Gojira – Fortitude

Publié par le 27 avril 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Roadrunner, 30 avril 2021)

S’il y a quelque chose de formidable avec le metal, c’est cette capacité qu’il a de porter au sommet des groupes venus de pays pas nécessairement très présents dans la cartographie du rock. On pourrait sans doute m’objecter qu’il y a au moins un autre genre de musique pour lequel c’est le cas : l’electro. Des Français de Daft Punk au regretté DJ suédois Avicii, nombreux sont les musiciens non anglo-américains à avoir dominé le genre. Oui, mais voilà : l’électro est par essence une musique nomade. Elle se pratique en solo, parfois en duo, avec un matériel assez léger, qui permet d’aller jouer dans tous les clubs du monde. On peut donc trouver naturel qu’y évoluent à un très haut niveau des musiciens de toutes nationalités. Mais le metal ? Qu’est-ce qui pousse tous ces groupes finlandais, lituaniens, chinois, israéliens, brésiliens à soulever des double stacks Marshall et des batteries géantes à double grosse caisse pour aller jouer dans des festivals aux quatre coins du monde ? Ne faut-il pas être un peu malade pour se lancer là-dedans ? Il n’en reste pas moins que le public a répondu présent et que depuis près de trois décennies, il a choisi de déplacer le centre de gravité des musiques énervées ailleurs qu’aux États-Unis ou en Angleterre. Cela fait en effet près de vingt-cinq ans que ces pays n’ont pas su produire un nouveau Metallica, un groupe issu d’une niche alternative qui arriverait à se hisser tout en haut du genre. Il suffit pour réaliser cela de regarder quelles furent les têtes d’affiche des grands festivals de metal avant la pandémie : Iron Maiden, Aerosmith, Kiss, Def Leppard, ZZ Top … À l’exception de Tool, un groupe qui s’est tout de même formé il y a plus de trente-et-un ans, les groupes britanniques ou américains capables de faire venir des dizaines de milliers de festivaliers étaient déjà en activité quand l’auteur de ces lignes est né – et croyez-moi, chers lecteurs, ça ne date pas d’hier.

Et c’est donc désormais à un groupe français que revient l’honneur de dominer la scène metal mondiale. N’ayant pas sorti d’album depuis le très réussi Magma en 2016, Gojira était attendu et c’est sans surprise que les cinq singles issus de leur nouvel album Fortitude sont allés directement se caser dans les premières places du top metal de Spotify. La success story des frères Duplantier, Joe et Mario, et de leurs deux acolytes, Christian Andreu et Jean-Michel Labadie, est un exemple de sincérité et d’intégrité comme seul le monde du metal sait en produire : un line-up stable depuis 1998, une musique qui a su s’affiner album après album sans jamais aller chercher le succès, des mecs simples, entièrement dévoués à leur pratique instrumentale comme de grands athlètes pratiquent leur sport et, par ailleurs, pas la moindre vague, pas la moindre controverse, pas la moindre vacherie proférée à l’encontre de tel confrère ou telle consœur. Tout cela pour dire que ce septième album représente pour Gojira un moment Roots, où les étoiles semblent toutes bien alignées, comme elles l’étaient pour Sepultura il y a très exactement vingt-cinq ans. Et bien évidemment, on pense énormément au groupe des frères Cavalera et pas seulement parce que la plage 2, « Amazonia », avec son riff primitif et son groove tribal, rappelle « Attitude » sur Roots. Avec leurs riffs syncopés et dissonants – on ne parlait pas encore de « djent » – et leur nü metal de bon goût – non, ce n’était pas un oxymore -, les Brésiliens défrichaient de nouveaux territoires dans la musique extrême et c’est peu dire que Gojira s’est engouffré dans la voie royale ouverte par leurs prédécesseurs.

On ne peut donc s’empêcher de jouer au jeu des comparaisons er de se poser la question : ce nouvel album va-t-il représenter le même choc que Roots en son temps ? Soyons honnêtes, nous n’avons plus quinze ans et pour savoir exactement si Fortitude pourrait avoir le même impact, il faudrait arriver à retrouver la candeur de nos années d’adolescents, oublier les références et l’évolution musicale des vingt-cinq dernières années. En 2021 plus personne ne semble disposé à créer des genres nouveaux, ou même des fusions nouvelles de genres existants. La dernière en date, dans le metal du moins, aura été celle mêlant black metal et shoegaze mais même si – n’en déplaise à quelques fâcheux – ça a donné quelques-uns des plus beaux disques de la décennie passée, ça n’a pas vraiment bousculé la galaxie metal dans son ensemble. Au lieu de créer de nouvelles formes de musique, donc, Gojira se contente d’être un genre en soi et de faire du Gojira, ce qui est déjà une forme de parachèvement. Désormais aussi reconnaissable que celui de Metallica ou AC/DC, le son du groupe vous prend aux tripes dès les premières secondes. « Born For One Thing » démarre sur les chapeaux de roue : riffs toujours merveilleusement (dé)construits à partir de glissandi et de tapping, batterie toujours aussi créative, ces gueulantes toujours dans le ton, tous les éléments qui ont fait le succès de Gojira sont présents dès la première minute de l’album. Oui, mais perçoit-on réellement une nouveauté sur ce disque ? La première impression est celle d’assister à une forme de fan service, une synthèse du très énervé L’Enfant Sauvage et du plus mélancolique Magma particulièrement bien foutue, mais dans laquelle on peinerait à déceler, à défaut d’une évolution, l’élément de cohésion qui ferait de ce disque un objet autre que la somme des chansons qui le composent. Car s’il y a bien quelques nouveautés, les éléments tribaux sur « Amazonia » dont nous avons déjà parlés, l’espèce de desert blues de l’instrumental qui donne son titre à l’album et qui débouche sur « The Chant », l’un des morceaux les plus mélodiques jamais composés par le groupe, aucun de ses éléments ne va vraiment venir colorer l’album dans son ensemble, ce dernier alternant entre uppercuts (« Into the Storm », « Grind ») et morceaux plus posés (« Hold On », « The Trails »).

Après deux écoutes, on s’apprêtait donc à rendre notre copie en disant « un bon Gojira mais un petit pas pour ces géants » ou un truc du genre. Mais voilà, à force d’écoutes répétées, on l’a trouvé cet ensemble cohérent qui donne à cet album sa raison d’être et sa spécificité dans la discographie du groupe : cet élément, c’est sa franche positivité. Même lorsque le groupe tabasse à coups de riffs assassins et de futs martelés, l’énergie qui s’en dégage est fortement optimiste, lumineuse et tournée vers l’avenir. On parle beaucoup de « bienveillance », de « masculinité non-toxique », du « monde d’après » et autres expressions que les cyniques qualifieront de « Bisounours », et Gojira est arrivé avec ce disque à proposer un melting-pot musical qui retranscrit parfaitement cette atmosphère-là. Le groupe construit avec ce disque un environnement dans lequel on se sent bien, une forme d’agression réconfortante – là, c’est bien un oxymore – et arrive à communiquer ce sentiment alors même que l’actualité, tant à court qu’à long terme, semble n’avoir jamais été aussi anxiogène. Dans ce contexte-là, même « Another World », que j’avais trouvée lorsqu’elle était sortie en single un peu décevante, prend tout son sens. Les quatre membres du groupe, représentés en dessins animés dans le clip qui en fait la promotion, se révèlent être les Ulysse 31 et les Capitaine Flamme de notre époque, des héros pour les grands enfants que nous sommes devenus. Et soudain, ce titre, Fortitude, apparait non plus comme un slogan un peu stupide, un « tous ensemble » digne d’un meeting politique de bas étage, mais comme la représentation exacte de ce que cet album nous fait : nous rendre un peu plus forts, après cette année absurde qui nous a tous laissés groggy. Merci, les gars.

Yann Giraud

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