Inoran – Fragment

Publié par le 29 décembre 2021 dans Chroniques, Incontournables, Notre sélection, Toutes les chroniques

(East/West Japan, 25 juillet 2001)

En 2001, je finissais le lycée, et j’étais assez paumé musicalement. Je ne connaissais pas grand-chose, alors je cherchais des bouées auxquelles m’accrocher : Badmotorfinger de Soundgarden en boucle, la discographie de Metallica, un peu de hardcore mélodique, de nu metal (années 2000 oblige) et une obsession assez bizarre pour le rock japonais.

Parmi les groupes avec lesquels je tournais en boucle, il en est un qui s’appelait Luna Sea et dont le best of m’avait particulièrement enthousiasmé, au point que j’étais parti en quête de leur discographie complète sur un internet primitif où télécharger 2 ou 3 morceaux relevait déjà de l’exploit. J’étais parti d’un best of qui regroupait les singles vers les faces b puis les albums complets et, ma soif n’étant pas rassasiée, j’avais poussé le vice jusqu’à rechercher les projets solos des membres. Le groupe venait juste de se séparer après une dizaine d’années d’existence, et avait laissé derrière lui 7 albums, un double cd live, plus une bonne vingtaine de faces b et chaque membre avait tenté l’expérience en solo dans des registres parfois très différents. (NdR : il s’est reformé depuis une dizaine d’années, mais leurs nouveaux albums sont très décevants)

Je passe sur la discographie complète du groupe, elle m’avait suffisamment séduite pour ne pas m’arrêter là, mais les projets solos m’avaient laissé plus mitigé. Certains m’avaient plutôt plu, d’autres me semblaient vraiment nuls, mais aucun n’arrivait à mes yeux au niveau du groupe. Jusqu’à ce que je tombe sur un morceau solo du guitariste rythmique, Inoran, intitulé “I Wish I Had Never Met You”. Une basse et batterie métronomiques, presque méditatives, des nappes de guitares cotonneuses pour englober le tout, un gimmick cristallin et éthéré, une voix distante et langoureuse couverte d’effets : je venais de découvrir le shoegaze (en 2001 par le biais d’un artiste japonais, ce qui est assez absurde), et autant dire que le choc fut intense. J’ai dû écouter le morceau à peu près 112 fois ce jour-là.

Par le biais d’une amie partie au Japon pour les vacances, je réussis à me procurer l’album Fragment sans trop de difficulté. 20 ans après, j’ai perdu de vue l’amie en question, mais je sais toujours précisément où se trouve le disque.

Les artistes de rock japonais sont peu avares en syncrétismes, voire en paradoxes (on parle d’un pays ou certains groupes de metal progressif sont suivis par un public majoritairement composé de midinettes), et Luna Sea ne fait pas exception. Ainsi, le groupe a commencé par un mélange de post-punk, punk hardcore, goth rock et metal pour finir par faire des albums beaucoup plus pop où on peut croiser indie rock, rock progressif, noise, hard rock ou shoegaze. Or, cet éclectisme a toujours été mis sur le dos des goûts très différents de ses membres. Si tous les morceaux étaient crédités collectivement, et qu’il était donc compliqué de savoir précisément qui avait apporté quoi, il était plus ou moins identifiable qu’Inoran avait une tendance à se taper tous les plans d’arpèges mélodiques et était un amateur de rock indé. Il n’était donc pas étonnant d’entendre de sa part ce genre de musique. Cependant, le syncrétisme n’est pas le simple produit du travail de personnes aux sensibilités différentes, puisque le premier disque solo d’Inoran était un album de hip hop. Et Fragment n’en est pas exempt.

L’album s’ouvre sur des sonorités électroniques avec “Bring To One’s Sense”, premier morceau instrumental en guise d’introduction. Premier, car trois titres sans paroles ponctuent le disque, un en ouverture, donc, un autre au milieu et le troisième peu avant la fin. Trois morceaux instrumentaux, mais qui ont le mérite de ne faire ni dans le remplissage, ni dans la redite. “Bring To One’s Sense”, est ainsi le seul titre de l’album à être assez purement électro, les instruments organiques en étant absents ou très discrets, à l’inverse de “Bay”, le point central, morceau indie planant aux touches jazz appuyées par un saxophone minimaliste du plus bel effet. Enfin, “艶” (qui se prononce “tsuya” et signifie “éclat” ou “brillant”), seule chanson dont le titre est en japonais, est ce qui se rapproche le plus du hip hop de l’album précédent (dont je vous parlerai plus en détail une autre fois).
Passé l’introduction électro, on a le droit au premier gros morceau de l’album : “Spirit”. Dans le même esprit que “I Wish I Had Never Met You”, il s’agit d’une chanson shoegazisante avec un côté planant et mélancolique. Celle-ci a gardé des aspects de production hip hop dont l’autre est dénuée, mais dans l’ensemble, difficile de ne pas apprécier les deux si l’on accroche au style. Un troisième morceau aux influences shoegaze notables, “Come Closer” se trouve à mi-parcours (alors que les deux autres, comme pour les instrumentales, ouvrent et ferment la marche) et se distingue par un aspect plus lumineux, voire joyeux. Lorsqu’on le décortique, on s’aperçoit vite que Fragment n’est pas seulement varié, il est intelligemment construit pour que l’enchainement permette d’en appréhender la variété.

Sur le reste de l’album, on retrouve des morceaux plus pop, même si la version album de “Can You Hear It”, qui existait déjà sous forme de single assez poppy, est plutôt un pont entre le shoegaze de “Come Closer” et les influences Hip Hop de l’instrumentale “艶” avec laquelle elle s’enchaine directement. Il est également question d’influences hip hop évidentes (scratch et beat en premier lieu) sur “Not A Serious Wound” et de shoegaze dans l’autre single, “Won’t Leave My Mind”, même si les arpèges pleins de reverb prennent la place des murs de guitare. Enfin, le titre de clôture “To Myself” est une des rares utilisations non ringardes de l’auto-tune, qui n’en était qu’à ses balbutiements à l’époque.

En bref, au-delà de mon affection pour ce disque et de sa place dans mon parcours personnel, Fragment est un album riche et intéressant, qui poursuit le parcours musical de son auteur en lui permettant de lier les influences hip hop déjà très éclectiques de son premier disque au rock qu’il jouait avec son groupe dans une forme plus indie shoegaze qui lui est propre. Malheureusement, le reste de son parcours ne sera pas à la hauteur, puisqu’il formera dans la foulée le groupe Fake ?, mélangeant ce genre de musique à tout ce qui était en vogue au début des années 2000 (nu metal, metal alternatif, sk8punk… (je vous ai dit que le Japon était syncrétique et paradoxal ?) avant de se relancer en solo avec des disques qui n’atteindront jamais la grâce de Fragment… jusqu’à devenir des recueils de rock’n roll poussif sans saveur ni personnalité.

Malgré ça, je ne peux que vous conseiller de découvrir Fragment, sans doute pas l’album le plus emblématique du rock japonais, mais celui qui justifie pour moi toutes ces heures passées à en écouter.

Blackcondorguy

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