Buñuel – Killers Like Us

Publié par le 21 février 2022 dans Chroniques, Notre sélection, Toutes les chroniques

(La Tempesta International/Profound Lore, 18 février 2022)

Des tueurs comme eux, ça ne court pas les rues. Eugene S. Robinson a dégainé son Magnum, l’a vidé de toutes ses balles, posé le tout innocemment sur la table et pourtant… On a comme le sentiment qu’il va s’avérer difficile de dormir sur ses deux oreilles.

D’entrée de jeu, on subit. Comme pétrifié. On subit ce « Hornets » rampant et bourdonnant qui, peu à peu, prend de l’épaisseur jusqu’à ce que la nuée devienne monstrueusement pesante et passe à l’assaut tandis qu’Eugene déclame, imperturbable. C’est quasiment du stoner. On est sur le qui-vive permanent. Pas totalement stone mais un brin assommé. Ça va partir. Et il faudra cavaler. Le tonitruant « When God Used a Rope » prend la suite et canarde à tout-va. Son beat épileptique pourrait bien rendre zinzin le plus équilibré des hommes. Zinzins, nous voilà devenus après ce final frisant l’hystérie. Sévèrement accros également. C’est de la bonne. Rappel des épisodes précédents (au nombre de deux) : Buñuel est composé de trois francs-tireurs italiens, Xabier Iriondo (guitare), Andrea Lombardini (basse) et Francesco Valente (batterie). Sans oublier Eugene. Comment le pourrait-on ? Eugene dirige le tout, sème la terreur avec un malin plaisir. Et il a trouvé en ces amis transalpins de sérieux compagnons de jeu qu’on préfèrerait ne pas croiser dans une ruelle sombre. Le dénommé Luis aimait découper les yeux au rasoir, ces Buñuel-là les tranchent à l’aide de leurs instruments. En fines lamelles. Méticuleusement. Plus d’yeux pour pleurer mais des oreilles pour déguster.

Plus loin, après un cri pouvant évoquer Nick Cave du temps où, aux fêtes d’anniversaires, il était capable d’exécuter douze personnes en les dévisageant, Eugene cède la place à sa femme, Kasia Meow, venue délivrer un refrain des plus entrainants, un rayon de lumière accueilli avec soulagement. Tâchons d’en profiter, ces instants sont rares. Sur « For the Cops » (on les salue bien bas), le leader d’Oxbow se trouve soudainement presque sur la défensive, adoptant un chant résolument plus fragile. Et cette basse qui régale ne gâche rien à la fête. À saisir sans hésiter comme un autre répit bienvenu. Car les sonorités industrielles et le tabassage incessant peuvent causer bien des maux. La suffocation est parfois proche (« It’s All Mine », « Stocklock » nous menant à l’abattoir en ricanant), que l’on avance à pas feutrés mais lourdement lestés (les trèèès loooongues 7’15 de « When We Talk » où les trépassés nous entourent, murmurent, la guitare gémit et Eugene terrifie) ou que le rythme soit terriblement enlevé comme sur « Roll Call » qui semble ne rien vouloir nous épargner, n’envisage pas un quart de seconde un quelconque ralentissement. Freiner c’est faiblir. Robinson envoie bouler cette perspective « fuck, fuck, fuck, fuck, fuck… Too much! Too much! ». Too much, really? Jamais. On en a vu d’autres, on s’en remettra.

À l’évidence, certains auraient préféré une balle derrière la nuque. Une exécution sommaire et on n’en parle plus. Non, il faudra endurer jusqu’au bout. Et c’est tant mieux. Buñuel ne goûte guère les concessions, fait de l’oppression notre nouvelle passion, porte l’inconfort permanent au firmament. Et se montre bien plus subtil qu’il n’en a l’air. « The devil is in the details. And the noise and the night and the food you eat and the food you ain’t got » hurle un Robinson définitivement azimuté. Cherchez bien. Le danger est partout, bien enfoui dans cette noise tour à tour vicieuse, belliqueuse et pernicieuse. Ne lui tournez pas le dos trop longtemps. Affrontez-la. Vous en sortirez grandis.

Jonathan Lopez

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