Emily Jane White – Alluvion

Publié par le 26 mars 2022 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Talitres, 18 mars 2022

À l’automne 2019, je découvrais Emily Jane White à la faveur de la chronique de son album, l’excellent Immanent Fire. J’avais ensuite eu l’occasion (précieuse) de l’apprécier sur scène en février 2020, dans un avant-dernier concert… before le Grand Confinement. Quelques Bandcamp Fridays plus tard, me voilà plus familier avec l’univers folk élégant de la californienne.

Et sa voix, douce et inquiète, est rapidement devenue une de mes préférées de la scène actuelle, un refuge régulier quand le monde s’obstine dans la brutalité et le chaos. Il faut croire qu’Emily Jane White n’oublie pas d’observer ce qui l’entoure puisqu’après un dernier album autour de la thématique de l’urgence climatique, ce nouvel opus, Alluvion, explore le deuil et son impossibilité (?) dans nos sociétés, à travers la disparition des espèces vivantes, humaine ou animale, entre pandémie et extinction de masse.

« This mourning lives in everyone who has lost someone » chante-t-elle ainsi sur « Crepuscule », mélancolique complainte avec en fil rouge une guitare économe et mélodique et des nappes de synthé. Si vous cherchiez le tube de l’été par ici, c’est raté.

L’enregistrement du disque, perturbé par les divers confinements et la distanciation forcée des musiciens a conduit à un processus créatif nouveau pour la californienne. Seule la batterie et les guitares ont ainsi été enregistrées en présence de tout les musiciens (dont l’habituel Anton Patzner, multi-instrumentiste, aussi aux arrangements et à la production). Les racines folk de son œuvre s’effacent aussi considérablement sur ce disque pour laisser une place centrale aux sonorités électroniques avec des compositions faisant la part belle aux claviers et autres synthétiseurs (j’ai dû faire une petite moue après la première écoute, sorry Miss). Le premier titre envoyé en éclaireur, « Show Me the War », reflète bien cette approche, à peine troublée par la ligne claire et mélodique d’une guitare. D’où un aspect moins organique que dans le reste de sa discographie, bien que ce virage était déjà entamé sur un certain nombre de titres du précédent Immanent Fire. Et la quasi absence des habituelles sonorités boisées et acoustiques de la guitare folk de la californienne (que l’on peut entendre un peu sur « I Spent the Years Frozen »). Il faut ainsi attendre le 4e titre, « Poisoned », pour retrouver son finger-picking signature par exemple, plutôt discret ici. Mais force est de constater que ce parti pris, plus ou moins contraint, ne nuit pas à la qualité de l’ensemble. Une tension sourde hantait déjà la plupart des titres, comme le prélude de drames imminents. La production et le mixage lui donnent une ampleur considérable, avec une batterie qui sonne souvent comme un glas implacable et martial et des guitares parfois menaçantes à l’arrière-plan, qui apportent une légère vibe shoegaze. Avec ce piano délicat qui accompagne souvent sa voix inquiète, Emily Jane White côtoie parfois les sommets comme sur la fin d’un « Heresy », plutôt épuré, aux harmonies vocales superbes. Ou sur l’excellent « Body Against the Gun », superbe numéro vocal qui évoque les très controversés reculs sur l’avortement dans différents états conservateurs américains.

« It happens every day / Her will is taken away
And so you flee to a different state where it’s legal to operate »

Le morceau démarre par un piano fragile, la tension monte crescendo et j’aurais volontiers mis un peu plus de volume sur les guitares frondeuses du fond (comme sur le final de « Hold Them Alive » qui aurait pu être dantesque).

Mais la voix d’Emily emporte tout début de doute sur ce refrain. On peut vite succomber aussi à la (dream) pop plus apaisée de « The Hands Above Me », qui remet les six-cordes sur le devant de la scène. Mais même les pulsations synthétiques du plus banal « Mute Swan » n’échappent pas à la tension sourde qui couve. Une gravité constante, flotte, diffuse, sur la plupart des titres mais la production ample semble ouvrir la fenêtre à chaque apparition vocale de la californienne (« Hollow Hearth »). Et une lumière frêle nous guide alors vers plus d’espoir comme le modeste phare que semble tenir Emily Jane White sur l’artwork très soigné de la pochette (une habitude dont je ne me lasse pas). Et il en faudra de l’espérance pour affronter le tableau sombre du final « Battle Call » qui comme « Show Me the War » semble renvoyer au dur climat politique américain d’après la mort de George Floyd. Mais qui résonne aussi tragiquement à l’heure où les bombes pleuvent sur les Ukrainiens.

« So many lives back from the war
How do you help those restore
Amnesia, what were they there for
Embodiment washed up on the shore
But what lives inside this scar
We never know just what you saw
Bones they break, the battle call
A tragic fate, you train, you draw »

Emily Jane White continue de tracer le cours d’une carrière discographique remarquable avec ce 7e album. Dans la lignée d’un Immanent Fire qui la voyait déjà élargir sa palette sonore, la californienne ose une musique plus synthétique sans y perdre la beauté et la délicatesse qui caractérisent son artisanat. Sa voix agit encore et toujours comme un baume apaisant sur les blessures que ce monde ne manque pas de nous infliger chaque jour. Elle sera bientôt en concert à quelques kilomètres de chez moi. La Joie. Hâte de prendre ma dose de douceur et d’humanité. On en a bien besoin, non ?

Sonicdragao

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