Godspeed You! Black Emperor – G_d’s Pee AT STATE’S END!

Publié par le 4 avril 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Constellation Records / Secretly, 2 avril 2021)

La belle surprise que l’arrivée inattendue de ce nouvel album de Godspeed You! Black Emperor, G_d’s Pee AT STATE’S END! Quasi absents des médias ou réseaux traditionnels de communication, quasi invisibles dans des interviews, le groupe ne cultive pas son image, en tout cas pas de la manière narcissique que l’on a trop l’habitude de côtoyer aujourd’hui. À peine agrémente-t-il l’annonce de son nouveau disque par une déclaration laconique qui vaut le détour dans un communiqué de presse. Le collectif canadien est pourtant depuis la fin des années 90 un des groupes les plus explicitement politiques et farouchement anti – capitalistes de la scène mondiale. Du rock vraiment indé sur un des plus beaux labels indé, Constellation Records (Do Make Say Think, Silver Mount Zion…). Avec une musique purement instrumentale.

Alors, je ne cache pas qu’une certaine excitation a précédé la première écoute du nouveau disque d’un de mes groupes fétiches. Ceux dont vous emmenez les disques sur une île déserte. Ceux qui ont radicalement fait évoluer votre perception même de ce que peut être un disque. Pour ma part, il y a un avant et un après Lift Your Skinny Fists Like Antennas To Heaven, le deuxième album des montréalais. La deuxième partie de leur carrière, depuis la reformation de 2010 et ce 4e album depuis 2012, n’égaleront jamais le choc esthétique des 3 premiers albums. Et notamment la puissance, le souffle épique et la mélancolie poignante de Lift Your Skinny Fists. Ceci étant posé, la première étape de l’écoute s’est orientée, après étude rapide du tracklisting (que vous trouverez plus bas) et de la durée des morceaux, à l’écoute des 2 pièces les plus courtes. Cela fait 3 albums que GY!BE réitère ce genre de tracklisting avec une fâcheuse tendance à positionner des drones pas super décisifs (#euphémisme) au milieu de titres majeurs qui renvoient (presque) toute la galaxie post-rock à ses chères études. J’étais sur mes gardes surtout depuis l’album Asunder, Sweet and Other Distress, celui que j’écoute le plus souvent (de la période post-reformation) et dont le son abrasif et lourd me fascine (essayez « Peasantry, or Light ! Inside of Light » sur volume 11, ça décolle le papier peint). Au passage, je ne suis pas ultra convaincu par la production de Jace Lasek, que l’on retrouve ici aux manettes, après un très bel album de The Besnard Lakes en début d’année, groupe dont il est un des co-fondateurs. Le collectif montréalais a depuis Lift Your Skinny « sali » le son de ses disques, et j’en suis assez content vu que ledit album avait tout dit dans l’équilibre parfait entre le lyrisme des cordes et la puissance de la section guitare-basse-batterie. Donc autant évoluer. Les cordes parfois symphoniques et lumineuses sont plus en retrait sur les disques suivants (Albini sur Yanqui U.X.O., sûrement pas un hasard) et les guitares plus agressives, sur des rythmiques parfois plombées, voire des drones noisy. Jace Lasek ne choisit pas vraiment sur ce nouvel album. Il joue l’équilibre. Alors qu’il y avait matière à gonfler un peu la puissance, du premier titre par exemple. Au moins, il n’y aura pas de drone que l’on zappe allègrement.

Le dernier titre « Our Side has to win (for D.H.) » qui s’en rapproche le plus est plutôt réussi avec ses cordes à fendre le cœur le plus endurci et son envie d’élévation pour quitter les affres du 2021 Covidé. Et quel titre ! Our side has to win. Un violon tragique, un morceau poignant et c’est toute l’humanité au bord du chaos que le groupe réussit à évoquer. La déclaration du groupe dans le communiqué de presse s’achève sur ces 3 lignes.

« much love to all the other lost and lovely ones,
these are death-times and our side has to win.
We’ll see you on the road once the numbers fall.
»

Ce dernier titre en est la parfaite bande-son. Our side has to win.

« Fire at Static Valley », le titre le plus court du disque (6 minutes) nous renvoie au post-rock inquiet et sombre de Yanqui U.X.O., avec une pulsation de grosse caisse qui semble sonner le glas. Un lendemain d’annonce de reconfinement, ce n’est toujours pas l’idéal pour se remonter le moral. Mais passons au plat de résistance de ce nouvel album soit les 2 titres de 20 minutes positionnés en pistes 1 et 3. Le tracklisting indique le retour de titres avec différents mouvements-parties que l’on avait croisé sur Lift Your Skinny. Et également le retour d’enregistrements avec cette fois-ci des captations de radio. Mais celles-ci au début « A Military Alphabet » et « Government Came » ne peuvent rivaliser avec la mélancolie poignante de Murray Ostril racontant le Coney Island de sa jeunesse sur « Sleep » (sadness level 1000) ou le monologue halluciné sur « Static » sur mon album préféré de GY!BE. On ne va donc pas s’attarder. Et c’est là que le tracklisting complet va prendre tout son sens. Autant que la segmentation encore différente des titres sur la chaîne Youtube du groupe (8 pistes pour 4 sur l’album). Sur « A Military Alphabet », ce n’est qu’après 2 minutes que l’on retrouve des cuivres qui servent de réelle intro à la première grande secousse de ce disque. Soit l’énorme doublette « Job’s Lament » – « First of the Last Glaciers » qui débute par quelques notes répétitives de guitares vers 4:35. Bah oui, c’est Godspeed, ça s’apprivoise avec un tracklisting minuté et pas à la première écoute (ni à la XIème me crie le hater du fond). Un peu plus loin, une rythmique bien granuleuse annonce une de ces montées godspeediennes que l’on vénère. Ça s’emballe avec une salve de cordes vers 7:45 et c’est parti. Guitare lead, ce gimmick sautillant entêtant, la marée sonore grossit, enfle, monte encore et encore, inexorablement. Pour emporter nos dernières réticences. Qui étions-nous pour douter du retour du Godspeed triomphant ? A 12:30, l’instant de calme, la respiration coupée, on se prépare pourtant à replonger dans le tourbillon de « First of the Last Glaciers ». A 13:45, le violon et le riff lumineux qui va incruster ta mémoire. Un petit coup de « crying » guitares et de belles cordes et nous voilà conquis. Il est 18:40 et on se fout que les presque 2 dernières minutes de « where we break how we shine (ROCKETS FOR MARY) », ne soient que détonations (?) et bruits d’oiseaux. On vient de se faire un ride d’enfer sur le spot canadien de grosses vagues post-rock le plus célèbre.

Mais on n’est pas encore rassasié et on va reprendre la marée sur la 3e piste. « Government Came », nouvelle plongée dans la mystique Godspeed. Complainte menaçante et sombre, dans un premier temps, le titre semble s’éclairer vers 6:30 comme le vent chasse les nuages. Les cordes annoncent l’éclaircie, l’espoir est de retour. Les guitares « pleurent » comme aux meilleures heures des canadiens. Et c’est armé d’un nouveau souffle que l’on affronte l’inconnu. La tempête semble loin à cette 12e minute. La mer d’huile, le ciel est limpide. C’est le début de la triplette « Cliffs Gaze »- « cliffs’ gaze at empty waters’ rise » – « ASHES TO SEA or NEARER TO THEE », une nouvelle montée annoncée par un riff triomphal à 14:05. Et on va se prendre une des rafales de l’année. Et le sommet de ce disque qui va nous regonfler le moral pour les mois (les années ?) à venir, dès que la charge est sonnée à 15:30. Attention… c’est BEAU ! Les cloches sonnent sur la fin. Comme une célébration. J’avais déjà le poing levé depuis longtemps.

2021. On est quand même chanceux. Deux grands noms du post-rock reviennent avec 2 (très) grands albums. Après Mogwai et son album à la patte mélodique bluffante, voilà GY!BE qui réplique avec un album de haute volée où il n’invente rien, certes, mais creuse encore son sillon, inlassablement. Les abîmes mélancoliques sont toujours insondables, les sommets lumineux et euphorisants. Je n’ai toujours pas trouvé de meilleure bande-son pour traverser notre siècle tourmenté.

Our side has to win.

1.“A Military Alphabet (five eyes all blind) (4521.0kHz 6730.0kHz 4109.09kHz) / Job’s Lament / First of the Last Glaciers / where we break how we shine (Rockets for Mary)”20:22
2.“Fire at Static Valley”5:58
3.“”Government Came” (9980.0kHz 3617.1kHz 4521.0 kHz) / Cliffs Gaze / cliffs’ gaze at empty waters’ rise / Ashes to Sea or Nearer to Thee”19:48
4.“Our Side Has to Win (for D.H.)”6:30

Sonicdragao

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