Anita Lane – Sex O’Clock (rééd.)

Publié par le 6 janvier 2022 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Mute/PIAS, 10 décembre 2021, sorti initialement en 2001)

Anita Lane a toujours cultivé une part de mystère. Sa soudaine disparition l’année dernière n’aura pas permis d’éclaircir les zones d’ombre et cela vaut peut-être mieux ainsi. Tout juste sait-on qu’avant son décès, la chanteuse et parolière australienne travaillait sur la réédition anniversaire de son deuxième album solo, Sex O’Clock (2001). Se replonger dans l’écoute de ce disque aujourd’hui, c’est risquer d’encaisser en plein cœur une forte charge émotionnelle. C’est surtout se rendre compte dès l’entame de l’album à quel point cet ultime effort est source de lumière malgré les peines et douleurs qui affleurent à la surface.

Ce qui frappe de prime abord, c’est l’obsession pour un modèle de chanson pop à cordes, sous l’obédience Serge Gainsbourg/Jean-Claude Vannier, avec pour double ambition : faire dialoguer hédonisme et mélancolie. On se dit même que la production de Mick Harvey n’y est pas pour rien dans l’affaire, tant son amour pour Gainsbourg est viscéralement partagé par Anita que l’on retrouve au chant de nombreuses adaptations en anglais du compositeur français par le multi-instrumentiste australien (cf les albums Intoxicated Man en 1995 et Pink Elephants en 1997). Une autre présence ne passe point inaperçue, celle du frenchie Bertrand Burgalat, en digne héritier de Vannier, pour l’arrangement et l’enregistrement des cordes.

Sex O’Clock se construit en opposition à Dirty Pearl (le premier LP d’Anita, sorti en 1993), ou tout du moins, il est une réinvention (appelons cela une catpowerisation) de la figure d’Anita : jusqu’alors rousse impénétrable au beau verbe romantique, elle se métamorphose en blonde sensuelle extravertie et rayonnante. Le disque enchaîne les tourbillons de folle joie et de « désespoir sexy », un brassage détonant de grands sentiments exacerbés, susurrés délicieusement par une voix de femme-enfant qui ensorcèle. On se laisse facilement emporter par des morceaux légers, drôles et entraînants tels que « Do That Thing », « Do The Kamasutra », « The Next Man That I See » ou « A Light Possession ». D’autres, plus sombres, nous enivrent de leur violence sèche, raffinée et théâtralisée, comme « I Hate Myself », « I Love You, I Am No More » ou encore l’entêtant « The Petrol Wife »*. Chaque élément de lumière ou d’obscurité semble être continuellement contrebalancé, interrogé et désamorcé par son contraire, ce qui contribue à la grande richesse de l’album et crée plusieurs niveaux de signification pour chaque titre (un point commun que l’on retrouve souvent dans la famille élargie des Bad Seeds). Le soin évident apporté aux paroles et la poésie morbide, comme la suavité frontale qui se dégagent de chaque mot ou chaque figure symbolique, engendrent mystère, ironie et ambivalence. On se plaît alors à déchiffrer la signification de toutes ces phrases mises bout à bout, puis on abandonne au profit d’une compréhension plus globale, instinctive, une grille de lecture plus simple, guidée par ses propres sentiments.

En plus de l’exercice constant de funambulisme entre lumière et obscurité, Sex O’Clock accueille en son sein une autre facette marquante de la chanteuse australienne, son art aigu de la reprise, un domaine dans lequel elle excelle depuis longtemps (on se souvient encore de « Sexual Healing » dans Dirty Pearl ou de « These Boots Are Made for Walkin’ », en duo avec Barry Adamson). Ici, deux reprises encadrent l’album : l’inaugural « Home Is Where the Hatred is » qui muscle et sensualise un morceau de Gil Scott-Heron ; et le titre final, l’une des meilleures covers du chant partisan italien « Bella Ciao ». Comme si Anita concluait son album et sa carrière officielle (la vraie dernière sortie sera le single « Do That Thing » tiré du même album, en 2002), en brandissant le poing, telle une artiste restée unique, entière face à l’adversité et au système écrasant de l’industrie musicale. Anita Lane restera cet « ange que vit l’âne » qui aura traversé nos vies sans vraiment faire de bruit mais qui, à chaque fois, sera d’une importance capitale.

Julien Savès

*Il semblerait que le titre « The Petrol Wife » ait été enlevé de la réédition vinyle. Pourquoi ? Encore un mystère…

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