Norman Would – Timeline

Il fut un temps où chanter en anglais pour des artistes français était l’assurance d’un certain anonymat. Les générations se succédant, ce qui était vrai autrefois ne l’est plus forcément maintenant. En effet, il semble bien loin le temps des moqueries comme dans le clip de Quentin Dupieux (à 3’08) pour le morceau « Flashback » de Laurent Garnier. Cependant, on est en droit de se demander si les choses ont vraiment changé ou si les artistes se posent moins de questions qu’avant et ont décidé de tirer un trait sur certaines couvertures médiatiques au profit d’alternatives modernes. Quoi qu’il en soit, dans le domaine du folk rock, un monde plutôt radical en soi, nombre d’artistes français pratiquent l’anglais depuis un moment, à l’instar d’H-Burns ou d’Herman Düne. Norman Would ne déroge pas à la règle, il s’inscrit dans une tradition française qui sait ce qu’elle doit à l’imaginaire anglo-saxon et plus particulièrement américain. Nourri aux plus grands noms du songwriting, de Townes Van Zandt à Nick Drake, en passant par Jason Molina et Mark Lanegan, l’artiste parisien a choisi d’embrasser complètement cet héritage et de façonner son art afin de le débarrasser de tics trop européens. Résultat : le voyage n’en est que plus réel et dépaysant.
Ce qui frappe en premier lieu chez Norman Would, c’est sa belle voix, chaleureuse, précise, étudiée pour faire naître une profonde mélancolie en chacun de nous. Elle active les zones de plaisir et charrie son flot d’émotions comme tout bon songwriter sait si bien le faire. C’est une musique qui ne se décortique jamais entièrement, mais se vit plutôt, un imaginaire reconnaissable entre mille, dans lequel on s’abandonne totalement. Au détour d’une intonation, d’un phrasé musical ou d’un choix d’arrangement, les habitués de Mark Lanegan ou de David Eugene Edwards trouveront des accointances avec ces figures tutélaires, comme si l’art sacré de la chanson folk reposait encore et toujours sur une colonne vertébrale commune à laquelle on doit payer son tribut si l’on veut accéder à tous ses secrets. On ne sait pas si Norman Would a signé un pacte faustien pour chanter et jouer aussi bien, mais si c’est le cas, c’est la meilleure décision qu’il ait prise, tellement le résultat est à la hauteur.
Même si le modèle normanwouldien se base essentiellement sur l’indémodable binôme guitare dépouillée et voix cafardeuse, Timeline (qui fait suite à Out of the Blue en 2017 et Whenever You Land en 2024) explore nombre d’autres possibilités dans le spectre folk/songwriting et propose un large éventail de saveurs. Sur une quinzaine de morceaux, des ballades douces ou prétendument comme telles (les déjà classiques « Hell Please Help Please » et « Next In Line », « Mind Freeze », la perle « Whirligig », « Beasts Behind Your Eyelids », le magnifiquement sobre « Pedestal ») alternent avec des titres plus intenses qui auscultent tous les bienfaits de la saturation (la fin de « Time Flies Again », le fabuleux titre post-grunge « I Will Go Down », « Outta Sight Outta Mind Outta Me », « Cruel As Cruel Can Be »). On se retrouve plongés dans un véritable songbook, une collection de chansons facilement identifiables grâce à leur ADN commun, mais différentes dans leur exécution. Les apports de Joshua Hudes (studios Resonance 93) et Nathan Moses à l’enregistrement, ainsi que de l’immense Kramer au mastering de l’album, sont indéniables. Le sillon creusé par toutes ses forces combinées témoigne d’un réel courage, celui de créer une musique intemporelle, sans frontières, qui ne cherche pas forcément à répondre aux attentes d’aujourd’hui, mais obéit plutôt à la recherche d’une beauté émotionnelle. Norman Would n’a vraiment pas à rougir de ces illustres prédécesseurs et des décennies de musique avant lui, il peut s’asseoir à la grande table du folk et participer aux festivités sans problème, tant il s’est appliqué à devenir une voix unique qui mène sa barque comme il l’entend.
Julien Savès