Interview – Arab Strap

Publié par le 2 juin 2021 dans Interviews, Non classé, Toutes les interviews

Encore une pierre dans le jardin des réfractaires aux reformations qui, décidément, accumulent les désillusions. Mais à ce niveau-là, c’était presque inespéré. Plus de 15 ans après son dernier album, Arab Strap vient de signer un retour ébouriffant avec As Days Get Dark, un disque extrêmement ambitieux qui se place d’emblée à hauteur de ses meilleures productions. Les textes d’Aidan Moffat sont toujours aussi cash et bien plus complexes qu’ils n’y paraissent et la musique, truffée d’arrangements classieux, a gagné en profondeur. On avait donc toutes les raisons de se réjouir de retrouver le duo pour une longue discussion par Zoom. Et s’il a fallu s’accrocher pour décrypter leur accent so scottish, le jeu en valait la chandelle tant l’échange fut riche avec les expérimentés – oserait-on dire matures ? – Aidan et Malcolm, plus complices que jamais.

“J’ai beaucoup écrit sur le sexe, l’alcool mais je n’ai pas abordé ces thèmes de façon puérile. Les gens ont peut-être une vision quelque peu erronée à notre propos mais on n’a pas cherché à s’en défendre ! Je me suis contenté d’ignorer ça.”

© Kat Gollock

Vous vous étiez reformés en 2016 pour donner quelques concerts. Avez-vous vraiment mis 4 ans à composer ce nouvel album ou est-ce quelque chose qui n’était pas à l’ordre du jour initialement et qui est venu progressivement ?
Aidan Moffat : On n’était pas décidé à refaire de nouveaux morceaux avant de jouer notre dernier concert en décembre 2017 en Islande (NdR : au festival Iceland Airwaves). C’est après qu’on s’y est mis. On en avait un peu parlé avant mais on ne s’est pas penché dessus avant 2018. Bien sûr, on n’a pas composé non-stop durant trois ans, on était sur plusieurs projets en même temps et on avait pas mal d’autres trucs à terminer (NdR: en 2018, Malcolm a effectivement sorti Bananas et Aidan, Here Lies The Body avec RM Hubbert). On a fait ça en parallèle.

Vous dites que désormais vous bénéficiez du recul sur vos premiers albums. Cela signifie-t-il que vous êtes très critiques envers vos premiers morceaux ?
Malcolm Middleton : Je crois que oui. C’était une bonne chose d’avoir cette pause en dehors du groupe, de pouvoir comprendre pourquoi on était apprécié et pourquoi on prenait du plaisir à faire des morceaux. C’est positif d’avoir du recul, ce que tu ne peux pas avoir quand tu fais constamment des disques. On n’avait jamais eu la possibilité d’y réfléchir avant, on avait juste à se rendre en studio et commencer à enregistrer.

Et en jetant ce regard dans le rétroviseur, y a-t-il des chansons que vous n’aimez plus trop maintenant voire que vous jugez embarrassantes ?
Aidan : Nooon, nooon ! (Rires) Il y en certaines que je ne juge pas brillantes mais je ne trouve pas qu’on en ait fait de particulièrement affreuses. J’aurais probablement fait certaines choses différemment aujourd’hui. Mais je ne reviens pas vraiment sur mes anciens disques. En revanche, j’ai dû valider le test pressing de la réédition de Philophobia (NdR : le deuxième album du groupe, sorti initialement en 1998) et j’ai été agréablement surpris, je l’ai vraiment aimé alors que j’avais oublié certains morceaux qui y figurent. Je suis donc plutôt fier quand j’entends certains vieux morceaux qu’on a faits.

Tu as également le même regard positif quand tu te penches sur d’anciens textes ?
Aidan
: Là aussi, j’aurais sans doute écrit certains textes différemment aujourd’hui mais j’étais un jeune homme. Tout le monde écrit différemment dans sa jeunesse mais je suis assez fier d’être parvenu à écrire des chansons avec honnêteté, même si certains propos pouvaient être brutaux. C’était souvent moche mais c’est ce que je voulais faire. Je crois que j’ai accompli ma mission ! (Rires)

Vous dites qu’aujourd’hui vous vous exprimez beaucoup plus facilement en studios qu’auparavant. C’était vraiment compliqué à vos débuts ? En tout cas, votre son a beaucoup évolué, il était alors beaucoup plus épuré et lo-fi.
Malcolm
: Sur le premier album, nous n’y avions pas vraiment de requêtes particulières sur le son. Les principales instructions qu’on donnait à Paul Savage étaient « pas d’effets, pas de reverbs, pas de compression », on voulait l’enregistrer de façon très basique comme sur un 4-pistes. Ensuite sur les deux albums suivants, il y a eu une véritable progression, les chansons sont devenues plus élaborées et audacieuses jusqu’au dernier album où on s’est même mis à faire des chansons plus rapides. Donc oui, ça s’est fait progressivement. Cela dit, je trouve toujours difficile de m’exprimer en studios, de retranscrire des idées en musique. Mais on le fait depuis 25 ans donc on a appris beaucoup et on sait désormais comment on veut que ça sonne, quels instruments on doit utiliser, ce qu’on doit éviter, ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas.

Cela signifie aussi que pour ce nouvel album Paul Savage n’a pas eu besoin d’avoir la même implication qu’à vos débuts ?
Malcolm
: Lui non plus ne savait pas faire grand-chose à nos débuts ! (Rires)
Aidan (Rires) : C’est vrai ! Paul aussi a beaucoup appris en 25 ans. Mais ce n’est pas vraiment un producteur, il est en revanche très bon pour nous dire quand on fait de la merde. Je fais vraiment confiance à ses goûts. Bon, pas tout le temps non plus ! Mais il est fiable. On a tous les deux travaillé aussi avec Paul sur nos albums solos et je ne me sens pas aussi à l’aise avec quelqu’un d’autre qui enregistre ma voix. J’aime le faire avec lui, c’est bon de travailler avec des amis, il n’y a pas d’énergie négative, je crois que j’aurais du mal à entendre des critiques d’un producteur et d’un ingénieur du son que je ne connais pas !

Il est donc surtout là pour vous conseiller et donner son avis sur vos morceaux. Est-ce quelque chose que vous redoutez : la réception du public ? Faites-vous d’ailleurs écouter vos morceaux à des proches pour demander conseil ? Les musiciens de Mogwai par exemple, vu que vous êtes sur leur label ?
Malcolm : On ne demande pas vraiment l’opinion des autres. Ça a dû arriver une ou deux fois depuis toutes ces années. Le label est déjà venu écouter l’album alors qu’on le finissait et avait alors pris de mauvaises décisions. On les a donc écoutés une ou deux fois, maintenant c’est terminé. Bien sûr, l’avis de Rock Action a de l’importance mais on préfère ne se fier qu’à nous-mêmes plutôt que de se laisser distraire par d’autres avis.
Aidan : Non, je ne fais pas écouter ce que je fais tant que ce n’est pas terminé. Tant que ce n’est pas prêt à être livré au public, je garde ça pour moi.

Les premiers mots de ce disque sont « I don’t give a fuck about the past, Our glory days gone by » (NdR : « je n’ai rien à foutre du passé, des jours glorieux derrière nous »). C’est un morceau sur la mort et la résurrection. L’idée était d’avoir ce double sens vis-à-vis du retour du groupe ?
Aidan : Je n’avais pas cette idée en tête au départ. C’était plus pour exprimer un sentiment de désespoir. J’ai réalisé ensuite qu’il y avait un double sens. Je n’arrête pas de réfléchir, de manier les mots et je vois comment ça aboutit. Quand j’ai réalisé cela, je me suis donc dit que je tenais peut-être quelque chose. Mais ce n’était pas intentionnel. Ces choses se développent naturellement. C’est comme pour l’album, il n’avait pas de thème pré-établi. Ça se dessine au fil du temps. Donc quand tu t’approches des derniers morceaux à composer, tu réfléchis plus dans une globalité.

Vous saviez immédiatement que ce serait le morceau d’ouverture ? C’est le premier que vous avez dévoilé et il constituait un retour assez impressionnant, un morceau épique avec de nombreux arrangements, un des plus aboutis que vous n’ayez jamais faits.
Aidan
: Merci !
Malcolm : C’est le premier qu’on a composé et fini d’enregistrer et assez vite, on s’est effectivement dit que ce serait une bonne façon d’attaquer l’album. Ça avait du sens.
Aidan : Je crois que c’était assez implicite. Je ne suis même pas sûr qu’on en ait discuté mais on a vite compris que ce serait le premier morceau.

The Last Romance, le dernier album en date, même s’il remonte à de nombreuses années, contenait plusieurs morceaux rapides et très rock, chose que vous n’avez pas reproduite sur ce disque à dominance mélancolique et électronique.
Malcolm : En fait, quand on a tourné il y a quelques années, il a fallu mettre au point une setlist et les chansons choisies étaient majoritairement les plus électroniques, avec des beats dansants, des boites à rythmes et je pense que ces choix-là ont inspiré l’album. Mais on est plus à l’aise sur des tempos relativement tranquilles donc on s’y tient principalement.


Le clip qui accompagne « The Turning of our Bones » est une sorte d’hommage aux films d’horreur. Etes-vous amateurs de ce genre de films ?
Aidan
: Je crois qu’une des rares choses sur lesquelles on est d’accord, ce sont les films d’horreur ! Et même là-dessus, on arrive à débattre. On en regarde beaucoup tous les deux ! Tu en as vu un bon récemment, Malcolm ?
Malcolm : J’ai beaucoup aimé Saint-Maud !

Aidan, j’ai lu que tu étais allé en Transylvanie il y a trois ans et que tu avais lu Dracula à cette occasion. C’est ce qui t’a inspiré pour ce morceau et ce clip ?
Aidan
: Pas vraiment. En fait, je m’y étais effectivement rendu pour un enterrement de vie de garçon ! Tu connais The Twilight Sad ? Je ne sais pour quelle raison, ils ont voulu se rendre au château de Dracula ! On a donc fait ça et c’était super, Bucarest est très beau. C’était un enterrement de vie de garçon vraiment fou, le chaos complet… on a passé la journée à visiter deux chateaux ! (Rires) Un enterrement de vie de garçon très mature !

Quelle est la signification de la pochette ? Ça m’évoque la technologie, la pornographie et j’ai immédiatement fait le rapprochement avec le morceau « Another Clockwork Day ».
Aidan
: Oui, cette chanson est effectivement liée à l’artwork. Il y avait d’abord ce tableau qu’on aime beaucoup tous les deux, « The night Escorted by the Geniuses of Love and Study » de Pedro Americo. J’aimais le fait qu’il dépeigne la nuit comme une séductrice. Mais trouver le sens à lui donner était difficile et« Another Clockwork Day » m’a donné l’idée d’une fenêtre sur un écran d’ordinateur et une autre derrière…
Malcolm : Comme une maison de banlieue domestique normale de nuit. Les fenêtres sont fermées mais il y a de la lumière à l’intérieur, c’est comme si on allait voir ce qu’il s’y passe. Dans plusieurs maisons, chez différentes personnes la nuit.

Le texte que j’évoquais est donc à propos de pornographie, c’est un sujet qui revient régulièrement, ainsi que le sexe de façon générale. En tant que père de famille, c’est aussi un sujet qui te travaille ?
Aidan
: J’en regarde tous les soirs à la maison, je suis insatiable ! (Rires) Non mais tu n’oublies pas ces choses juste parce que tu grandis. Je ne sais pas si je peux creuser davantage ce sujet. (Rires)

Quand tes enfants pourront comprendre les textes, il va falloir que tu leur expliques beaucoup de choses !
Aidan
: Non, mais il est vrai que la prolifération du porno est inquiétante. Dire que certains enfants apprennent le sexe via le porno… Mais il faut garder à l’esprit que c’est par le sexe qu’on est tous arrivés sur terre, je trouve ça fascinant !

J’ai lu que le titre de travail de l’album était Disco Spiderland. Slint a compté pour vous, j’imagine.
Aidan : C’était vraiment pour la blague, je n’ai jamais pris ça au sérieux.

C’est aussi un résumé – un brin caricatural mais quand même – de votre son.
Aidan
: En fait, on avait composé « The Turning of our Bones » et j’imaginais un album rempli de morceaux épiques de 5,6 minutes. Mais finalement on n’est pas parti là-dessus car on avait beaucoup de choses différentes à exprimer et on a fait aussi des morceaux plus courts parce qu’on voulait quelque chose d’incisif. Et puis, on aime faire des morceaux assez variés, aller dans d’autres directions…
Malcolm : Le titre, c’est aussi parce qu’on a des beats, des sons dansants… Slint, c’est surtout des guitares. Donc la comparaison s’arrête là. On n’a jamais prévu de l’utiliser comme un vrai titre mais ça avait du sens et ça résume un peu nos influences.
Aidan : Et puis, je savais que ça exciterait Rock Action ! (Rires) Quand Stuart (NdR : Braithwaite, guitariste de Mogwai qui dirige le label) a entendu parler de ça, il était tout fou !

Oui, d’ailleurs vous avez toujours été assez proches de la scène post-rock et vous êtes amis avec les membres de Mogwai depuis bien longtemps. C’est assez logique que vous sortiez un album chez eux. Comment ça s’est concrétisé ?
Aidan : À vrai dire, je ne me souviens même pas leur avoir demandé. Je leur ai simplement dit qu’on allait sortir un disque et ensuite j’ai compris qu’ils allaient le sortir. (Rires) On n’a même pas eu le choix ! Ils étaient vraiment déterminés à le sortir et puis ça nous convenait très bien. Travailler avec des amis, c’est quelque chose de vraiment précieux. Sans eux, je ne dirais pas qu’on aurait fait un disque totalement différent mais à vrai dire, je ne suis même pas sûr qu’on aurait pris la peine d’en sortir un ! S’il avait fallu chercher un nouveau label, envoyer des démos… Ça fait tellement longtemps qu’on est dans ce métier que ça nous aurait ennuyé.
Malcolm : C’était parfaitement logique. Quand ils ont su qu’on faisait un disque, ils étaient tout de suite partants. Ils n’ont même pas demandé à écouter de nouveaux morceaux, ils ont payé pour qu’on le fasse et quand on était à la moitié de l’enregistrement, ils ne nous ont rien demandé. Leur confiance nous a fait chaud au cœur. Et effectivement, ne pas avoir besoin de démarcher, d’envoyer des démos, c’était un vrai privilège. On a eu beaucoup de chance.

De votre côté, vous suivez toujours de près ce qu’ils font ? Aidan, je crois même que tu as regardé leur concert en streaming.
Aidan : Oui, j’ai regardé. C’était bien ! Un peu triste aussi parce car je ne sais pas quand on pourra revoir un vrai concert. Mogwai est super en live et ça faisait du bien de voir ça.
Malcolm : Tu as payé ?
Aidan : J’étais sur la guestlist. Et j’ai vraiment aimé.
Malcolm : Je n’ai pas pu le voir. J’ai regardé la fin de la saison 2 de The Masked Singer (NdR : la version UK d’un télé-crochet américain).
(Aidan se marre)

C’est quand même difficile de savourer autant un concert devant son écran.
Aidan
: Franchement, j’aimerais éviter d’avoir à faire ça. Plus j’y réfléchis et moins je suis disposé à le faire. Le faire avec un groupe entier doit nécessiter des mois de répétitions… Et eux vivent dans des villes différentes. Il faut donc parvenir à mettre ça en place tous ensemble et le faire pour un seul concert, c’est de la folie ! Et de la folie qui coûte cher ! On n’a pas joué le nouvel album encore, jouer ces morceaux, sans public, ça ne m’excite vraiment pas ! Mais en même temps, il va falloir faire quelque chose. Je ne sais pas quand on pourra rejouer donc on va trouver un truc mais ce ne sera pas forcément un live diffusé en ligne comme ça.

Ils ont appelé leur album As The Love Continues, et vous As Days Get Dark. Voilà deux façons bien différentes de voir les choses !
Aidan
(rires) : Oui ! Mais comme Malcolm l’a dit, il nous ont laissé une grande liberté, ils ne nous ont rien demandé pendant le processus d’enregistrement. Du coup, quand on leur a dit le nom de l’album, les mecs de Mogwai ont dit « oh merde ! » Ça montre bien qu’ils ne nous ont rien demandé. Ils ne savaient même pas le nom du disque avant qu’on l’annonce ! C’est vraiment une pure coïncidence…

Ce titre reflète votre état d’esprit au moment de la composition ou c’est plus en rapport avec votre son ?
Aidan
: C’est surtout que ça résume bien l’ambiance du disque. C’est aussi un vers du dernier morceau. Et puis, d’un point de vue factuel ou métaphorique, vu ce qu’il se passait, ça semblait approprié. Ce sont évidemment des jours sombres, j’avais l’espoir que ça se termine d’ici la sortie de l’album, qu’on allait revenir à la normale mais on est toujours confinés.

Sur ce disque, on trouve également le morceau « Fable of the Human Fox », très beau texte allégorique sur les migrants et le racisme. Les extrémistes qui ont le vent en poupe dans beaucoup de pays, les gens divisés et opposés les uns aux autres, le Brexit, l’immigration considérée par beaucoup comme l’un des principaux problèmes… Tu n’es pas désespéré d’avoir à t’exprimer là-dessus en 2021 ?
Aidan : Oui, c’est toujours une préoccupation. Malheureusement, cela a été une des obsessions des Britanniques ces 10 dernières années. Et c’est toujours le cas. Ils continuent dans cette voie. C’est horrible. Les journaux de droite continuent de contrôler et influencer l’opinion publique. Ils pensaient que le Brexit allait résoudre le problème de l’immigration et dès les premières semaines de janvier, énormément de réfugiés ont traversé les mers pour venir. Cela ne va rien arrêter. Le Brexit n’est pas lié qu’à l’immigration et au racisme mais Frankie Boyle (NdR : journaliste et humoriste écossais à l’humour noir) disait ironiquement que beaucoup souhaitaient le Brexit pour quitter l’Europe et ainsi ne pas avoir d’immigration venue du Moyen-Orient. Ils sont ridicules !

Écrire ce texte, s’exprimer sur un sujet grave, était aussi un moyen de vous démarquer de l’image dans laquelle on vous renferme souvent d’un groupe qui ne parle que de débauche, de sexe, d’alcool ?
Malcolm
: Je pense que c’était surtout un désir de s’exprimer là-dessus, pas pour prouver quoique ce soit. Aidan tenait à dire ça.
Aidan : Effectivement, j’étais surtout énervé. C’est difficile de ne pas l’être ces jours-ci donc forcément on retrouve de cela sur l’album.

Avez-vous malgré tout souffert de cette image par le passé ? Les Ecossais qui pensent avant tout à faire la fête, à sortir dans les pubs, et tout ce qui était véhiculé également dans Trainspotting…
Aidan
: Oui, un peu. Mais pour être honnête, on n’a pas beaucoup œuvré pour se débarrasser de cette image ! Mais je n’ai jamais eu honte de notre position et c’est vrai que j’ai beaucoup écrit sur le sexe, l’alcool mais je n’ai pas abordé ces thèmes de façon puérile. Les gens ont peut-être une vision quelque peu erronée à notre propos mais on n’a pas cherché à s’en défendre ! Je me suis contenté d’ignorer ça. The First Big Week-end était drôle (NdR : le single du premier album évoquait une folle soirée entamée le jeudi soir et achevée le lundi matin. Elle a d’ailleurs été utilisée dans une publicité pour Guinness), beaucoup de gens attendaient sûrement qu’on soit un groupe qui ne s’exprime que sur les beuveries. On a tenté de s’en démarquer quand même avec Philophobia.
Malcolm : Les stéréotypes sur les Ecossais sont aussi là car ils sont basés sur la réalité. Ce sont des exagérations mais il n’y a pas de fumée sans feu !

“Les politiques détruisent la culture, c’est une habitude. C’est dans leur sang ! C’est ce qu’ils ont toujours fait.”

On parlait du Brexit tout à l’heure. Vous faites partie du projet Whole Lotta Roadies, une compilation qui rassemble de nombreux groupes écossais pour soulever des fonds pour soutenir les personnels de tournées affectés par la pandémie. Vous pensez que quand la pandémie n’empêchera plus les groupes de tourner, cet autre obstacle sera tout aussi difficile à franchir et constituera un énorme frein à la culture britannique ?
Aidan
: Ça dépend de quand tout cela va se terminer. Il y a actuellement les musiciens britanniques qui tentent d’obtenir de l’aide du gouvernement. Mais honnêtement, je doute que ça débouche sur quelque chose car je pense qu’ils s’en moquent ou ne comprennent pas. Michael Gove (NdR : ministre britannique chargé de coordonner la politique gouvernementale et de superviser les négociations liées au Brexit) était questionné au Parlement à propos d’un visa pour que les musiciens puissent tourner et il n’a même pas compris la question. Il a répondu pendant 5 minutes… complètement à côté ! C’est dans l’intérêt de l’Europe et le nôtre de pouvoir nous déplacer sans nous préoccuper de taxes, de formulaires. On ne devrait pas devoir s’ajouter ces contraintes supplémentaires, négocier avec des comptables. C’est scandaleux.
Malcolm : Et c’est un problème qui ne concerne pas que les Britanniques. Tu aimerais voir des groupes britanniques venir jouer dans ton pays ? Il va falloir que les groupes se rassemblent entre eux. On est coincés ici et personne ne peut venir ! C’est la faute du gouvernement britannique, de ceux qui ont voté pour le Brexit, ils n’essaient même pas de réparer les dégâts. C’est une situation très préoccupante. J’espère qu’on trouvera une solution.

Vu tout ce qu’apporte la culture au budget d’un pays, c’est assez incompréhensible de si peu s’en préoccuper.
Malcolm
: Depuis 2008 et l’effondrement des banques, il y a un énorme manque de bon sens et de raisonnement logique. Toutes les décisions majeures prises par de nombreux pays sont vraiment incompréhensibles.
Aidan : Les politiques détruisent la culture, c’est une habitude. C’est dans leur sang ! C’est ce qu’ils ont toujours fait. Je ne sais pas ce qui va se passer. Il va bien falloir que quelque chose se produise. Peut-être qu’on ne pourra se permettre de ne tourner qu’en festivals. Ça va devenir très difficile, même pour Arab Strap, de tourner. Dans les festivals, les cachets sont plus élevés et ils vendent bien plus de tickets donc il n’y aura peut-être plus que cette solution. On adorerait venir jouer mais ça risque d’être très compliqué. Je crois que les bookers cauchemardent rien que d’y penser ! (Rires)

Notre ministre de la culture a déclaré aujourd’hui qu’elle tenait à ce que les festivals aient lieu mais qu’il faudrait qu’ils se déroulent assis…
Aidan
: Vraiment ?! Ça ne fonctionnera pas. Je crois qu’il n’y aura pas de festivals cette année. Plus le temps passe, plus on s’éloigne de cette possibilité. On croise les doigts pour pouvoir tourner en septembre au Royaume-Uni, on a des dates calées. Parfois, j’ai de l’espoir, parfois pas du tout. À force de reporter constamment… Si on avait un gouvernement, on pourrait avoir de l’espoir à ce propos ! Bon, les vaccinations avancent plutôt bien mais avec les mutations du virus… Difficile à prévoir.

Vous n’aimiez pas trop jouer sur scène, ou du moins, ne vous trouviez pas très bons au début de votre carrière. Maintenant, vous aimez beaucoup ça et évoluez en confiance ? Je crois que la reformation s’est très bien déroulée.
Malcolm :
Oui, ça nous manque terriblement. Maintenant, on est super bons ! (Rires) On a mis du temps à réaliser qu’une fois qu’on avait bien répété, la récompense n’était pas de partir en tournée pour aller se souler. Ça peut avoir des conséquences catastrophiques. Il a fallu deux ans pour les musiciens et peut-être six pour le chanteur. (Aidan éclate de rire) On a mis un peu de temps mais on a compris qu’on avait de bonnes chansons et qu’on pouvait bien les jouer. Quand on s’est reformé en 2016, il y avait de nouveaux membres et de plus anciens et c’eût été dommage de gâcher ça. On est de meilleurs musiciens et on est capables d’assurer un très bon set.

Personnellement, comment avez-vous vécu tous les deux l’année écoulée ? Aidan tu as déjà confié il y a quelques années avoir souffert d’une dépression. C’était particulièrement dur pour vous de ne pas pouvoir sortir boire un verre, jouer ou au contraire avez-vous trouvé de la force dans cette situation très bizarre en étant particulièrement soudés avec vos familles respectives, par exemple ?
Malcolm
: Pour moi, ça allait car je suis très antisocial ! (Rires) Et je ne suis pas d’un naturel très inquiet. L’année dernière, j’en ai profité pour souffler. Les derniers mois ont été plus difficiles, j’adorerais aller dans un pub, écouter de la musique live, voir des amis. Auparavant, j’étais pas mal occupé à la maison et à enregistrer. En août, on avait retrouvé un peu de liberté, on a pu voyager, aller au studio pour terminer l’album. Depuis le Boxing Day, le 26 décembre, on est de nouveau confinés. J’essaie de ne pas trop y penser car c’est complètement dingue comme situation. On va se contenter d’attendre des jours meilleurs. Merci, bonne nuit. (Aidan s’esclaffe)
Aidan : Comme Malcolm, j’ai essayé de m’occuper, il n’y avait rien d’autre à faire. Au début, j’ai presque apprécié honnêtement, je me suis occupé des archives d’Arab Strap pour Bandcamp. C’était super ! C’est quelque chose que je voulais faire depuis des années. Il y a donc eu du positif, je ne peux pas le nier mais je préfèrerais largement pouvoir sortir et donner des concerts maintenant.

Aidan, j’ai vu que tu avais répondu à Ian Brown (NdR : le chanteur des Stone Roses) sur Twitter qui persiste dans ses théories complotistes…
Aidan
: Ian Brown n’a jamais été considéré comme quelqu’un de particulièrement brillant mais je crois que le problème c’est qu’il est dangereusement idiot. Les conspirationnistes sont assez fous mais ce n’est pas de leur faute. J’ai écouté un super podcast à ce sujet récemment à propos de Youtube et des algorithmes notamment. En gros, tu vas retomber toujours sur le même genre de contenus vidéos et l’objectif de Youtube est de te pousser à continuer à regarder pour gagner de l’argent avec la pub. Donc si tu regardes une vidéo complotiste à propos du Covid, tu vas en avoir plein d’autres continuellement jusqu’à ce que tu finisses par croire à ces absurdités. Le problème, c’est que ces gens qui relaient ces théories ne sont pas des scientifiques, des penseurs ou même des gens intelligents… Mais vu que c’est diffusé, ou du moins sur Youtube, les gens y accordent de la crédibilité. Que se passera-t-il si deux ans après la fin du Covid on a la confirmation que tout n’a pas été fomenté par Bill Gates ? (Rires) Dans quoi d’autre vont-ils se réfugier ensuite ?
Malcolm : Je pense qu’il faut faire attention aux termes que tu emploies, Aidan. Je ne dirais pas que Ian Brown est stupide mais beaucoup de gens réceptifs aux théories conspirationnistes ont des problèmes de santé mentale et ils utilisent les réseaux sociaux pour exprimer leurs points de vue. Il faut avoir de la compassion.
Aidan : Je pense vraiment que c’est un problème majeur. Beaucoup de gens vulnérables sont réceptifs à ces idées parce qu’ils ont le sentiment d’appartenir à une communauté. Ils pensent détenir des informations que les autres n’ont pas. Il y a un côté grisant. Je connais la vérité que tout le monde ignore. Et ce n’est pas forcément très important que ce soit vrai ou faux, c’est quelque chose à quoi ils peuvent se raccrocher.
Malcolm : Les complots parlent principalement à ceux qui ont des problèmes de santé mentale car ça maintient leur cerveau dans une boucle qui tourne indéfiniment. Que ce soit sur Bill Gates ou les OVNI, tu ne peux pas les contredire, ils sont en boucle. Ils ont besoin de s’accrocher à ça. Il n’y a jamais vraiment de réponse à ces trucs-là. Ils se sentent donc confortés dans leur idée.
Aidan : Je connais deux personnes qui se sont embarquées dans ces voies et les deux ont eu des problèmes mentaux par le passé, ce sont des gens très vulnérables. Ça séduit ce genre de personnes. C’est terrible.

Pour finir et revenir à la musique, je serais curieux d’avoir votre avis sur un autre duo, pas des grands fans de Boris Johnson non plus et qui ont, comme chez vous, un chanteur très bavard sur disque… Je pense aux Sleaford Mods.
Aidan
: J’aime Sleaford Mods, ils sont excellents ! Je les ai vus à Primavera en 2017, ils jouaient après nous et c’était génial. C’était super de les voir, c’était ma seule chance parce que quand ils étaient à Glasgow, je travaillais ailleurs. Je n’ai pas encore écouté leur dernier album mais il est sur ma liste de disques à acheter bientôt.
Malcolm : Je ne connais pas tant que ça. J’ai aimé ce que j’ai entendu mais je n’ai pas entendu grand-chose. Ils ont joué live dans une émission et c’était cool. Je pense que je suis un meilleur guitariste ! (Rires) Et toi, tu les aimes ?
Oui, mais je trouve que malgré leurs efforts pour le faire, ils ne se renouvellent pas tant que ça. Par contre, sur scène, c’est un bon défouloir et j’aime le contraste entre Jason, le chanteur qui donne tout, et William qui lance son beat et remue la tête en buvant sa bière. (Rires)
Aidan : Oui mais ça marche bien, je trouve ! J’ai vu aussi Kanye West à Glastonbury, il était seul sur scène et ça marchait aussi. Certains s’en sortent bien comme ça.
Malcolm : Bon, j’ai vu Ed Sheeran à Glastonbury seul et c’était affreux.

Vous pensez qu’il n’y a pas suffisamment de groupes comme Sleaford Mods qui osent s’exprimer sur la politique et les problèmes sociaux et que leur rôle est de ce fait indispensable ?
Aidan
: Non, je trouve que beaucoup de jeunes groupes sont très engagés. C’est difficile de ne pas être engagé d’une manière ou d’une autre. Et ça ne doit pas nécessairement passer par la musique, il est possible de l’exprimer par d’autres biais. La plupart du temps, c’est sur Twitter. Je pense que c’est une attitude très saine, d’autant que la majorité des musiciens sont de gauche et vu ce qu’il se passe partout dans le monde, ils ne peuvent pas rester impassibles. Et j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de colère parmi les jeunes groupes. Et certains sont très bons.

Interview réalisée par Jonathan Lopez

À retrouver également dans le dernier new Noise #57 mai-juin actuellement en kiosques

Merci à Thomas Rousseau

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