DISCO EXPRESS #14 : Unwound

Publié par le 12 août 2021 dans Chroniques, Disco express, Toutes les chroniques

À l’opposé de notre rubrique sobrement intitulée « discographies » qui se veut objective, exhaustive et documentée, nous avons choisi ici de vous résumer chaque mois des discographies avec concision, après une seule réécoute (quand ce n’est pas la première !) de chacun des disques. Des avis tranchés, des écrits spontanés, plus ou moins argumentés avec une bonne dose de mauvaise foi et d’amateurisme. Cause hey, this is just music!

Un an après la mort du fabuleux bassiste Vern Rumsey, saluons une fois encore la discographie d’un groupe unique.

Unwound (1991) : album auto-produit que personne n’aura l’occasion d’écouter avant… 1995. À retrouver également aujourd’hui (dans le désordre) sur Kid Is Gone. Une découverte pour moi. Forcément, la prod est rikiki et le groupe… différent. Dès l’entame, on a vraiment affaire à un groupe punk* (« Bionic », « Whilst You’re Ahead » au riff saignant est bien percutant malgré les moyens dérisoires). De la rage rentrée et régulièrement dégueulée à l’image de « LD-50 » dont l’intro fait vraiment penser à du early Dino (y compris la « prod »). Quelques bribes expérimentales annonciatrices des miracles à venir (« Crab Nebula »). Le chant est encore en rodage, beaucoup moins affirmé, un brin passe-partout. Ce bon petit groupe a de l’avenir et un train à prendre.

Fake Train (1993) : Sara Lund a pris place sur son tabouret qu’elle ne quittera plus. L’assise s’en ressent et l’affaire se complexifie. Ça grince de partout, les changements de rythme sont innombrables, le groupe négocie des breaks bien noisy parfaitement jouissifs (« Dragnalus »). Tom Jones se fait salement amocher (sur la pochette, cf plus haut), et nous au moins autant. Ça remue, c’est encore un brin plus désordonné et punk que ce qui viendra (« Lucky Acid », « Pure Pain Sugar », « Gravity Slips ») mais une tendance se dessine déjà : ce n’est pas nécessairement quand Unwound fait le plus de bruit qu’il inflige les plus gros dommages. C’est surtout quand il prend le contrôle du temps et nous saisit par surprise (le post punk « Nervous Energy », le pont interminable de « Were, Are and Was Or Is » et son plan tournant jusqu’à ce que mort s’ensuive avant un final des plus tumultueux). Le jeu de Rumsey file déjà le tournis (« Valentine Card »), la gratte de Trosper crie d’agonie (« Feeling$ Real »), c’est très imprévisible, complexe, aventureux. On y est presque. L’ensemble terriblement séduisant, demeure tout de même un poil plus aride que ce qui va suivre, à commencer par l’incroyable…

New Plastic Ideas (1994) : Nouvelles idées, nouveaux horizons… Faux départs, freinages d’urgence, tension palpable et mélancolie à faire fondre le plus gros enfoiré insensible (« Envelope »). Production, précision, passion, auditeur en pâmoison. Ça sent bon l’aboutissement à tous les niveaux. La section rythmique pourrait très bien faire le taf toute seule mais ce chant trainant et cette guitare distribuant les gifles avec parcimonie enfoncent un clou déjà bien entamé. On se perd dans de savoureux et habiles méandres (« Hexenzsene » très Sonic Youth, le final étiré au possible de « Arboretum » où chacun se toise avec défiance). Il y a du post rock là-dedans, un post rock à qui l’on aurait totalement interdit d’être chiant (Trosper oublie de chanter durant les 7 minutes d’« Abstraktions », sans qu’on s’en aperçoive tant on est embarqué de plein pied dans un merveilleux périple). La basse est démente, on est habitué (« All Souls Day »), la guitare en fuite ne sonne comme nulle autre. Aurait-on atteint les cimes ? Patience, on peut viser plus haut.

The Future Of What (1995) : C’est carré comme jamais, le jeu de Lund est calé au millimètre, la prod est impeccable, ça file droit et pourtant ne cesse de bifurquer, ça colle surtout tartes sur tartes. On se demande parfois si ces gens-là ne sont vraiment que trois, on salue Thurston et Lee sur « Natural Disasters », la guitare de Trosper hurle à qui veut bien l’entendre qu’elle endure comme jamais. C’est aussi finement construit que heurté et contrarié, les fabuleux morceaux sont légions (« Equally Stupid », « Re-Enact The Crime », « Demolished », « Accidents On Purpose ». Arrêtez-moi ou je les cite tous). The Future Of What est un peu éprouvant mais Trosper montre l’exemple, livrant une résistance héroïque, pliant constamment mais ne rompant jamais, et on trouve à la clé de tels moments de désespoir sublimes (« Disappoint » !) qu’on tient bon. Unwound écrivait là sa légende et celle du post hardcore. Presque aussi fort que…

Repetition (1996) : Chef-d’œuvre absolu. De ces disques refuges dont on connait la moindre note et qui procurent toujours les mêmes sensations. On repeat. On ne compte plus les instants de grâce qui peuplent ce disque. Du groove haché brise-pattes de « Corpse Pose » à l’ahurissante explosion du refrain de « For Your Entertainment » (mes voisins la détestent), en passant par la basse miraculeuse de « Lowest Common Denominator » ou carrément dub sur ce « Sensible » qui aurait pu être composé par King Tubby (le dub de « Go To Dallas and Take A Left » étant lui très Fugazien), le torrent d’émotion qui jaillit de la guitare irréelle de « Lady Elect »… Le dosage parfait entre la complexité et l’immédiateté, le bruit dompté par les mélodies. Et ce sentiment, immuable, que Trosper, sans être le chanteur le plus charismatique de l’histoire, est le seul et unique qui convient à Unwound.

Challenge For A Civilized Society (1998) : Comment succéder à un tel monstre en évitant la Repetition ? Demandez-leur, nous on n’a pas toujours pas compris la prouesse. Toujours des riffs insaisissables, des futs malmenés avec inventivité, une basse qui ne tient pas en place. « Laugh Track » ne fait rire personne mais choisit plutôt de mettre l’auditoire à genoux. Et une belle tape derrière la nuque. Entre « The World Is Flat », « Sonata for Worldspeakers » (et sa trompette) ou la claustrophobique « Lifetime Achievement Award », Unwound évolue comme souvent sur un faux rythme, avec des titres rongés par la tension rivalisant de beauté. Heureux à chaque écoute comme des naufragés qui touchent la roche, il faut toutefois admettre que les morceaux nous marquent moins que ceux de son inégalable prédécesseur (on n’oublie tout de même pas l’impressionnant « Side Effects of Being Tired » de 9 minutes). L’assurance de vivre un grand moment, constamment renouvelé.

Leaves Turn Inside You (2001) : Un disque résolument plus calme que ses prédécesseurs. Unwound fait désormais dans le contemplatif. Oh les faux punk ! Trosper adopte un chant presque… pop (« Look A Ghost »), parfois tendrement indie lo-fi (« Demons Sing Love Songs ») ou plane complètement en matant ses pompes sur la shoegazeuse « One Lick Less ». Ce groupe ne manquait pas d’idées et d’audace, il en parsème un peu partout 76 minutes durant (oui, tout de même !). Les compos inoubliables manquent toutefois un peu ici, même s’il est tout à fait concevable de se mettre à genoux devant le fabuleux refrain de « Summer Freeze » et le surprenant « Terminus » descend tout le monde en près de 10 minutes d’un post rock aussi épique qu’intenable. Posséder ce disque n’a donc rien d’infamant, et s’il n’est pas indispensable, il reste largement recommandable. Sans parler de douche froide, on doit cependant reconnaitre que la fin du groupe aurait pu être plus glorieuse.

Jonathan Lopez

*Ne surjouons pas non plus les types abasourdis, Rumsey n’a-t-il pas fondé par la suite le label Punk In My Vitamins ?

Unwound en 15 morceaux avec un peu de chaque (version Spotify et Youtube). Si vous en redemandez, ici Julien Savès en avait mis 20, si ça ne suffit toujours pas, procurez-vous la discographie complète, le bonheur vous tend les bras.

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