Hellfest part 2 (Clisson), du 23 au 25/06/22

Publié par le 13 juillet 2022 dans Live reports

À peine rentrés d’un premier acte brûlant, il a fallu reprendre le chemin des bureaux dès le lundi matin, ne pas oublier de laver vite fait bien fait sa lingerie fine et préparer de nouveau son sac à dos en mode pluie drue qui s’annonce, pour retourner en terre nantaise et ses alentours, dont le fameux Clisson, royaume du metal, et accessoirement cité médiévale.

Pour fêter sa XVème édition et aussi sûrement prendre sa revanche sur deux années de coups d’épée dans l’eau, le Hellfest a voulu programmer un second week-end de 4 jours remplis jusqu’à la gueule avec nombre de groupes historiques porte-étendards des scènes qu’ils représentent. Évidemment, il nous a été difficile de tout voir, donc nombre d’oublis parsèment ce live report que vous trouverez sans doute évoqués ailleurs chez nos principaux concurrents confrères.

Jeudi, l’ambiance est « heavy » !

Dès le jeudi, le festival aligne de grosses têtes d’affiche qui font déplacer les foules. On les soupçonne d’ailleurs d’avoir voulu trouver une certaine cohérence de programmation pour chaque journée, malgré la diversité des scènes et styles présentés. Le hard rock à tendance heavy metal, voire power metal, était à l’honneur avec la programmation successive en Mainstage 1 et 2 des Anglais de Whitesnake, puis des Allemands d’Helloween et Scorpions.

UFO, pionnier du hard rock anglais, était aussi de la fête plus tôt dans l’après-midi et offrait un concert moins kitsch que ses congénères et plus chargé en émotion, suite aux multiples désagréments que la vie lui a infligé récemment. Pour terminer sur la partie la plus heavy de cette programmation journalière, Steve Vai était présent en fin d’après-midi pour mystifier la grande scène n°2 de ses doigts agiles et aériens. Veste rouge retroussée aux manches, utilisant tour à tour des guitares fluos, dotées de sangle de velours ou couvertes d’enluminures, le guitar hero américain a fait le show avec une technique qui laisse pantois, presque hagard, mais sans oublier de distiller une ambiance décontractée à base de moues faciales piquées à Jim Carrey. Curieusement, l’ambiance était encore plus folle dans la foule, car une jeune fille au petit gabarit s’amusait à porter des vikings metalleux à bout de bras pour qu’ils y voient mieux… Le Hellfest et son renversement de valeurs, digne d’une université de l’Illinois !

La plus belle moue de Steve

Exit le heavy metal, place au stoner et à l’un des sommets de la journée avec Lowrider. Les suédois s’imposent encore et toujours comme les fils spirituels de Kyuss, tant le son est là, familier, tout de suite reconnaissable, il nous happe pour ne plus nous lâcher. Nous sommes en communion directe avec le désert, nous planons haut sur la terre, hors du temps, loin au-dessus de notre corps. Les compos sont belles, bien exécutées, le groupe est bel et bien revenu de son hiatus pour notre plus grand plaisir. Si on ne le savait pas déjà, « Ode to Ganymede » est d’ailleurs un sacré morceau, la version live ne décevra pas. En bon voisin scandinave, Slomosa est la bonne surprise stoner, un jeune groupe à suivre de près, qui ne se laisse aucunement impressionné par ses aînés et pratique sa musique avec fougue et sérieux. Son stoner est très mélodique, mélangé à des styles différents et complémentaires qui apportent un réel plus à la formule éculée du desert rock. La voix est aussi symptomatique de ce vent d’air frais apporté au genre. Comme quoi être né en Norvège et comprendre ce qui fait l’essence même du rock cramé est possible.

Hangman’s Chair a acquis une sacrée réputation dans sa catégorie, doom et sludge metal. Les Français sont impeccables, à la fois obscurs et saillants. Ils prennent le temps de créer des ambiances, puis déroulent. Décharges de décibels, moments d’accalmie, soudaines envies de pop eighties, le groupe est en maîtrise. Certains diront que les nouvelles orientations et le chant clair éloignent le groupe de ses racines, d’autres apprécieront juste le résultat qui lui forge une belle identité.

À peine a-t-on le temps d’entendre fleurir à nos oreilles le « Vent du changement » venu d’Allemagne ou tout du moins de la Mainstage 1, que l’on fonce ensuite voir Heilung sur la scène The Temple. Le chapiteau est bondé et ne permet pas de s’approcher outre mesure. Dommage, le spectacle est des plus captivants. C’est l’autre sommet de cette journée. Une sorte de dark folk cryptique à obédience viking que ne renierait pas David Tibet (Current 93). La scénographie est envoûtante : chanteuse et chanteur aux bois de cerfs et masques à frange, soldats menaçants qui chargent et tambourins à tous les étages. C’est infiniment beau et rempli de mystère des temps anciens. La magie opère à fond pour un peu qu’on abandonne ses derniers interdits et que l’on accepte de se plonger dans cette communion musicale thérapeutique. Et là, viennent tout de suite à l’esprit des images de Midsommar avec un homme horrifié et piégé dans une peau d’ours, encerclé par les flammes…

La journée déjà bien remplie se termine en beauté avec Jerry Cantrell sur la scène The Valley, venu défendre son nouvel album solo, mais aussi jouer quelques morceaux d’Alice In Chains, parce que bon, le public est quand même là pour ça avant tout… Greg Puciato de Dillinger Escape Plan est présent pour remplacer Layne Staley. Il s’en sort plutôt bien d’ailleurs, en tout cas « il fait le job », comme on dit. Cette parenthèse metal grungy nocturne est bienvenue et on se prend à rêver à plus de programmation de ce type, plus de groupes issus de la scène grunge au Hellfest en somme. Et là, vous nous dites, mais c’est déjà le cas. Ok, juste plus souvent alors !

Une certaine idée du rock nineties

Vendredi, c’est plutôt « noisy », à tendance « rainy »

Le vendredi pointe le bout de son nez, avec sa programmation digne d’un festival des années 90 (Killing Joke, Ministry, Godflesh, Nine Inch Nails) et ses cieux menaçants chargés de pluie. On se croirait revenu à Woodstock ’94 (même si on n’y était pas), la boue sur le corps de Trent en moins. NIN occupe d’ailleurs une place de choix lors de cette journée, comme tête d’affiche de la Mainstage 1.
Mais commençons dans l’ordre, avec la scène The Valley et un groupe stoner très attendu, le bien nommé Stöner, aka la collaboration entre Brant Bjork et Nick Oliveri. La formule, sans être la plus originale qui soit, est rudement efficace, très bien troussée, les deux patrons du desert rock ont la morgue, l’expérience et le charisme qu’il faut. Pour une journée qui s’annonce très humide, un peu de rock ensoleillé et sexy dès l’entame est des plus agréables. Puis, au détour d’un morceau, un détail nous frappe : Brant Bjork et Lou Barlow sont la même personne !

Place maintenant à la Mainstage 1, assez près de la scène, pour assister au phénomène Health. La musique electro noise expérimentale des californiens est très énergique, le son, particulièrement puissant et agressif, il vrille les oreilles et l’ensemble du corps. John Famiglietti balance sa chevelure et sa basse dans tous les sens. Jake Duzsik essaye d’incorporer des lignes de chant délicates, presque pop, dans tout ce maelstrom bruyant. La recette prend par moments, puis à d’autres endroits, une lassitude transparaît, due en partie à un manque de composition ou de chanson masqué par le rendu sonore tonitruant.
On retourne dans « la Valley » pour un autre groupe noise très attendu : Human Impact. À savoir, un supergroupe formé d’éléments d’Unsane, Cop Shoot Cop et de Swans, qui pratique une noise de grande classe, bande-son idéale pour la grande extinction de masse à venir. Certains membres ont été remplacés pour la tournée, mais l’indéboulonnable Chris Spencer est là, casquette vissée sur la tête, voix surpuissante et guitare acérée, tenue à bout de bras, même quand une sangle casse. Le Unsane en chef est aussi le frontman de cette formation. Jim Coleman s’éclate aux claviers et apporte une réelle plus-value dans l’assise sonore, digne d’une cascade de lave en fusion. La prestation est à la hauteur de l’attente, finalement assez proche d’Unsane, dû notamment à la voix unique de Chris. Le premier sommet musical de la journée.

Muscle saillant pour noise bruyante

À partir de ce moment-là, on opère des allers-retours successifs entre les Main stages et The Valley, tout en évitant soigneusement d’emprunter les rigoles de boue qui pullulent sur le site. La tendance journalière est à l’indus et à la noise radicale. Nitzer Ebb et son EBM matinée d’indus font danser la

grande scène quand Godflesh hypnotise son public, soudain extatique, les oreilles en feu et le cerveau trituré par les saillies sonores de Justin Broadrick. Sur les grandes scènes se succèdent des légendes avec Killing Joke et Ministry. KJ avait déjà joué lors du premier acte. Ils reviennent cette fois-ci sur l’une des grandes scènes, avec la même formule, le même allant et une classe demeurée intacte. À croire que le groupe anglais se nourrit des temps difficiles qui sont les nôtres. La bande d’Al Jourgensen est elle aussi très en forme, dans un décor plus sobre que d’habitude, à part une sculpture macabre faite de crâne et de plumes au premier plan. Al arpente la scène de long en large, plein de fougue et de générosité. Son apparence metallo tribale capte les caméras et rend parfaitement bien sur écran géant, dans un mix réussi entre un des méchants jumeaux albinos de Matrix et un personnage d’Apocalypto. Le cinéma est d’ailleurs important pour Ministry, puisqu’il leur permit de raviver la flamme après leur prestation incongrue, quoique mémorable dans un film de Spielberg (A.I., 2001).

Entretemps, retour à bride abattue vers « la Vallée » pour voir la très attendue A.A. Williams. Ambiance intimiste, machine à fumée qui fonctionne à plein régime, un peu de douceur mélancolique et plusieurs belles envolées lyriques dans un monde voué à la rutilance sonore. Le tout est joliment exécuté et, sans être non plus révolutionnaire, tant les références restent malgré tout appuyées, on est curieux de savoir ce que cela donnerait dans une plus petite salle propice au rayonnement de chansons aussi délicates.

Quelques heures plus tard, sur la même scène, Earth, en mode trio, continue de ralentir le tempo et pratique son america drone avec une radicalité renouvelée. La bande à Dylan Carlson ne cherche jamais à arrondir les angles, ni plaire outre mesure, elle est à mille lieues de telles considérations et continue de creuser son sillon, que ce soit sur disque ou en concert, quitte à s’aliéner une partie du public. La musique de Earth est hors-norme, elle demande de s’y abandonner entièrement. Si l’auditeur y arrive, il peut prétendre à atteindre de nouveaux cieux, pénétrer d’autres plans d’existence jusqu’à assimiler l’infime musicalité de la tectonique des plaques. Et là, on vient de s’aliéner une partie du lectorat.
Pour parfaire cette journée décidément marquante en termes de programmation, mais aussi à cause des litres d’eau qui tombent sur nos poires, Alice Cooper, puis Nine Inch Nails se succèdent sur les scènes principales. Cette nouvelle édition pouvait compter sur la présence remarquée d’une nouvelle statue géante de Lemmy. S’il y avait une deuxième statue hommage à créer pour le site, mais cette fois-ci du vivant de l’artiste, Alice Cooper serait un bon choix. Tant Vincent Damon Furnier est un des vétérans les plus fiables qui soient, avec ses numéros classiques de shock rock à base de camisole et « d’affreux bébé millionnaire ». Tout cela fonctionne comme aux premiers temps, avec la même envie et le même sens rodé du spectacle.

Tout va bien dans ma tête

NIN est égal à lui-même, maître de ses effets et sûr de son talent, rien ne dépasse dans sa prestation, ni ne tombe à plat. L’utilisation d’effets de réalisation au niveau des écrans géants ne permet cependant pas de bien voir ce qui se passe sur la scène quand on se trouve loin, c’est bien dommage. Mis à part cela, rien à redire, si ce n’est qu’un peu de boue écrasée sur la tête de Trent aurait constitué un plus non négligeable. #teamWoodstock94

Vient alors le deuxième sommet de la journée avec la bande de Justin Sullivan : New Model Army. Décidément, tous les meilleurs se sont donnés rendez-vous sur la scène The Valley. Avec ses quarante années et plus d’expérience et son envie furieuse d’en découdre, le groupe britannique délecte ses fans d’un enchaînement de tubes joués tambour battant comme « I Love the World » ou « Here Comes the War ». C’est punk, rapide, mélodique, ça flirte avec la new wave et même le rock celtique. Surtout, que de chansons bien composées et percutantes, où mélodie et construction sont bien présentes et ne se cachent pas derrière un quelconque paravent sonore. Un set furieux, expérimenté et particulièrement puissant, à l’image de Killing Joke, au même endroit, le week-end d’avant.

Enfin, samedi, c’est bouillie par terre et « punky-sexy » dans les oreilles !!

Le fait le plus marquant de cette dernière journée de festival (et oui, pas de 4ème jour, ni de Metallica pour nous) est le concert des Guns… non on rigole, c’est la BOUE !

Plusieurs tendances de programmation pour cette journée du samedi. D’un côté, une certaine idée du rock hédoniste, avec Gary Clark, Jr. en mode Hendrix, voire Stevie Ray Vaughan, plutôt que country blues, ou encore les prestations solides et sexy de Monkey3, Myles Kennedy et Kadavar, habitués aux solos de séducteurs et aux riffs malins qui font déhancher sans qu’on s’en aperçoive.

De l’autre côté, les grandes prêtresses du metal symphonique et gothique sont à l’honneur, avec notamment les concerts de deux évidences : les Hollandais d’Epica et les Finlandais de Nightwish qui ont soigné leurs scénographies, apparences (il y est beaucoup question de cuir et de corset) et interprétations. Dans un registre plus intimiste, la danoise Myrkur investit la scène The Temple pour un set de folk gothique traditionnel, à tendance païenne, qui prône le retour à la nature et l’arrêt des live reports. Pas si éloigné de Heilung finalement, même si le spectacle était, ici, plutôt sobre et attendu. Plusieurs Hellfestiens se donnèrent d’ailleurs en spectacle eux-mêmes pendant le set, en s’affalant de tout leur long dans la boue sans le vouloir.

Floor Jansen de Nightwish s’époumone

Une autre chanteuse, Aphrodite Patoulidou (ce nom !), occupe le premier plan au sein d’Igorrr, avec son chant lyrique, opposé à celui guttural de JB Le Bail. La formule de Gautier Serre (tête pensante d’Igorrr que l’on aperçoit derrière aux platines), mélange détonnant de breakcore, musique baroque et black/death metal qui a fait les belles heures de la jeunesse de Jeanne d’Arc version Bruno Dumont, fonctionne à plein régime et emporte littéralement le public. Changements de rythme brutaux, envolées lyriques suivies de profonds cris qui prennent aux tripes, comme l’impression d’être prisonnier d’un cerveau dérangé pour l’une des prestations les plus remarquables de la journée. Restons en France avec une des plus belles fiertés hexagonales de ces dernières années, Slift et son stoner psychédélique brillamment interprété. Le groupe toulousain continue son bonhomme de chemin après un premier album marqué par de belles saillies rock et une imagerie magnifique de Philippe Caza, ainsi qu’un album live estampillé Levitation Sessions de bien belle facture. Autant dire que sa prestation live était attendue. L’énergie est à son maximum et l’exécution instrumentale au top, le groupe s’est disposé en triangle au milieu de la scène, proches les uns des autres. Le rendu sonore est presque trop tonitruant, cela manque parfois de clarté et de détail et gâche un peu la fête. Mais ne boudons point notre plaisir.

Nous avons essayé par tous les moyens de repousser l’échéance du concert des Guns N’ Roses, en se trouvant des excuses comme commander un verre à ce moment-là ou passer aux toilettes pour se délester du liquide bu, mais les californiens jouaient au moins 3 jours 2h30, difficile de les éviter. Que dire ? Slash et Duff McKagan sont en forme et assurent le show, Axl un peu moins… Slash utilise une talkbox, le jeu impressionne, mais c’est quand même assez ridicule visuellement parlant. D’ailleurs, il y a une tendance au talkbox cette année, Scorpions l’ayant déjà utilisée auparavant. Et puis, soudain, on a mal à son Dylan, c’est le massacre de « Knockin’ on Heaven’s Door » qui parvient à nos oreilles. On se penche alors en avant, on ramasse de gros morceaux de terre boueuse et on les fourre dans nos esgourdes jusqu’à ne plus rien entendre.

La fin du festival approche pour nos corps meurtris et douloureux, quoi de mieux qu’aller faire un tour sur la Warzone pour terminer en petits morceaux. Car s’il y a une dernière tendance qui se confirme pour cette journée, c’est la présence de la sainte trinité du punk hardcore : Discharge, The Exploited et GBH. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui impressionnent le plus, Colin Abrahall est demeuré presque intact depuis le début des années 80, toujours aussi tranchant, concerné et acéré. Même si la voix a perdu en puissance et que le look laisse parfois penser à un mix anglais entre Florent Pagny et Nicolas Sirkis (deux nouvelles entrées artistes pour ExitMusik), la vitesse et l’énergie sont là, ainsi que les chansons qui s’enchaînent à un rythme effréné. Les vétérans du punk assurent, presque plus que leurs collègues hard rockeurs.

Colin Abrahall reprend son souffle entre deux invectives

C’est maintenant la véritable fin pour nous, ce fut épique et glorieux ! On aura éprouvé toutes les températures du baromètre, d’un extrême à l’autre, à l’image de ce festival unique qui manie de main de maître tout le spectre des musiques énervées.

Julien Savès

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