Helvetia – Essential Aliens

Publié par le 12 août 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Joyful Noise, 25 juin 2021)

Helvetia est le projet de Jason Albertini, connu, entre autres, pour avoir joué de la batterie avec les excellents Duster, et pour avoir tenu la basse, un temps, avec les non moins excellents Built to Spill. Il a également joué avec les Queens of the Stone Age, lors d’une tournée dans le nord-ouest pluvieux des Etats-Unis, et il a participé à la plupart des albums solos de Mike Johnson, bassiste remplaçant de Lou Barlow dans le Dinosaur Jr. de la fin des 90’s, et sidekick incontournable de Mark Lanegan, lors de la première moitié de la carrière solo de l’ancien chanteur des Screaming Trees. Le reste du groupe est à géométrie variable, mais on retrouve fréquemment Jim Roth, un habitué lui aussi des Built to Spill, et Scott Plouf, l’ancien batteur emblématique du groupe de Doug Martsch.

Un pedigree donc, dont l’ADN macère dans des années 90 aux airs de chimères, et qui nous offre aujourd’hui l’album Essential Aliens, désespérément Lo-Fi, tragiquement mélodique, et férocement attachant.

Dès l’ouverture instrumentale, “Not So Infinite Life of Weird”, on tremble devant une fragilité si soudaine et on a le sentiment d’être le témoin retardataire d’une catastrophe qui a déjà eu lieu et dont on devra recueillir les débris volants au fil des titres suivants. Essential Aliens est un album empli de grâce floue et de poussières soyeuses. Il s’écoule par-delà une fenêtre salie par trop de souvenirs troubles et dont on a du mal à se figurer s’ils sont bons ou mauvais, ou si ce sont simplement les nôtres, ou encore ceux de quelqu’un qui n’est plus là. Tout le long, nous oscillons entre guitares claires et fuzz cradingue, nous flottons implacablement dans une mélancolie endolorie, tenus en alerte par une batterie de crécelle qui manque de s’écrouler à chaque instant.

Jason Albertini est de ces songwriters capables d’arracher des larmes aux pierres avec un minimum d’effets, sans se départir d’un flegme de slacker que l’on retrouve chez Lou Barlow et chez Chris Brokaw. Des chansons comme “Crooks Go in the Ground”, “Rocks on the Ramp” et surtout “New Mess”, auraient pu, en d’autres temps, devenir les hymnes d’une génération de branleurs qui continueraient, à quarante ans, à vivre la truffe dans le sable. Elles portent en elles suffisamment d’élan et de profondeur pour marquer celui qui les écoute et elles ne dépareraient pas aux côtés de titres comme “Not Too Amused” (Sebadoh) ou “Stockholm Syndrome” (Yo La Tengo), si seulement elles pouvaient espérer se hisser au même niveau de culte que ces derniers.

Il convient, cependant, de tempérer notre enthousiasme et de nous demander s’il n’y a pas, là, terreau trop fertile à l’autocomplaisance de la part de Helvetia. La question se pose peut-être parce que, justement, nous ne sommes plus « au temps de » et que cette désuétude est à mettre au débit du groupe. Aussi bonne et touchante soit-elle, la musique d’Helvetia ne pècherait-elle pas à se regarder trop longuement le nombril ? C’est le problème avec la tristesse et la mélancolie. Autant c’est sympa de s’y vautrer grassement en attendant qu’une belle âme nous y en sorte, autant, à la longue, le caractère égoïste (égocentrique) et lâche de la chose nous contraint à ne pas être à la hauteur de nous-mêmes, et nous n’avons pas le temps pour ça. Parfois, le sentiment nous saisit que le groupe tire « à blanc » et que ce qui est aujourd’hui un album, aurait pu (dû) être un EP.

On va dire que c’est le genre qui veut ça. Les bluettes éternelles doivent s’entourer de grisaille pour que leur spleen soit le plus éclatant. Elles sont suffisamment nombreuses ici pour occulter les quelques reproches administrés plus haut, mais on se demande si l’on se souviendra longtemps de cet album, ou s’il va rejoindre la cohorte des « sympas » que l’on n’oublie pas, parce que l’on n’oublie rien.

Max

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