Heems / Lapgan – LAFANDAR

Publié par le 16 juin 2024 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Mass Appeal India / Veena Sounds, 16 février 2024)

« How does my accent sound when I’m crying? How does my accent sound when I’m dying? » chante Himanshu « Heems » Suri sur « Accent » et ses paroles résonnent étrangement une semaine après s’être pris de plein fouet un énième rappel de ce qu’on oublie un peu trop facilement : dans notre beau pays, on ne goûte guère la différence, on préfère le repli sur soi, on ferme sa porte à double tour, si possible dans la gueule du voisin, qu’il soit ou non dans le pétrin. On préfère rester entre bons à rien (orthographiez-le comme vous l’entendez).

Il y a quelques mois, sortait ce formidable album dans lequel il fait bon se réfugier pour fuir le contexte actuel bien pesant et prendre une bonne bouffée d’air frais. Les responsables ? Le producteur Indo-Américain (from India, donc) Lapgan en charge d’alimenter en instrumentaux aux doux effluves d’Orient son acolyte Heems qui, depuis ses débuts très remarqués en 2010 au sein de Das Racist, trimballe sa nonchalance et sa dérision à ne pas mettre entre les oreille des plus obtus d’esprit qui polluent le paysage médiatique actuellement. « I’m a child of immigrants / Yo, I speak the mother tongue, but I’m illiterate / I’m an idiot, but only just a little bit / I’m inconsiderate, smokin’ on a cigarette » glisse-t-il, espiègle, sur le titre d’ouverture tout en finesse et décalage. Mais pour ceux qui n’auraient rien compris, Heems n’est pas « Stupid, Dumb, Illiterate », contrairement à ce qu’il a dû entendre souvent en grandissant dans le Queens, il est même plutôt brillant, drôle et ses propos fusent et font mouche. En piste 2, se présentation se révèle bien plus proche de la vérité : « I’m Pretty Cool ». Et il le prouve. Là encore, ses mots virevoltent sur une instru des plus enivrantes et ces deux premiers morceaux donnent le ton d’un album cohérent d’un bout à l’autre et néanmoins plus riche qu’il n’y parait. Il semble y avoir un monde entre un « Baba Ganoush » qui fait voyager loin et ouvrir grand ses chakras et un « Going for 6 » étonnamment anxiogène, évoquant davantage des tunnels glauques. Mais dans la continuité du disque, la cohérence n’est nullement questionnable. Fort bien entouré (vise un peu les invités de marque : Saul Williams, Kool Keith, Open Mike Eagle, Quelle Chris…), Heems joue évidemment un rôle prépondérant dans cette homogénéité, et ses collaborateurs se fondent parfaitement dans le décor, sans faire d’ombre à leurs hôtes.

Puisant allègrement dans leurs origines sans renier pour autant les bases du real hip hop, Heems et Lapgan ont trouvé là l’équilibre parfait. Amateurs de sonorités hindoues ou simple aficionados de rap indé, vous trouverez là de quoi remplir votre caddie pour l’année. Ainsi, on se pâmera tout autant devant « Kala Tika » et son sample de chant traditionnel irrésistible que face au plus classique mais non moins redoutable « Obi Toppin (Darling) » qu’on pourrait croire signé Apollo Brown.
On ne s’étonnera donc pas outre mesure que la conclusion du disque envoie un clin d’œil appuyé aux légendaires The Pharcyde avec un « Yo Momma » singeant presque le refrain du (quasi) même titre mythique du groupe de Los Angeles dans les derniers instants d’un disque qui, comme ses ainés ici salués, respire l’intelligence et se révèle tout du long extrêmement rafraichissant.

Jonathan Lopez

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