et engagés. Je les imagine mal faire un prout dans la loge et rigoler entre eux. Ce que nous, on fait quasiment à chaque concert. (Elliot rigole) On peut traiter des sujets sérieux avec dérision, peut-être un peu à la belge, mais on ne sera jamais droits et austères, parce que ça ne nous ressemble pas. Parfois, on se demande s’il ne vaudrait pas mieux dégager une image plus sombre, plus froide, plus rock. Mais non : on n’y arrive tout simplement pas. On reste un peu dans l’entre-deux.
Elliot : Récemment, on a joué avec The Murder Capital. Les mecs étaient méga premier degré, vraiment pas cool, au final !
Michael : Oui, un peu cliché, je trouve. Ils ont sorti le drapeau palestinien pendant les balances… Tu vois ce que je veux dire ? (Rires) Je respecte totalement l’engagement politique – comme Kneecap, par exemple, c’est très bien. Il faut que certains se mouillent plus que d’autres pour faire avancer les choses. Mais parfois, ça devient presque du paraître. Comme des vêtements, comme mettre un bandana : ce sont surtout des codes. Je préfère les gars de Pavement, qui débarquent en survêt’ mais jouent avec beaucoup d’honnêteté et de cœur. On vit quand même une époque où l’image compte plus que le reste. C’était beaucoup moins le cas avant.
Elliot : On ne s’est pas du tout adaptés ! (Rires)
La pochette dessinée par Aymeric Dodeigne s’inscrit clairement dans le même esprit. C’est pour cette raison que vous l’avez sollicité ?
Michael : C’est Elliot qui le connaissait.
Elliot : Oui, il est dans une assoce en Belgique (NdR : Le Créahm) qui fait de l’art avec des personnes handicapées mentales mais ça ne se limite pas aux arts plastiques. Il y a aussi des groupes de musique notamment. Ça nous tenait à cœur de les promouvoir.
Michael : Et on s’est dit qu’après douze ou treize ans d’existence, on n’avait jamais osé mettre une photo de nous en pochette, ce que beaucoup font. On avait mis soit Laurent (NdR : Laurent Eyen, l’ingé-son de l’époque, qui apparait sur la pochette de… Laurent), soit rendu hommage à Amaury (NdR : Amaury Sauvé, le nouvel ingé-son, qui donnait son nom à l’album… Sauvé), soit le chien (NdR : Mouche). On a toujours cherché à mettre en avant quelqu’un ou quelque chose qui nous touchait et nous reliait tous ensemble. Et on s’est dit que si on devait apparaitre, il fallait un décalage. Il fallait que ça passe par le regard de quelqu’un d’autre. Ce décalage dans les proportions, dans les formes, ça nous va bien. Le choix des couleurs est aussi trop bien, rien ne va ensemble et en même temps tout fonctionne.
Et il y a d’ailleurs une continuité avec Mouche dont la pochette était aussi très colorée.
Michael : Ce n’était pas voulu mais quand j’ai vu les deux les miniatures sur Spotify, je me suis rendu compte que les couleurs de fond se ressemblaient beaucoup. Et vu qu’Aymeric avait choisi ces couleurs, on n’a pas voulu les modifier.
Elliot : En tout cas, on a trouvé ça très cool, on est très contents et c’est vraiment son premier jet, on a dit : « OK, on garde ça. » Il n’y avait pas du tout de volonté de notre part de modifier son travail pour que ça colle plus avec ce qu’on avait en tête.
Michael : Même la disposition sur la pochette, je ne sais pas pourquoi il a choisi ça. Il n’a même pas recopié une photo existante, c’est marrant, c’est vraiment lui.
Vous lui aviez simplement demandé : « Reproduis-nous comme tu nous vois », sans consigne particulière ?
Michael : Exactement.
Elliot : Après je le connais bien, je voyais le genre de dessin qu’il allait faire. C’est le frère d’un de mes très bons potes et lors de repas, il aime bien dessiner les gens autour de la table. Je voyais bien l’idée donc je savais que ça collerait.
Michael : C’est une bonne idée Elliot, merci !
Je n’ai pas tilté immédiatement, mais lors d’une de mes nombreuses réécoutes du disque, j’ai eu l’impression que le gimmick de guitare en intro du premier morceau (NdR : « Beef Up ») pouvait aussi s’apparenter à une sorte de ricanement. Je ne sais pas si c’était voulu ?
Michael : Ah oui ! C’est vrai, maintenant que tu le dis. À la base, on voulait produire une sorte de son chinois ou de cithare, mais c’est un peu raté. (Rires) Bref, ce ratage, cette fausseté nous a séduits. Un happy accident, comme on dit souvent chez Amaury Sauvé. Ce côté dissonant. Mais oui, c’est vrai que ça sonne un peu comme un rire, en fait. C’est cool ! Je garde cette interprétation-là.
C’est la troisième fois d’affilée que vous enregistrez avec Amaury Sauvé, alors qu’auparavant, vous changiez à chaque album. À la sortie de Mouche, votre deuxième disque avec lui, vous expliquiez que, vous connaissant mieux, il vous challengeait davantage. A-t-il été encore plus exigeant cette fois-ci ?
Michael : Oui, complètement. Au début, il le faisait un peu sur le ton de la blague, avec du second degré. Maintenant, il nous connaît très bien, il sait jusqu’où il peut aller, et nous, on sait aussi entendre ses remarques. L’alchimie fonctionne super bien. Je n’aurais aucun problème à retourner là-bas : ce qu’on a enregistré avec lui me satisfait vraiment à 100 %. Tout nous convient : le matériel, la philosophie d’enregistrement, le fait qu’il parle notre langue, la distance… Jusqu’à présent, c’est ce que j’ai vécu de plus cool. Et puis, on s’amuse vraiment bien à Laval ! Laval est une ville cool. Laval is the new Berlin, il faut le savoir !
Point Mort a mis en ligne un docu en plusieurs parties sur l’enregistrement de son album Le Point de Non-Retour avec Amaury Sauvé. Il permet de vraiment se rendre compte de la proximité entre eux et de l’aspect sans filtre de leur relation. Je trouve dommage qu’il n’existe pas plus de documentaire comme celui-là, pour vraiment réaliser le boulot du producteur et son lien avec les groupes.
Michael : Je suis d’accord, c’est vraiment intéressant. Ça fait plusieurs qu’on se dit qu’on devrait en faire un, sans jamais franchir le pas, je ne sais pas pourquoi… En plus, Titouan (NdR : Massé, photographe) est venu durant l’enregistrement. On en a regardé en plus, avec Coilguns ?
Elliot : Non, je crois que c’était justement avec Point Mort, en plusieurs épisodes. Lors de notre dernier concert, un gars est venu me poser un million de questions sur le fait de bosser avec Amaury. Il s’inquiétait : « Je crois que je ne vais pas y aller parce qu’il a l’air vraiment trop directif. Ça a l’air affreux. En fait, j’ai pas du tout envie de me frotter à un gars qui va me dire quoi faire. » Je lui ai répondu qu’il n’oblige jamais à rien, mais qu’il faut juste rester ouvert à la critique. C’est enrichissant. Et c’est ce que j’aime avec lui : ce n’est pas parce qu’on est devenus amis qu’il va s’empêcher de nous faire une réflexion. Il faut accepter de se remettre en question.
Vous a-t-il fait des remarques presque blessantes au cours de cet enregistrement ?
Elliot : Non, parce qu’il fait attention, mais il peut te dire très franchement : « Ce passage-là, simplifie-le parce que tu n’y arriveras pas. » (Rires) C’est parfois dur à entendre, mais quand tu compares les deux versions, tu te rends compte qu’il a raison. En fait, il effectue un vrai travail de production, ce dont nous n’avions jamais bénéficié auparavant.
Michael : C’est aussi ça que j’apprécie chez lui : il assume pleinement son rôle de producteur. On découvre d’ailleurs beaucoup de groupes grâce à lui, parce qu’il vient à la base d’un milieu un peu plus dur. Il jouait dans des groupes beaucoup plus hardcore, beaucoup plus screamo que It It Anita. Quand j’écoute les disques qu’il a enregistrés – Bison Bisou, par exemple –, je reconnais clairement sa patte : dans les sons de batterie, dans le pan des guitares (NdR : placement gauche/droite dans le champ stéréo). Et c’est cool. Quand je vois d’où on vient et que j’écoute le résultat final, j’entends clairement que ça a été mixé par Amaury Sauvé. Pour moi, c’est une vraie plus-value. Estampillé Amaury Sauvé.
Avez-vous senti avec Mouche que le regard des gens et leurs attentes avaient changé ? Et est-ce qu’en termes d’exigence, ça a aussi modifié votre approche au moment de vous attaquer à l’album, en vous sachant davantage attendus au tournant ?
Michael : Ça n’a pas changé du tout, ni en noir ni en blanc. Peut-être y a-t-il eu un peu plus de monde dans les salles et un peu plus de retours presse que pour le précédent. Mais je trouve que Sauvé (NdR : sorti en 2021) est vraiment une victime du Covid. Plein de gens ne sont même pas au courant que ce disque existe.
Elliot : Tout le monde pense, en le voyant au merch, qu’il s’agit d’un EP qui date de bien avant.
Michael : Oui, je pense qu’il n’a pas vraiment eu droit au chapitre. Je ne sais pas si les attentes étaient plus grandes après Mouche. Moi, j’étais surtout excité d’avoir eu un peu plus de retours. Je me suis dit : « Cool, on nous regarde peut-être un peu plus qu’avant, fonçons et donnons tout ce qu’on a, essayons de faire le meilleur disque possible. » Parce qu’égoïstement, on compose avant tout pour nous. Il faut que j’adore les morceaux avant de les enregistrer. En tout cas, je n’ai pas ressenti de pression particulière.
Elliot : Moi, je suis très sujet à ça, mais je crois que je l’ai été pour chaque disque. Et là, effectivement, comme on a un peu plus tourné, que Mouche a davantage fait parler, qu’on a fait une belle couverture de new Noise (rires), il y avait forcément une attente autour du disque d’après. J’ai toujours très peur de ce que vont dire les gens, parce que Mouche est un album que beaucoup ont cité comme l’un de leurs préférés. Forcément, il existe une crainte que ce ne soit plus le cas avec le suivant. Mais d’un autre côté, comme le disait Mike, si on l’a enregistré, c’est aussi parce qu’on l’aime. On a ce luxe, avec Vicious, de pouvoir faire ce qu’on a réellement envie. Et si nous trois, Amaury et le label trouvons l’album cool, il n’y a pas de raison qu’il soit beaucoup moins bien. Mais cette crainte existe, je suis très craintif de manière générale dans la vie, alors…
Ça signifie que tu es particulièrement attentif aux retours, aux articles de presse ?
Elliot : Oui, je m’y intéresse, mais lire une critique négative ne va pas m’empêcher de dormir non plus. Je suis assez curieux. Quand un article sort sur nous, je vais toujours le lire. Je pense qu’on le fait tous, d’autant plus qu’il n’en sort pas non plus des millions. Ce n’est pas un nouvel album de Metallica qui a droit à des chroniques dans tous les magazines du monde. Il en tombe cinq à dix, dans des médias qu’on connaît et qu’on suit, et on va les lire parce que c’est quand même cool d’avoir une idée de l’avis des « professionnels ».
« J’ai vu des pubs : « Engagez-vous dans l’armée avec un salaire attractif, une vie d’aventures. » Putain… NON ! (Rires) (…) Je vois aussi que tout le monde a consacré 5 % du PIB à l’armement parce que Trump l’a décidé. C’est énorme ! Tu imagines un peu mettre 5 % de ton salaire tous les mois pour acheter des flingues ? Ça n’a aucun sens. »

Malgré le côté fun inhérent au groupe, tes textes sont cette fois plus politisés et plus critiques. Pourquoi en as-tu ressenti le besoin ? As-tu enfin atteint la maturité ? (Rires)
Michael : Tu peux écrire ça, ouais, ça me ferait plaisir ! (Rires)
Elliot : Il a voulu faire son Tchao Pantin. (Rires)
Michael : (Ironique) Et puis là, je suis très ému par le décès de Brigitte Bardot. J’ai toujours du mal à l’accepter. Non, mais plus sérieusement, la morosité ambiante s’accentue. Mouche ne remonte qu’à deux ans, et dans l’intervalle, chez nous en Belgique, la situation politique a vraiment évolué très vite, dans le mauvais sens. Peut-être même plus qu’en France. On se vantait toujours de ne pas avoir d’extrême droite, on faisait un peu les malins. En fait, si : il en existe vraiment une maintenant, comme dans la majorité des pays d’Europe. Je ne dis pas non plus que nous sommes un groupe engagé à 100 %, qu’on va prêcher ou créer un parti politique, mais on a quand même des choses à dire, même si c’est parfois en rigolant. Bref, c’est la maturité, comme tu dis.
Et le fait d’avoir des enfants joue aussi ? L’inquiétude de les voir grandir dans ce monde de tarés ?
Michael : Oui. Quand je parlais avec ma belle-sœur qui a deux fils, des jumeaux de 17 ans qui ont reçu une lettre pour s’engager dans l’armée, je me suis dit : « Waouh, ça me rappelle certaines histoires de mes grands-parents et de mon père. » On en est là. J’ai vu des pubs : « Engagez-vous dans l’armée avec un salaire attractif, une vie d’aventures. » Putain… NON ! (Rires) Investissons de l’argent dans autre chose. Et puis, je ne sais pas chez vous, mais chez nous, l’écologie disparaît complètement. Je vois aussi que tout le monde a consacré 5 % du PIB à l’armement parce que Trump l’a décidé (NdR : c’est effectivement un engagement des Alliés de l’OTAN pour 2035). C’est énorme ! Tu imagines un peu mettre 5 % de ton salaire tous les mois pour acheter des flingues ? Ça n’a aucun sens. Je ne dis pas qu’on a des solutions – évidemment, c’est toujours compliqué – mais au moins montrer du doigt, dire ce que nous ne voulons pas, ce qui nous fait chier… ouais, je crois qu’on a le droit de le faire. Il faut un peu alerter les gens.
Les textes de « Cassowary » sont assez directs, tu attaques frontalement l’indécence des politiques, leur hypocrisie, le côté markété des termes utilisés pour nous vendre des choses absolument dégueulasses. Tu cites d’ailleurs David Cameron, mais pensais-tu à quelqu’un en particulier ?
Michael : Non, c’est assez global. Le petit clin d’œil, là, venait surtout du fait que je corrigeais les textes avec Théo, avec qui j’écris. Lui est écossais, donc avec une certaine haine de l’Anglais. C’est comme s’il se défoulait un peu à travers moi. Ça m’a fait marrer, et ça m’a fait penser à Black Mirror, l’épisode 1.
J’y ai pensé, justement. Je me demandais si cette histoire de sodomiser un cochon devant des milliers de personnes était une référence (NdR : « Did David Cameron stick his dick inside a pig while spitting cognac in an immigrant’s face? »).
Elliot : Selon Théo, c’est un truc qui se fait vraiment dans les écoles de politique en Angleterre.
Michael : Ce fossé entre les décideurs et les peuples m’effraie de plus en plus. J’ai l’impression que les dirigeants ne savent absolument pas combien gagne un citoyen de leur pays, combien coûte un loyer. C’est quand même bizarre. C’est leur boulot. Le côté « tour d’ivoire » est de plus en plus marqué. Et la colère gronde en bas : on l’a encore bien vu avec les tracteurs ces dernières semaines. On sent une colère généralisée, à la base, qui commence à bouillir.
Mais paradoxalement, pas mal de gens ont l’air blasés de la situation, de l’évolution du pays. Les mouvements de contestation semblent s’éteindre plus rapidement.
Michael : Tu as raison. Je pense que les gens sont peut-être un peu résignés. Et je crois aussi que ces mouvements souffrent d’un manque de solidarité et d’unité. Il faudrait une union.
Tu évoquais Théo Clark. Il est mentionné dans les crédits des textes et t’avait déjà aidé sur Mouche. Quel rôle tient-il exactement ?
Michael : Sur certains morceaux, je lui envoie un gros squelette, et là, son travail consiste surtout à corriger la grammaire, etc. Mais sur une bonne grosse moitié des textes, j’ai surtout un thème en tête, des bribes de phrases, un peu de yaourt, et il possède cette faculté de faire sonner le yaourt comme de vraies phrases, ce qui est super ! (Rires) Il est totalement anglophone, donc il trouve effectivement de très bonnes formules. Moi, je ne serai jamais parfaitement bilingue, je ne serai jamais native speaker, mais ça me fait plaisir de pouvoir dire des choses autrement, avec des termes plus imagés, plus poétiques. Il est donc d’une aide énorme pour moi. C’est quelqu’un qu’on connaît via la musique depuis des années. Il avait tenu le même rôle à l’époque auprès de Ghinzu. Et puis, il connaît la musique : il sait quels mots placer à quel endroit. On écrit vraiment à deux.
Elliot, tu chantes de plus en plus. Apportes-tu aussi des idées de textes ?
Elliot : Non, pas du tout. À partir du moment où les textes me plaisent, je n’ai aucun problème à chanter des mots qui ne sont pas de moi.
Michael : On a quand même mis beaucoup de textes sur ce disque. D’ailleurs, je le trouve plus dur à jouer et à chanter que Mouche. Et toi aussi, tu chantes beaucoup plus qu’avant — et tant mieux, ça ouvre vraiment le spectre. Au début, on criait beaucoup, mais maintenant que les parties chantées sont plus nombreuses, je trouve que notre musique a gagné en richesse.
Sur « Beef Up », tu parles de la culture du corps, de la musculation, des pilules, de l’obsession de l’apparence, etc. C’est du vécu dans ton entourage ou c’est venu en observant les réseaux sociaux ?
Michael : Dans mon entourage, non. Je pensais à Andrew Tate et ces espèces de gourous masculins qui deviennent des icônes pour certains adolescents. Je vois vraiment plein d’ados qui se musclent à crever. Quand j’avais 18 ans, personne ne faisait ça. Il y avait déjà des sportifs, bien sûr, mais ils pratiquaient le sport pour eux, pour rester en bonne santé. Là, il y a un vrai culte du corps, de la perfection, de l’épilation… c’est assez marrant. Et en parallèle, il y a aussi ce retour en arrière quant au rôle de la femme : la femme au foyer, là pour élever les enfants. On se croirait dans les années 50, avec l’idée que les hommes doivent être de « vrais bonhommes ». Ça me fascine un peu, parce que je ne comprends pas en quoi ça peut faire rêver un adolescent. Un joueur de foot, à la limite, c’est complètement débile, mais je peux comprendre. Mais un Youtubeur mascu, franchement, je ne comprends pas le délire.
Cette fois, aucun rapport avec le film The Substance ?
Michael : Non, je ne l’ai pas vu.
Elliot : Brian, oui. Il en avait cauchemardé une semaine.
Surtout qu’il est un peu comme dans « Beef Up ». Je suis sûre qu’il a une morning routine.
Michael : Oui, complètement. Ça me fascine aussi de voir que même en tournée, il va faire sa gym le matin ! Encore une fois chacun vit sa vie, chacun a besoin de certaines choses pour être bien et lui a besoin de ça. Il n’en est quand même pas à ce point-là dans le culte du corps mais il a effectivement sa petite morning routine.
J’adore « Lion Tamer ». J’aime beaucoup son côté très mélancolique, et j’ai l’impression que vous n’étiez pas revenus à des morceaux aussi ambitieux et épiques depuis longtemps…
Michael : Moi aussi, je l’adore. D’ailleurs, on avait pensé le sortir comme avant-goût de l’album. Mais finalement, on a choisi « Modern Architecture », un morceau un peu plus violent, plus metal, et qu’on aime beaucoup aussi. « Lion Tamer » me semble être un peu compliqué à assimiler, mais je l’adore. C’est mon préféré de l’album.
Elliot : Moi aussi. Il est dans mon top deux, premier ex æquo.
Avec lequel ?
Elliot : « Social Dodger ». J’aime le côté « retour au calme » de « Lion Tamer » : il n’y en avait pas tant que ça sur l’album précédent. J’aime bien l’alternance entre le calme et le rentre-dedans, cette ambivalence.
Michael : Ouais, et puis on voulait vraiment qu’il transpire la tristesse, et je trouve que ça marche. Un ami qui l’a écouté m’a dit qu’à la fin, il avait presque les larmes aux yeux. Ça m’a touché. Il a précisé que ça lui avait donné des frissons, sans trop savoir m’expliquer pourquoi. Tant mieux, c’était exactement le but recherché.
Elliot : Et puis, ce côté un peu post-rock, c’est un exercice compliqué. On a déjà entendu tellement de belles choses dans ce registre… Je me vois mal faire ça sur tout un album. On aurait l’air un peu ridicules par rapport aux groupes du genre. On ne sera jamais Mogwai, on ne sera jamais Explosions In The Sky…
Michael : En fait, ce morceau-là, je ne le perçois pas du tout comme du post-rock…
Elliot : Sa fin m’y fait quand même beaucoup penser.
Pas de référence à « Ex-Lion Tamer » de Wire ?
Michael : Non, pas du tout. Je ne connais même pas ce morceau. L’idée venait plutôt de cette fascination autour du retour de la guerre, un sujet dont on reparle beaucoup plus qu’il y a cinq ans. Ça m’a rappelé l’époque de la guerre du Golfe, quand on voyait les images en direct à la télé : les attaques, les défenses… On se mettait devant l’écran comme pour regarder un film, et on consommait ça comme un divertissement télévisé. C’était vraiment la guerre en direct. Tout le monde était devant sa téloche. C’est fou.
Je n’aime pas tellement lorsqu’un groupe termine un morceau en fade out, ça sent souvent la solution de facilité. J’ai l’impression que, de ton côté, tu tiens toujours à soigner les fins, à les faire partir ailleurs.
Elliot : On en a fait un quand même !
Michael : Oui, mais on a laissé les voix, ce n’est pas un vrai fade out. (Rires) Et effectivement, c’est important pour moi. J’accorde beaucoup d’importance à l’enchaînement des morceaux. Établir la tracklist nous prend toujours des heures. C’est absurde pour plein de gens, mais pour moi, c’est presque aussi important que le choix des morceaux eux-mêmes. Il faut qu’un album raconte quelque chose, que ça monte, que ça descende, que ça s’entremêle. Je trouve ça essentiel.
Tu y réfléchis aussi dans l’optique des concerts ?
Michael : Non, pas vraiment. Même si, là, en répétant les nouveaux morceaux, on a déjà quelques idées d’enchaînements.
Elliot : Il faut aussi penser au côté pratique. Si tu dois changer de guitare entre chaque morceau, tout devient vite beaucoup plus compliqué.
Michael : Cela dit, sur ce dernier album, il y a moins de changements d’accordage. Pour moi, il est plus fluide.
Elliot : Moi, pour la première fois, je dois en faire ! (Rires) Je change même d’instrument, Mike, t’imagines !
Michael : C’est vrai. Tu joues de la trompette.
Elliot : Et le morceau où je prends une basse six cordes : grande nouveauté aussi. Le fan des Beatles que je suis est absolument ravi !
Tu joues effectivement de la trompette sur « Over/Under ». Cette idée vous est venue à la fin pour agrémenter le morceau ou s’agissait-il d’une partie intégrante de sa conception ?
Michael : Je l’ai toujours imaginé avec de la trompette. Je voulais vraiment ce foutoir total à certains moments, quelque chose d’extrêmement mélancolique et fluide à d’autres, puis un mélange des deux à la fin. Quand on a enregistré la trompette, on enchaînait les fous rires. C’était clairement le meilleur moment de l’enregistrement. (Rires) Sans aucune méchanceté. De toute façon, un vrai trompettiste n’aurait jamais pu sortir ce genre de sons : des demi-notes où tu entends presque la bave couler… (Elliot se marre) On a empilé beaucoup de couches de trompette, et au final, ça rend trop bien. On l’appelait « le morceau jazz », pour plaisanter. J’ai pris énormément de plaisir à le faire.
Elliot : C’est vrai qu’il est constitué de plein de couches. Et ce xylophone ! La basse aussi : ce n’est qu’une suite de notes presque aléatoires tout du long. Ce qui créait une ambiance très particulière et assez drôle aussi.
Et on retrouve cette attirance pour les contraires : « Over/Under », comme « Giving/Taking » sur l’album précédent.
Michael : Oui, complètement. Il s’agit même d’un clin d’œil direct à ce morceau-là.
Vous pouvez l’interpréter en concert ?
Michael : Pour l’instant, non. Mais on verra.
Elliot : C’est le seul qu’on n’essaie pas de travailler, pour le moment en tout cas. A priori, on pourrait jouer tout le reste dès maintenant. Celui-là, ce sera peut-être pour plus tard… (Rires)
Michael : Avec des invités, ça pourrait être chouette. Ce n’est clairement pas à l’ordre du jour, mais pourquoi pas. Avec une chorale, ou des trompettistes fous… des trompettistes schizophrènes ! (Rires)
Vous avez composé votre « Psychorigid II » avec « BIMB » : tu t’es remis à rapper. Ça y est, tu as ouvert la boîte de Pandore…
Michael : Ouais, on parle aux jeunes maintenant, mec ! (Rires) C’est un morceau qui a pris beaucoup d’ampleur en studio. On trouve aussi ce petit hommage à « Undone (The Sweater Song) » de Weezer, dans le dialogue vers la fin. J’y tenais vraiment, parce que l’album bleu est un peu mon disque de chevet. Et puis, ça me faisait marrer, parce que ça ne veut strictement rien dire.
Oui, justement, j’ai pas mal étudié les textes, et sur ce morceau-là, je me suis dit : « Mais qu’est-ce qu’il raconte ? »
Michael : Rien ! Mais est-ce qu’un texte de chanson doit toujours vouloir dire quelque chose ? Là, pour le coup, c’est vraiment du yaourt : on avait des phrases, on a mis des mots dessus. Je trouve que ces mots sonnent justes, même s’ils n’ont pas vraiment de sens. Je suis désolé.
« Can you feel the snake? »
Michael : Oui, là, c’est un peu plus vulgaire. Elliot a un peu de mal à la chanter…
Elliot : Je n’aime pas trop. Ça doit être le fossé générationnel. (Rires)
Michael : C’est vrai, moi j’ai grandi avec Michel Leeb ! (Rires)
Il sonne moins Beastie Boys que « Psychorigid ».
Elliot : Moi, j’y vois plutôt une vibe à la « Clint Eastwood » de Gorillaz, même dans la batterie. Toutes proportions gardées ! (Rires)
Michael : En le réécoutant, j’y entends aussi une petite fibre Pavement sur la fin. Ça me fait penser à mon ami Stephen (NdR : Malkmus, le guitariste-chanteur). (Rires)
Comment s’est passée votre petite colonie de vacances avec La Jungle et The Guru Guru l’an passé ? (NdR : les trois groupes ont effectué une tournée commune en France sous le nom de « Belgique Sonique », cela avait donné lieu à notre interview bien fun avec les trois groupes ensemble)
Michael : Super bien. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre niveau ambiance. On se connaissait déjà, mais là, j’ai ressenti un vrai esprit de camaraderie, notamment durant quelques soirées bien arrosées et très festives. Et je crois qu’il est assez rare de pouvoir vivre ça lors de tournées à trois groupes. Les concerts étaient excellents, avec à chaque fois beaucoup de monde. Le bilan est ultra positif. À refaire un jour.
Elliot : Oui, vraiment. Ce sont des gens très chouettes, donc tout est facile. On s’arrêtait parfois sur la route pour se retrouver, manger ensemble dans des restos routiers le midi. C’était vraiment sympa. Un peu une colonie de vacances, comme tu dis. C’était exactement ça.
J’imagine que c’était aussi très positif pour vous, puisque le public pouvait parfois découvrir les autres groupes alors qu’il venait surtout pour l’un d’entre eux.
Michael : Oui, complètement. Je n’ai pas forcément eu beaucoup de retours directs là-dessus, mais il y avait vraiment du monde. Dans le Nord, par exemple – au Black Lab à Wasquehal –, c’était blindé : environ 1 200 personnes. Forcément, les gens ne venaient pas que pour nous, c’était donc un bon coup pour tout le monde, autant pour les salles que pour les groupes.
Ça vous intéresse d’aller voir dEUS jouer tout Worst Case Scenario et In a Bar Under the Sea ?
Michael : Oui ça m’intéresse mais…
Je n’irai pas ! (Rires)
Michael : Non mais je pourrais regarder ça en DVD, ça me plairait aussi. (Elliot se marre) Je ne sais pas comment c’est en France, mais chez nous dEUS joue chaque année, tu peux les voir très souvent. Mais ce sont deux super albums effectivement.
Et vous vous imagineriez faire ça un jour avec un ancien disque ? Les dix ans de Laurent, par exemple. Michael : On aimerait bien represser les deux premiers vinyles qui ont été très peu pressés et dont beaucoup de gens nous demandent s’ils existent vraiment ou si ce sont des légendes urbaines. Ils existent mais il a dû y avoir 200 ou 300 exemplaires, pas plus. Et jouer Laurent en entier, pourquoi pas, ce serait marrant. Mais je ne pense pas qu’on ait l’aura et le public. Si c’est pour vous, pour Exit Musik ou new Noise, on peut s’arranger ! (Rires) Si on me le demandait, ça me ferait plaisir, ce serait marrant. On reprendrait Damien à ce moment-là. On se parlerait pas mais… (Rires) Dans deux tour bus séparés.
Il y a quelques années, tu me disais penser à un projet solo. C’est toujours dans un coin de ta tête ?
Michael : Oui, j’aimerais bien. Mais il me faut du temps, et It It m’en prend déjà beaucoup. Et puis, j’aurais un peu le trac de me lancer tout seul. Mais ça me trotte toujours dans la tête. J’ai plein de maquettes à moitié finies.
Ce serait donc quelque chose de plus intimiste ?
Michael : Oui, complètement. Ça ne gueulerait pas comme It It.
Elliot : Avec Lou Barlow et Steve Shelley. (Rires)
Michael : Ce serait parfait, oui !
Elliot, as-tu déjà fait des infidélités au groupe ?
Elliot : Non. Parfois, j’ai juste envie de jouer avec d’autres potes, pour le plaisir, comme à nos débuts. À partir du moment où ton groupe se professionnalise, ce n’est plus du tout la même chose, la musique devient un boulot malgré tout. Retrouver cette forme d’innocence-là, ce serait vraiment super.
Bryan, votre batteur, a lui beaucoup de projets différents, y compris un groupe plus exposé qu’It It Anita. (NdR : Girls in Hawaii, Lymass, B&L, Blanche, The Hype, Hungry Hollows…)
Michael : Oui, je crois que lui a besoin de cette boulimie d’activités. Il doit jouer tout le temps. Moi, j’aime justement parfois penser vraiment à autre chose, ce qui me permet aussi d’avoir des idées, de rester créatif. Je n’ai pas envie de jouer tout le temps non plus. J’ai besoin aussi de vivre une vie de papa, de compagnon, d’ami. Lui, il doit jouer non-stop. C’est un boulimique de batterie.
Interview réalisée par Jonathan Lopez, publiée initialement dans new Noise #78 mars-avril 2026 (disponible sur commande).
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It It Anita sera sur la scène du Grand Mix (Tourcoing) samedi 23 mai et de La Maroquinerie (Paris) dimanche 24.