Deafheaven – Infinite Granite

Publié par le 17 août 2021 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(Sargent House, 20 août 2021)

Je commencerai cette chronique du cinquième album studio de Deafheaven par préciser que pour moi, ce dernier n’est pas seulement un bon groupe, mais un groupe important, tant par la qualité globale de sa discographie que par son apport à la musique metal (et au-delà, à la musique rock). Sunbather et New Bermuda, notamment, sont deux disques qui ont marqué la décennie précédente par leur mélange (presque) inédit de post-rock, de shoegaze et de black metal. La question de savoir si pour cette raison ils appartiennent à ce dernier genre ou s’ils constituent des trahisons à la cause, en revanche, ne m’intéresse pas trop. Pour moi, le mot le plus important dans la caractérisation du style du groupe n’a jamais été ni « black » ni « metal » mais bien « post ». Cet équilibre fureur/beauté que l’on trouve tant chez Mogwai qu’Isis est un genre en soi… et peu importe au final si c’est du rock ou du metal que l’on écoute. Et de la tension entre fureur et beauté, Deafheaven nous en a donné à revendre. Pensez seulement à « Vertigo » sur Sunbather où après avoir livré trois minutes d’arpèges magnifiques de Kerry McCoy, sublimés par les breaks de batterie de Daniel Tracy, le groupe explosait façon My Bloody Valentine avant d’envoyer un solo « power ballad » à la Slash pour repartir en mode full blast avec les cris déchaînés de George Clarke. Ces cinq premières minutes d’un morceau qui en fait quasi quinze contiennent selon moi la quintessence de tout ce qui rend ce groupe vital et excitant.

Ayant trouvé la formule magique dès son deuxième album, le groupe n’avait que deux possibilités : partir dans des directions totalement différentes ou expérimenter sur les différents équilibres pouvant exister entre les deux principales composantes de sa musique, à savoir le metal extrême et la pop à tendance dreamy. Le groupe n’opta pas pour la révolution. Pas de beats electro ou de collaboration avec Dua Lipa, donc. Sur New Bermuda, le groupe décida de faire pencher la balance vers le metal : quelques références à Slayer dans les riffs, une ambiance plus sombre – soulignée par une pochette noire de toute beauté – et une exagération du contraste beauté/fureur. Ça veut donc dire que si New Bermuda était alors le disque le plus violent du groupe à ce jour, il était aussi le plus beau et les passages les plus atmosphériques sont peut-être toujours les plus réussis que le groupe ne nous ait jamais offerts, je pense notamment à la fin en apesanteur de « Come Back ». Il fut aussi l’occasion pour le groupe de stabiliser son line-up et ce qui n’était au départ que la création de McCoy et Clarke devint un véritable effort collectif, ce qui se ressentait sur l’album suivant, Ordinary Corrupt Human Love. Encore une fois, on ne trouvait pas sur ce disque des changements réellement révolutionnaires de la formule trouvée deux disques plus tôt mais une évolution de la dynamique. Outre quelques voix claires et la participation de Chelsea Wolfe, on avait surtout une réduction du contraste entre le pop-rock/shoegaze d’un côté et le metal de l’autre. Le disque, plus long que ses prédécesseurs, possède un son plus travaillé et globalement, si on aime énormément les chansons, force est d’avouer que l’album était globalement moins surprenant que ses deux prédécesseurs, avec à certaines occasions une impression de redite un peu agaçante. Il n’en demeure pas moins que les compos sont toutes bonnes et que des chansons telles que « Canary Yellow » ou « Worthless Animal » méritent largement leur place aux côtés des morceaux cités plus haut. Suite à ce disque, Deafheaven sortit en 2019 une chanson lorgnant vers le black pur et dur, comme un pied de nez à celles et ceux qui ne trouvent pas la formation assez « trve ». Bel effort mais qui n’en reste pas moins une forme de cliché – le coup du morceau ultra-violent faisant suite à l’album le plus calme du groupe à ce jour…

Puisque ce dernier aime jouer sur les contrastes, il n’est donc pas très étonnant de le voir aujourd’hui sortir un disque lorgnant plus que jamais vers le shoegaze et la dream pop. Infinite Granite fut donc annoncé par deux morceaux sur lesquels on entendait clairement Clarke chanter plus que hurler. Il y a bien quelques growls à la fin de « Great Mass of Color » mais rien de trop choquant pour l’oreille fragile. Bonne surprise : le frontman du groupe chante très correctement. Moins bonne surprise : sur ce morceau, il peine à imprimer réellement sa marque. Son timbre me fait quelque peu penser à un mélange entre Kip Berman de The Pains of Being Pure at Heart, chanteur déjà assez timide, et Mike Kinsella d’American Football, mais en beaucoup moins bien, il faut l’avouer. Bon, je ne m’attendais pas à ce qu’il se mettre à crooner comme Einar Solberg de Leprous non plus mais un peu plus de personnalité n’aurait pas fait de mal. Mais le problème, surtout, c’était la composition elle-même. « Great Mass of Color » est une chanson pop gentillette, légèrement améliorée par des tricks shoegaze assez éculés, mais qui ne va pas bien loin avec son final « metal » un peu artificiel. C’est le genre de morceau qu’on imaginerait bien interprété par le groupe fictif de la série Sabrina dans un épisode : très cool, mais vite oublié. Le deuxième extrait, « The Gnashing », est un chouïa plus marquant avec ses accords plus rentre-dedans et une ambiance mélancolique plus proche de ce que le groupe aurait pu produire sur ses disques précédents mais là encore les lignes de chant sont peu imaginatives. Peut-être ces deux compositions n’étaient-elles qu’un arbre un peu calamiteux masquant une forêt bien plus luxuriante ? L’écoute intégrale de l’album ne permet malheureusement d’aller dans ce sens. Car si Infinite Granite n’est jamais mauvais, il contient cependant quelques morceaux vraiment fades, notamment « In Blur » que je trouve aussi inintéressant que le groupe du même nom ou « Villain » qui est tout aussi peu marquante que l’album de Queens of the Stone Age ayant (presque) le même titre, mais surtout aucun passage réellement fort, rien qui n’arrive à la cheville des merveilles citées dans le premier paragraphe de cette chronique. Les arpèges inventifs et les solos de guitare sont remisés au profit d’accords dream pop peu accrocheurs et de sons tellement communs dans le monde du shoegaze qu’on pourrait les croire sortis d’une démo pour une marque de pédale de reverb ou de delay – si vous ne me croyez pas tapez « Walrus Audio » et « Band » dans la barre de recherche de YouTube et vous comprendrez à quoi je pense. Et c’est là l’un des points les plus fâcheux de cet album : le groupe a eu beau s’offrir les services de Justin Meldal-Johnsen (Wolf Alice, Paramore, Metric), ce dernier n’est pas vraiment arrivé à magnifier la personnalité du groupe comme l’avait fait en son temps Bob Rock pour Metallica. Non, ce que ce producteur apporte à la formation, c’est un son déjà très courant dans le monde du rock alternatif américain qui donne à l’ensemble un côté passe-partout. Le résultat c’est qu’on peine à retrouver la flamboyance du son de guitare de Kerry McCoy et que la batterie de Dan Tracy tombe un peu à plat. Ce dernier est d’ailleurs le membre qui semble le moins trouver sa place dans cette esthétique nouvelle. Il empile les plans façon « indie jazz » mais vu que les compositions ne contiennent que peu de moments de bravoure, une telle inventivité à la batterie tombe bien souvent à plat. Loin de créer de la dynamique, elle paraît parfois être comme une attelle sur jambe de bois, comme si Stewart Copeland de Police venait tenter de faire groover des morceaux des Cocteau Twins… avouez que ça n’aurait pas vraiment de sens.

Au final, et vous l’aurez sans doute compris à ce stade de ma chronique, je suis très déçu par ce nouvel album. Si Deafheaven a su poser sa marque sur la musique metal en ouvrant cette dernière à une esthétique dream pop et shoegaze, le fait de tenter de renverser cette dynamique et d’intégrer du metal dans un disque majoritairement shoegaze ne fonctionne pas totalement et on perd donc un grand groupe de post-metal pour récupérer un groupe de pop finalement assez inconséquent. Est-ce parce que le groupe n’a pas assez réfléchi à ce qu’il voulait imprimer avec ce disque, est-ce tout simplement parce que les compositions ne sont pas à la hauteur de ses ambitions ? Toujours est-il que quand Deafheaven nous offre en fin d’album trois minutes de black metal dans le plus pur style des disques précédents, on sort de l’écoute avec un sentiment partagé. Que veut dire cette ultime révérence ? Que cette incursion « full shoegaze » n’était qu’une passade et que le groupe espère bien revenir au metal dans le futur ? Il y a quelque chose de l’ordre de la pose dans ce que fait Deafheaven sur ce « Mombasa » final – pose qui trouve son apogée dans les dernières secondes, lorsque le morceau s’arrête net en plein climax comme pour dire « suite au prochain numéro ». C’est sûr qu’avec une telle déception, j’ai quand même plutôt hâte de vite passer à la suite et de voir ce que ce groupe, qui garde tout de même toute ma sympathie, nous réservera la prochaine fois.

Yann Giraud

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