5 chansons, 5 disques par LANE

Publié par le 4 décembre 2020 dans 5 chansons, 5 disques, Interviews, Notre sélection, Toutes les interviews

À l’heure où la plupart des groupes organisent des journées promos avec des créneaux à respecter scrupuleusement, montre en main, qu’il est bon d’échanger sans contrainte de temps, de discuter sereinement sans craindre d’aborder le passé ou d’éventuels sujets qui fâchent. Pour ce nouveau 5 chansons, 5 disques, rencontre avec Pierre-Yves (dit Piwaï) Sourice, illustre bassiste des Thugs et Camille Belin, guitariste-chanteur de Daria, qui forment à eux deux la section rythmique de LANE (Camille ayant troqué sa six-cordes contre des baguettes). Beaucoup de voyages dans le temps, d’anecdotes savoureuses, de franches rigolades au moment d’évoquer 5 chansons de mon choix piochés dans leur discographie respective avant qu’ils ne nous présentent 5 disques auxquels ils tiennent particulièrement. Le tout avec une humilité et une passion dont feraient bien de s’inspirer bon nombre de groupes qui n’ont pas le quart de leur CV.

1 – Les Thugs – And He Kept On Whistling (IABF, 1991)

Pierre-Yves Sourice : C’était sur IABF, c’est ça ? IABF, c’est le premier enregistrement que j’ai fait avec les gars. On était partis au Pays de Galles avec Steve Whitfield, on avait pris le bateau et j’avais été malade alors que la mer était tout à fait normale, je pense que je devais être en plein stress. Je ne pense pas que c’était la mer ! On était arrivés au studio vers minuit-1h et j’étais tout de suite allé me coucher parce que j’étais pas en forme. C’est super comme anecdote !

Je lisais effectivement que tu n’osais pas trop la ramener à l’enregistrement ! Pourtant tu étais entouré de musiciens que tu connais très bien ! En tout cas, malgré ton appréhension, tu as composé cette ligne de basse devenue mythique, qui porte le morceau. Et ce n’est pas toi qui fais les sifflets ?
Non, c’est Christophe (NdR : Christophe Sourice, son frère et batteur du groupe). J’ai fait ceux de « Biking », y avait moins d’accords ! J’ai toujours aimé énormément ce morceau et en plus, pour se marrer, les gars en avait fait une version un peu remixée. C’était assez marrant. Quant au stress, effectivement j’étais quand même en confiance parce que j’étais avec mes deux frangins mais j’arrivais dans ce groupe et j’avais tellement de respect pour ces gars… Que ce soit Thierry (NdR : Thierry Meanard, second guitariste), Christophe ou Eric (NdR : Eric Sourice, son autre frère, chanteur-guitariste), pour moi c’était immense ! J’arrivais d’Angleterre où j’avais bossé en cuisine pendant deux ans, je savais pas jouer de la basse six mois ou un an avant. Je débarque en studios, aux Pays de Galles, avec trois mecs qui m’impressionnaient grave. Donc c’était vraiment flippant, mais ça s’est bien passé !

L’idée des sifflets, c’était aussi pour le côté ironique ? Genre « continuons à fermer les yeux, tout va bien » ?
Non, je ne pense pas. Moi, je suis assez nul au niveau des chœurs, Camille peut confirmer. C’est vraiment pas mon truc. L’idée, c’était surtout de rajouter un instrument facile à faire. Pour « Biking », l’idée c’était plus comme ce que tu dis : « je fais du vélo en sifflant ». Pour « And He Kept On Whistling », c’était plus une idée de Christophe pour ajouter un instrument, une autre mélodie plutôt que des chœurs.
Camille Belin : J’étais persuadé de vous avoir vus en concert où tu sifflais sur « And He Kept On Whistling », mais en fait pas du tout. Tu les faisais seulement sur « Biking ».
Piwaï : Non, y’avait trop de notes !
Camille : Ah oui, y a du monde. Énorme la ligne de basse !

Et donc à cette période, vous venez de quitter Sub Pop qui n’a plus assez de thunes et vous déboulez chez Jello Biafra (NdR : chanteur des Dead Kennedys et fondateur du label Alternative Tentacles qui sortira IABF). Votre rencontre fut assez épique, non ?
Piwaï : Euuuh… Oui ! (Rires) C’est pareil, t’es chez Sub Pop, c’est super et tu te retrouves un jour à aller manger chez Jello Biafra qui t’invite à bouffer chez lui après avoir signé le groupe. Et toi, t’as 21-22 balais, tu rentres chez le chanteur des Dead Kennedys !
Camille : « Salut Jello, elle est où la cuisine que je vous fasse quelque chose de décent à bouffer !? » (Rires)
Piwaï : Et ça c’est fini en vraie fête chez lui. Lui ne boit pas mais il a de l’alcool pour les amis et je sais que les gars avaient bien fêté leur rencontre. (Rires)

Et il est intervenu sur l’album ? Il vous a conseillé ou il vous a fait entièrement confiance ?
Pas du tout. Jamais personne ne nous a dit quoi que ce soit sur nos disques. De toute façon, le message était clair dès le début « nous, on fait notre truc et personne ne s’en mêle ». Et le jour où quelqu’un a voulu s’en mêler, on leur a fait comprendre que c’était niet. Je me rappelle être allé dans les bureaux chez Sony qui voulait nous rencontrer et Eric y allait vraiment à reculons, on était obligés de le trainer. Et ils ont commencé à nous parler de trucs de ce genre, de suggestions, on leur a dit « bah non, ça va pas être possible ». Personne ne nous a jamais rien demandé. Sub Pop, pour la sortie du 45 tours, je ne sais plus lequel (NdR : « Dirty White Race »), ils nous ont dit « on a prévu ça pour mettre sur le macaron ». C’était Hitler devant la tour Eiffel ! Donc là, on leur a dit « Bah non, ça va pas être possible ! » (Rires)

(Rires) Ça serait moyennement passé ! Même si tu ne te souviens plus de la tracklist, tu considères que c’est un des albums les plus aboutis que vous ayez faits ?
Bah ouais parce qu’il y a « I Love You So » dessus, je crois. J’ai un grand rêve, c’est d’avoir tout un album qui sonne comme la reprise qu’on a faite des Dead Kennedys (NdR : « Moon Over Marin »). J’aurais voulu entendre les Thugs sonner comme ça. Là, quand je réécoute les disques, je remets dans l’époque, les studios qu’il y avait, comment ça se passait… Mais j’aurais aimé que ça sonne autrement, notamment pour IABF. « I Love You So », j’aurais aimé l’entendre sonner comme des trucs d’aujourd’hui mais peut-être qu’il aurait été moins bien. Là, y’a un espèce de grain qui fait que c’est aussi ce morceau-là. Mais c’est un de mes albums préférés.

2 – A Tired Hand – Daria (Impossible Colours, 2016)

J’adore ce morceau avec une longue intro qui s’appuie sur cette longue sirène…
Cam : C’est un morceau qui nous tient tous à cœur : Germain (NdR : Germain Kpakou, bassiste), Etienne (NdR : Etienne Belin, son frère, guitariste), Mat’ (NdR : Mathieu Gazeau, batteur) et même Arnaud, notre batteur historique. On l’avait depuis longtemps, c’est parti depuis la ligne de basse qu’on faisait tourner au local et comme ça avait une saveur un peu différente – pas plus reggae mais plus posé – on ne l’a pas tout de suite pris au sérieux et en fait ça revenait très régulièrement en répétitions. Le soir on commençait à jouer avec ça. On a donc fini par en faire un morceau et on en a fait quelque chose dans un format un peu différent, pas du 3’30 où on envoie tout. En concert, c’était un morceau qui posait les choses et c’était vraiment très cool ! La sirène au début, c’est Etienne qui fait son intro avec le E-Bow, un archer électrique pour guitare. De mémoire, c’est un des tout premiers titres qu’on a fait à la session à Baltimore avec J. Robbins (NdR : chanteur-guitariste de Jawbox, notamment), au MagPie.
Piwaï : Moi, je suis gros gros fan de Daria depuis le début, j’adore ce groupe. Je me rappelle que les gars nous avaient demandé à moi et Casbah (NdR : le chanteur du Casbah Club) de venir écouter leur premier album à la maison. À la fin, il y avait ce morceau « English Clouds » et je leur avais dit « putain, les gars, vous auriez dû la faire tourner, continuer dessus… » et là, sur le dernier album il y a ce morceau, « A Tired Hand » et sur la deuxième partie quand ça part… J’étais comme un coq en pâtes « putain, voilà ils l’ont fait ! » (Rires). Le morceau est génial mais toute la fin, c’est vraiment comme ce que j’avais envie d’entendre.

Oui, c’est vraiment un de vos morceaux les plus ambitieux. Tu évoquais un côté un peu reggae, moi j’y entends presque du prog avec plein de phases très différentes, hyper travaillées.
Cam : Oui mais c’est vraiment parti du local, on ne s’est pas dit « ouais les gars, j’ai un truc hyper ambitieux ». Tu construis, tu bouges les trucs et assez rapidement ça a pris cette forme. Quand on s’est mis en branle pour l’enregistrement, Mat’ Gaz, le batteur, est venu faire de grosses sessions de répètes avec nous et il avait aussi des trucs ambitieux et nous rassurait en ce sens. On n’est pas des musiciens de talent inné, on est des artisans, faut bosser ! On a toujours énormément bossé, Mat’ est plutôt de l’autre côté du truc donc il nous a détendus et ça s’est très bien passé mais ça a probablement contribué effectivement à ce côté prog. C’est un des morceaux qu’on a filmés quand on a fait les tournées avec J. et son groupe Office of Future Plans. J. est venu en France et on est retourné là-bas… Et sur la tournée en Europe pour la sortie de Impossible Colors, J. faisait la première partie de Daria où il jouait ses futures chansons en acoustique et quand on est arrivé à Angers, il nous a dit « je vais pas boire des bières en vous attendant pendant que faites votre set, vous me filez une gratte électrique et je fais le set complet avec vous ». C’est un souvenir incroyable ! T’as J. Robbins sur ta droite et c’est parti !
Piwaï : On est tous des gars de Province, même si j’ai horreur de ce mot. Il a fallu bosser, eux ont certainement vachement plus bossé que nous. C’est pas qu’ils avaient pas le talent mais nous, on n’a jamais bossé énormément, on aurait peut-être dû bosser plus que ça, eux ce sont vraiment des stakhanovistes, ils ne rigolent pas avec ça. On est juste des gens d’Angers. Moi, quand je te parle de Jello Biafra, Cam de J. Robbins, on est émerveillés par ça, par le fait d’être à côté de mecs comme ça. On a eu de la chance !
Cam : Le simple fait d’être avec les gars (NdR : il parle d’Eric et Piwaï des Thugs), c’était énorme aussi. Même si on a assez vite dépassé le statut de fan des Thugs qu’on était, qu’on est toujours d’ailleurs ! La voie a été tracée depuis Angers et Les Thugs ont largement déblayé le terrain, en catalysant, en resserrant le propos sur le rock français qui n’était pas censé être que Noir Désir et il faut vraiment leur rendre ces lauriers car c’est une réalité. Et en plus de ça, ils ont ramené un peu de Chicago à 40 bornes d’Angers avec Iain Burgess (NdR : producteur emblématique de Chicago qui a travaillé notamment pour Big Black, Ministry, Naked Raygun, Jawbox...) qui s’est installé là, probablement pas par hasard. Les gars étaient dans le coup. Ensuite, Iain a fait beaucoup de boulot au Black Box (NdR : son studio à Angers) pour les petits groupes du coin qui ont découvert le son des Etats-Unis à travers les enceintes du Black Box. Les Thugs et Iain ont fait un gros boulot.

3 – LANE – Teaching Not To Pray (Teaching Not To Pray EP, 2018)

C’est presque l’acte de naissance de LANE, non ? Et si je ne m’abuse c’est un riff qui vient de Félix.
Piwaï
: Oui, oui, l’histoire, c’est que Félix jouait dans un groupe local, Stupid Jokes. Il était plutôt sur la batterie et il a pris des cours de guitare avec Arnaud, le premier batteur de Daria. Et puis, un jour, il jouait à la guitare dans sa chambre et je l’ai entendu faire ce petit riff-là. Je lui ai dit « tiens, ça c’est cool ». J’ai pris une guitare, j’ai fait deux notes. Et voilà, c’est parti comme ça. C’est vraiment parti de Félix, on peut pas dire le contraire. Et puis, j’ai dit aux gars (NdR : de Daria) « ça serait sympa qu’on fasse un truc ensemble », ça fait longtemps qu’on y pensait. C’est un peu ce qui a précipité la chose.
Cam : Ça doit être probablement parmi les premiers trucs qu’on a joué quand on a commencé LANE, tous les quatre dans le local, avant même qu’Eric n’arrive.
Piwaï : J’ai retrouvé plein de sons sur mon téléphone. J’ai des tonnes et des tonnes d’enregistrements et j’ai retrouvé peut-être le premier enregistrement de ce morceau-là fait dans le local. Et ben, on a fait du chemin ! (Rires)

C’était compliqué au début, pas hyper carré ?
Cam
: On ne le faisait pas tourner pareil.
Piwaï : Non, ça ne tournait pas pareil ! (Rires)

Parce que nous, la première fois qu’on l’a entendu, on s’est dit « cool, ils sont de retour et direct un bon gros tube ! »
Piwaï : C’est donc sans doute notre premier morceau. Je crois qu’on l’a envoyé à Eric qui a fait des essais voix là-dessus. Je lui avais envoyé ce qu’on avait enregistré. J’espère que c’est pas ce que j’ai sur mon téléphone ! (Rires) Eric a écrit les paroles après là-dessus. Il est papa depuis 8 ans. Comme sur le dernier album, il a tendance à souvent penser à sa fille quand il écrit des textes. C’était peut-être le premier texte qu’il a fait d’ailleurs et je crois qu’il s’adressait vraiment à elle et il évoquait la religion, en lui disant de faire attention à tout ça.
Cam : Je sais que c’est un texte qui tient à cœur à Eric et qui nous tient encore tous à cœur.

C’est un thème qui revient assez souvent chez Eric, le côté un peu anti-religion dans ses textes.
Piwaï : Oui, ça fait 30 ans ! (Rires) C’est un sujet qui est tellement d’actualité et tellement important. Moi, j’habite dans un tout petit bled, sur une île, un lieu de pèlerinage, de messe en plein air, et on a récupéré un curé qui est maintenant à demeure qui est plutôt tendance, monseigneur Lefebvre et on voit la différence avec la population qui va à la messe l’été. Moi, j’y vais pas mais je les vois. Ils sont tous bien coiffés, bien rasés, les grosses familles avec pas mal de mecs qu’on voyait dans les manifs anti Front National dans les années 80. Donc ça reste d’actualité, mais ce n’est pas que la religion catholique.

4 – LANE – Electric Thrills (Pictures Of A Century, 2020)

Il est assez différent de ce que vous aviez fait jusque-là, avec un tempo beaucoup plus en retenue et une vraie mélancolie.
Cam : T’as bien choisi parce que je crois que c’est notre morceau favori commun du nouveau disque. Je ne sais plus trop comment c’est arrivé, je crois qu’Etienne avait une idée ou une démo. Et puis, on est partis là-dessus, en mode un peu différent. On a cherché longtemps le refrain. On avait la structure, on savait que ça pouvait être mieux, on a laissé mûrir et c’est venu à un moment. Et c’est un chouette morceau !
Piwaï : Quand Eric a chanté dessus la première fois, je me suis retrouvé comme quand il nous foutait sur le cul à l’époque en nous sortant des mélodies de voix à certaines répètes. Il est capable de faire des trucs – régulièrement, pas tout le temps, il faut être honnête – mais il est capable par moments de te sortir le truc qui va te foutre des frissons. Et là, sur ce morceau-là, dès qu’il a chanté, je me suis « Putain, c’est grave la classe ! ». Bon, après c’est mon frère aussi !
Cam : Les paroles sont chouettes aussi. C’est un chouette titre.

Et c’est plus compliqué pour vous d’écrire ce genre de morceau ? C’est moins ce qui vous vient spontanément, j’imagine. Vous en tirez une plus grande satisfaction ?
Piwaï : (Rires) Comme je te disais, avec Eric on n’a sans doute pas assez travaillé ou peut être qu’on a suffisamment travaillé pour ce qu’on a fait. Peut-être que si on avait été des super musiciens à lire des partitions, on n’aurait jamais fait ce qu’on a fait avant, ça aurait peut-être été nul. J’en connais plein des musiciens qui sont hyper bons dans leur local et qui n’en sortent jamais. On était peut être les moins bons de tous techniquement, mais on est sorti et on a fait des choses. Et sur des morceaux comme ça, Eric et moi, avec les gars, ça fait trois ans qu’on apprend à jouer. Cam a sorti le click en disant “les morceaux, on va les faire au click” (NdR : un métronome). On n’avait jamais joué avec un click. Le seul qu’on a eu, c’était Kurt Bloch pendant l’enregistrement de As Happy As Possible qui tapait dans ses mains. Quand les gars nous ont dit “faut jouer au click, comme ça on sera tous ensemble“, on leur a dit “notre truc avec les gars, c’était pas de jouer tous ensemble, on part tous ensemble et le premier arrivé…” Donc c’est vraiment une rencontre de deux trucs hallucinants. Je pense que les gars quand ils nous écoutent jouer doivent se dire “comment ils ont fait ça ?!” (Cam est mort de rire). Il y avait un mec, par exemple qui répétait à côté du local, un batteur de jazz. Le vrai batteur de jazz, hyper carré et on a des potes en commun, il leur disait “J’entends Les Thugs jouer à côté, je comprends pas comment ils peuvent faire des concerts et des disques !” Sauf que ce mec-là a toujours joué…
Cam : … du jazz dans son local.
Piwaï : Voilà. Donc c’est vraiment une rencontre. Deux mondes différents, pas différents dans la façon d’aborder les choses, mais techniquement différents. Des morceaux comme “Electric Thrills”, les gars étant très carrés, nous on a eu du mal à s’y mettre. Autant en répète ça va, autant pour les enregistrements, on est un peu fébriles quand même. On rigole pas trop, quoi ! (Rires) Mais on essaie de faire ça bien.
Cam : C’est vrai que ce morceau-là, c’est pas le plus simple.

Pourtant, toi tu viens de passer derrière les fûts mais c’est quand même vous qui menez la danse, si je puis dire.
Cam : Je sais pas si c’est nous qui menons la danse. Les gars découvrent des trucs avec nous, moi je découvre bien d’autres trucs. Moi et Etienne, on a appris à jouer ensemble, comme eux ont appris ensemble, entre frangins. Je pense aussi que c’est une affaire de périodes. Quand on a commencé en 2000, si t’étais pas au click, que tu sonnais pas la mort… Déjà que tu faisais pas de concerts parce qu’il n’y avait plus de lieux… En 2000, c’était vraiment le désert ! C’était chaud de trouver sa place entre les Second Rate, Dead Pop Club… C’était un peu : “Qu’est-ce que t’as à proposer ?“. Faut au moins élever le standard et on ne savait pas mieux jouer. Toutefois, quand tu rembobines, avec l’expérience, il faut aussi savoir lâcher ça et se faire confiance, comme on a réussi à le faire avec Daria sur les dernières années. Mais on ne peut pas dire que Les Thugs ne sont pas des musiciens. Être capable de produire des morceaux aussi énormes, ce n’est pas donné à tout le monde. Et on les a tous vus sur scène, tu vois pas des mecs qui savent pas jouer. C’est un truc qui tient, c’est hyper solide, mais c’est personnel. Ça n’existe pas au-delà de ces quatre mecs-là. Ça démarre pas à la bourre ou en avance… Non, c’est comme ça ! Et sur la bande, on écoute. Ben c’est beau ! Jouer dans LANE, c’est un challenge pour chacun. Pour les gars, comme pour nous, il faut surtout trouver cet équilibre, notamment dans des moments où on est vraiment sous les micros. Il y a parfois des questionnements mais l’enregistrement s’est bien passé et je suis content d'”Electric Thrill” !
Piwaï : On s’est toujours dit que Les Thugs, c’était nous 4, ça n’aurait jamais pu être quelqu’un d’autre. Si Thierry était parti, on aurait arrêté. D’ailleurs quand Christophe a décidé d’arrêter, on ne s’est pas dit qu’on allait prendre un autre batteur. Ça n’aurait pas fonctionné avec quelqu’un de vachement plus technique. Je veux pas nous rabaisser mais on n’aurait pas pu. On était tous à ce niveau-là et on faisait notre truc. Une fois que l’un d’entre nous a voulu arrêter, on a arrêté.
Cam : Nous, on était fans des Thugs, des fois on les croisait à la gare. Et on racontait ça au dîner le soir “on a croisé Les Thugs, on n’a pas osé leur demandé de signer les disques !” (Rires) Et Iain au Black Box nous a dit une fois à propos de l’enregistrement de Nineteen Something (mon album préféré) : “j’ai souvenir d’arriver en Control Room et Kurt Bloch était en mode solo sur les guitares et toutes les sources solo, c’était de la merde ! Et tu mets tout ensemble, c’est incroyable !” Je ne sais pas pour les sources individuelles mais ce disque est incroyable.

C’est un peu ce que raconte Piwaï finalement. Pas qu’ils faisaient de la merde (rires) mais qu’il y avait un vrai truc à 4.
Piwaï : Si tu reprends les pistes une par une d’un album, tu fous un click sur chaque enregistrement, tu deviens fou ! Mais il a raison Cam, ça sonne à la fin, c’est le principal ! C’est comme sur scène, y’a des morceaux où on devait être à 120 bpm sur disque et on devait probablement relever de dix points.
Cam (Rires) : Bien lancé sur l’autoroute ! (Rires)

5 – LANE – Pictures Of A Century (Pictures Of A Century, 2020)

Celui-ci est un peu à part aussi. Il y a un côté très post-punk. C’était une évidence pour vous de le mettre en dernier pour terminer sur une tonalité différente ?
Piwaï : Tous les textes racontent des choses importantes de la vie d’Eric, tout ce qui l’a marqué. Pictures Of A Century, c’est le titre qui résume tout et qui dit “voilà ce qu’on vous a présenté“. Toutes les images qu’on a du siècle qu’on vient de vivre. Ça me semblait évident qu’il devait être en dernier pour clôturer le truc. Après, c’est aussi super pour finir l’album parce qu’il est assez long et finit tranquillement.
Cam : Oui, je crois qu’il n’y a pas eu débat. On avait un peu plus de chansons, 15 ou 16 et puis on en a gardé 13. Pour la tracklist, on trouvait que ça coulait un peu de source. J’ai un souvenir assez précis des premières fois où on l’a jouée dans le local. On était tous les cinq, Eric était là et on a fait tourner le riff. Et je crois qu’on s’est vite dit “il faut aller au fil de l’eau et surfer là-dessus.” Et puis après, les gars ont rajouté des petites choses sur les guitares, mais je crois que ça n’a pas été le morceau le plus compliqué à mettre en place.

C’est marrant, je vous avais vus à la Maroquinerie l’année précédente et vous aviez repris “Requiem” de Killing Joke, ce qui m’avait un peu surpris… et enchanté. Et finalement, j’ai eu la confirmation avec ce titre que c’était aussi un genre de sons qui vous parlait, ce qui ne nous vient pas spontanément à l’esprit quand on écoute ce que vous aviez fait jusque-là.
Piwaï : Pour être tout à fait honnête, Killing Joke, je suis passé complètement à côté, comme malheureusement plein de groupes. Je trouve que le morceau est vachement bien. J’aime beaucoup, mais j’ai jamais écouté Killing Joke.

En revanche, un des premiers groupes que tu as écoutés, c’est The Cure. Tu as quand même eu cette porte d’entrée un peu post punk.
Bien sûr. Je suis né en 67, j’avais 13 balais en 80. Les gars commençaient à écouter du rock, comme les Cure… S’ils avaient écouté Killing Joke, je pense que j’aurais écouté. J’ai pris ce qu’il y avait à ce moment-là chez les gars. Mais oui, je suis un grand fan des Cure depuis très longtemps. Même si après Pornography, j’ai arrêté parce que ça ne m’allait plus. L’autre fois, j’ai regardé le concert qui dure deux heures et demie, qu’ils ont fait à Rock en Seine… C’est fabuleux ! En plus, Simon Gallup c’est un de mes bassistes fétiches. Avec son Marcel et sa queue de cheval et l’autre, il envoie les riffs comme il y a 40 ans. J’étais vraiment sur le cul ! Mais je pense que Killing Joke, ça vient plus des autres.
Cam : Oui, moi j’adore Killing Joke et je crois qu’Eric aussi. Je me demande si ça ne vient pas de lui. Je suis régulièrement surpris de leurs influences. Évidemment, il y a des affaires de décennies, des premiers amours de musique. Et tout ça, évidemment, ça laisse des traces. Je pense notamment à Eric, il est fan de Pink Floyd ! Quand il m’a dit ça, je l’ai pas cru et je pense lui avoir ri au nez. Et, en fait, une fois que tu intègres ça, tu regardes les chansons des Thugs et LANE d’un œil différent car tu comprends qu’il y a des choses qui viennent de là.
Piwaï : Mais Eric écoutait du post punk et du prog dans les années 70 ! Ça, Pere Ubu… Oh, il écoutait des ces trucs ! Popol Vuh (NdR : groupe krautrock 70s allemand, précurseur de la musique ambient), des trucs improbables… Et il se droguait pas en plus ! Et tous les débuts des Pink Floyd. C’est normal, à cette époque-là, Eric avait une barbe, les cheveux longs, il allait à l’école en vélo… (Rires) L’autre fois, il nous reparlait du live à Pompéi de Pink Floyd, c’est marrant.

Je reviens au morceau, Eric répète “these are the pictures of a century“, vous ne craignez pas que ce disque soit “a picture of the lockdown”, qu’il demeure à jamais associé à cette période merdique ?
Cam : Ça pourrait l’être mais je pense que ce ne sera pas le cas. D’ailleurs, pendant les vacances, sur invitation de l’Université d’Angers, on s’est retrouvé dans une salle tous les cinq avec Tech, Tramber et Jaf, qui font le son et la lumière, et on a enregistré avec une caméra quelques chansons de Pictures Of A Century. Vu qu’on n’a pas fait de tournée suite à sa sortie, il y avait une effervescence très fraîche. Au contraire, laisser son disque, ne pas enquiller tout de suite la tournée, quitte à être dégoûté un peu des morceaux parce que tu les joues 200 fois en un an et demi… C’est plutôt une bonne chose finalement donc je ne pense pas.
Piwaï : Non, j’espère juste une chose : qu’on va pouvoir jouer cet album sur scène. Et puis en même temps, moi je fais des morceaux et les gars ont fait des trucs aussi. Donc, tout doucement, on est aussi en train de passer tranquillement à autre chose. Mais putain, l’autre fois, on en a fait 10 et ça donne juste envie d’aller les jouer ailleurs et de monter sur scène avec ça. Parce que moi aussi, en effet, je trouvais que cela jouait vraiment bien et que tout était cohérent. Tu regardes la pochette, c’est que des paysages vides où il n’y a personne, les gens disaient “c’est pas mal, c’est un peu une pochette faite par rapport au confinement…” Sauf que cette pochette était déjà prête en janvier. Il n’y avait pas de relation avec tout ça.

5 disques

1 – Leatherface – Mush (Roughneck, 1991)

Cam : C’est Pierre-Yves qui en parle le mieux parce que je crois que c’est ta drogue hebdomadaire depuis longtemps.
Piwaï : Depuis très longtemps, oui ! L’autre fois, on discutait avec des potes et ils me demandaient dans quel album j’aurais voulu jouer. Tout de suite, je leur a dit Mush de Leatherface ! Je suis un immense fan de Hüsker Dü. C’est ce qui m’a construit musicalement, ce qui me remue tout le temps. J’ai une admiration incroyable pour ces gens, ce qu’ils ont fait. Et à côté de ça, il y a plein d’autres groupes satellites comme ça. Y’en a plein sur le périph. Puis après, il y a la seconde division, la troisième… Et Leatherface, pour moi, c’est l’album parfait, ce que n’a jamais fait Hüsker Dü, par exemple. Il y a toujours un truc qui m’emmerde un peu, Malgré ce que je pense de ce groupe. Cet album-là, c’est tubes sur tubes. Ça existe certainement chez d’autres groupes mais moi, c’est Leatherface mon truc. La voix de Stubbs, c’est à chialer. En plus, ils sont venus jouer à Angers avec les gars de Daria, moi je chialais ! Pour te dire comme ça me touche. Ils étaient censés venir à 4 et ils sont venus qu’à 2 parce que les deux autres avaient quitté la tournée parce qu’ils en pouvaient plus. Ils sont arrivés, les deux…
Cam : Ils étaient dans un état…
Piwaï : Des clochards ! Ils étaient totalement bourrés mais ils ont joué pendant une heure à deux guitares et une voix. Des gens m’ont dit “C’est quoi ton groupe ? C’est pourri !” Moi, j’en chialais parce que je trouvais ça beau. C’est indescriptible, le son, tout. Même la reprise de Police, “Message In A Bottle”, c’est bien. Souvent je me méfie des reprises sur un album, c’est un peu parce qu’il manquait un morceau. Sauf que là, non, c’est touchant. J’ai les frissons rien que d’en parler. C’est un truc que tu ne peux pas expliquer ! Je l’écoute au moins une fois par semaine.

Tu l’as connu dès sa sortie ? C’était quand même relativement obscur.
C’est René qui travaille à Radikal Productions avec Doudou, notre ancien manager, qui me l’avait filé. Il m’avait dit “Tiens, faut que t’écoutes ça. Je suis sûr que ça va te plaire !“. Tous les jours, je le remercie ! Et évidemment, il n’y a pas que cet album-là. Tous les autres, c’est une tuerie. Je me suis rendu compte aussi en allant voir des trucs sur YouTube que c’est un groupe mythique. C’est le groupe mythique de tout ce qui est punk rock dans le monde. Ils jouent en Australie, au Japon, c’est blindé, ça saute en l’air de partout. Les gens connaissent les paroles. Dès qu’ils attaquent un morceau de cet album-là, les gens sautent en l’air. Et puis, Frankie Stubb, il est hyper touchant, ça y fait aussi. Il est alcoolique… Moi, je me rappelle de cette photo où il est assis dans son fauteuil en train de fumer la pipe. C’est un pépère mais il donne des leçons et la claque à tout le monde. Comme quand j’ai vu l’autre fois une vidéo de Grant Hart avant qu’il meure, il jouait dans un espèce de bar à Los Angeles. Il faisait ses morceaux acoustiques, des morceaux solos et d’Hüsker Dü et on entendait les gens qui causaient derrière… Tout le monde s’en branlait ! T’as juste envie de leur dire “mais les gars ?!
Cam : Je ne l’écoute pas une fois par semaine, mais j’y reviens hyper souvent. Tous leurs disques, d’ailleurs. Ma compagne a Spotify et elle m’a ouvert la porte à ça. J’aime voir la discographie, les années, tout bien organisé et Spotify m’offre cette possibilité-là et j’ai enfin écouté Dog Disco. Je me souviens d’une chronique d’Olivier Portnoi dans Rock Sound, je me disais “Putain, j’veux écouter ce disque-là !” Iain m’avait déjà fait découvrir Mush, c’était la claque. Je voulais écouter ce nouveau disque. Je l’ai écouté quinze ans après ! Et Mush, c’est le plus gros disque de Leatherface parce que c’est le disque parfait. C’est incroyable. Je pense que si t’es triste, si t’es heureux, bourré, fatigué, en rupture… Il colle à tout ce disque ! C’est rare. Le matin, il donne la pêche. Mais quand je suis mélancolique, il m’aide aussi. C’est un véhicule d’émotions ce truc-là, c’est incroyable. Et il sonne ! Les deux guitaristes, Dicky et Frankie Stubbs, je pense qu’ils ont appris ensemble et, à part peut-être Fugazi, c’est très rare qu’à chaque fois que je mets un disque d’un groupe que je connais bien, je redécouvre des trucs et je prends une claque sur le travail des deux guitares. C’est hors de portée, c’est ÉNORME ! Ils ont un niveau énorme, des tonnes d’idées… Tu parles de Police, moi j’ai beaucoup de respect pour eux, ce sont de très grands musiciens même si leur musique globalement m’emmerde. Et je me suis souvent dit que les progressions de guitare de Leatherface ressemblaient de près ou de loin à ce que j’avais l’impression d’entendre chez Police. Gros boulot sur les guitares ! C’était confirmé au fameux concert où la déception était grande parce qu’on allait enfin voir Leatherface en groupe et ces cons-là, bourrés, se prennent la tête avec le batteur et le bassiste la veille en Espagne et déboulent à deux ! Grosse déception ! Et en fait, ça a été un moment magique. C’était incroyable ! Peut-être que des gens ont été déçus… En tout cas, mes parents étaient venus nous voir jouer et mon père avait ému aux larmes aussi. Ça avait calmé tout le monde dans la salle. C’était incroyable !
Piwaï : Quand tu regardes Franckie Stubbs faire des tournées acoustiques tout seul, ce sont des morceaux qui marchent tellement bien aussi tout seul à la guitare. Et quand tu le vois jouer, que tu vois les parties guitare, tu te dis “ah ouais, putain, c’est ça qu’il fait !” Laisse tomber !

Ce n’est donc pas pour demain la reprise de Leatherface par LANE.
Il y a des choses auxquelles tu touches pas. Vaut mieux pas !

Je ne peux pas ressortir un album de Hüsker Dü. Fugazi, c’est pareil. REM aussi, je suis un énorme fan. Pour moi, même si certains albums sont moins bons, y’a rien à jeter. J’ai donc choisi :

2 – Dogs – Walking Shadows (Closer, 1980)

Un album que j’écoute pas autant que Leatherface, mais régulièrement aussi, et qui date de 80 quand même. Les Dogs, c’est un des premiers concerts que j’ai vus, juste après The Cure. Pour moi, c’était le groupe de rock français de l’époque. En même temps, c’était Trust, Téléphone… Moi, ça me causait pas, parce que les gars écoutaient les Dogs, pas Trust. S’ils écoutaient Trust, j’aurais eu un cartable avec marqué AC/DC derrière… et Trust. Les Dogs, c’était d’une classe incroyable. Ils représentaient le rock’n roll. Et puis surtout, Hugues, le bassiste, à l’image de Simon Gallup, est une de mes influences principales. Quand j’écoute ses lignes de basse, je me dis “Putain, c’est ça, le rock’n roll !” Et cet album-là est extraordinaire au niveau du son, notamment. Ils avaient signé chez Philips juste avant et Philips pensait qu’ils allaient faire un album grand public, chanter en français… Et après cet album, Philips les a virés. Parce que cet album est hyper crade. Le son de caisse claire, c’est un baril de lessive. C’est hyper étonnant. Et puis, il y a les morceaux. C’est noir, c’est crade. Les guitares sont magnifiques. La basse super, la batterie t’as l’impression qu’il fait le même rythme du début à la fin. C’est une espèce de continuité comme ça. Pour moi, c’est le plus grand disque de rock français ! Grosse déclaration sur Twitter ! (Rires) Non mais c’est pour l’ensemble de leur œuvre. Et on a toujours tendance à citer que des groupes américains, anglais… Moi, j’ai été aussi bercé par ça, par des groupes français, avec Marquis de Sade, Taxi Girl, Les Olivensteins… C’est ma génération. Tous ces groupes-là, à cette époque-là, il y en a certainement moins maintenant. Pour la génération actuelle, c’est différent. Et cet album-là reste mon album français préféré.

Ce n’est pas celui qui est le plus souvent cité. On parle plus de Too Much Class For The Neighbourhood.
Effectivement. Moi, j’aime tous les albums des Dogs. Too Much Class est un super album, Different, avant Walking Shadows, est aussi un super disque. Le 45 tours, Charlie Was A Good Boy, dont le son est dégueulasse, aussi. C’est enregistré dans une cave, c’est pourri mais le morceau est fabuleux. C’est LE groupe français pour moi.

3 – Toxic Bee Buzz – Libido (Groove Deluxe, 2001) &
Purr – Whales Lead To The Deep Seas (Prohibited, 1997)

Cam : La réalité, c’est que, en termes d’écoutes et d’influence, Nighteen Something des Thugs, est là-haut avec les meilleurs disques français. Je sentais que Noir Désir, ça marcherait pas pour moi. J’ai tout de suite compris que Les Thugs étaient plus pour moi. Mais je vais mettre autre chose. Toxic Bee Buzz est l’ancien groupe du guitariste-chanteur de Pamplemousse. L’album est incroyable. Découvert en 2001, j’avais 17 ans, on allait au Black Box, faire le premier cinq titres de Daria (NdR : The August Effect) avec Iain. Il nous racontait qu’il venait de terminer l’enregistrement de cet album. Et depuis, ça ne m’a jamais quitté. Je n’ai jamais pu les voir sur scène. J’essaye d’en parler un maximum de ce groupe, trio entre Jesus Lizard, Cop Shoot Cop, Girls Against Boys et ils réussissent à mettre des mélodies là-dedans, c’est incroyable.
L’autre, c’est Purr, un groupe parisien. C’est sorti sur Prohibited Records, le label de Prohibition, un groupe que je n’ai jamais réussi à écouter. Ça ne marche pas chez moi. Mais par contre, Purr, ça le fait grave ! Noise, post rock, jazzy machin. Ce disque enregistré par Peter Deimel est énorme. Je les ai vus avant Les Thugs à Fontenay-Le-Comte. Vous aviez joué avec Chokebore et Purr. Les deux étaient géniaux. Voilà mes deux choix de groupes français, pas très connus.

4 – Keith Jarrett – The Köln Concert (ECM, 1975)

Piwaï : J’hésitais avec Remain In Light de Talking Heads. Ces disques m’ont touché à des moments de ma vie. Le Keith Jarrett, on l’a énormément écouté avec Aude quand on s’est rencontrés et quand elle a été enceinte des gars (j’ai deux fils), allongés sur le canap’… Je le réécoute de temps en temps, c’est juste incroyable. Une improvisation de plus d’une heure avec des morceaux très longs. Je n’ai aucune attirance musicale pour le jazz, ça ne m’intéresse pas. Keith Jarrett a fait ensuite des albums jazz, c’est pas mon truc du tout. J’adore Satie. Je pense qu’il y a un rapprochement entre les deux sur cet album, c’est évident. Il n’est pas parti complètement en impro, il avait des bases de morceaux et après il improvise, mais les moments les plus fous, c’est quand tu l’entends, lui. Il parle, il respire et il prend un pied à jouer ses morceaux. Tu l’entends et tu le ressens. Evidemment, avec la musique qu’on fait et ce que j’écoute en général, t’entends pas les mecs qui sont hyper contents. Avec un brouhaha terrible, on n’entend pas le batteur qui respire et dit “moi, je suis content de jouer“. Là, il est tout seul à son piano et j’ai vu des images de ce concert où, il se tord dans tous les sens, il est complètement habité. J’aime aussi les morceaux longs comme on a pu faire avec Les Thugs ou même là, avec LANE. Je sais qu’Éric est comme ça aussi, il aime les trucs qui tournent, ce qu’on a appelé krautrock, etc. Pour moi, ça en fait partie. C’est des mélodies qui tournent, c’est émouvant et le principal dans la musique, c’est l’émotion, donc ça me touche à mort. C’est peut-être le concert où j’aurais le plus voulu être. Donc quand je l’écoute, j’ai l’impression d’y être.

5 – The Drones – I See Seaweed (2013)

Cam : Je rejoins Pierre-Yves sur sur les émotions et il y a des disques qui resteront les plus importants de ma vie mais qui ne raisonnent plus pareil que quand j’avais 15, puis 25 et 35 ans. The Drones a été dernièrement ma plus grosse claque, en terme d’émotion. C’est beau, c’est sincère… Je ne pense pas que ça soit mon album préféré mais quand tu me demandes ce qui m’a brassé ces 5 ou 10 dernières années, c’est lui.
Piwaï : Rien que le morceau-titre déjà…
Cam : Je les ai vus en concert à Nantes pour l’album d’après, Feelin Kinda Free. Malheureusement, ce n’était pas le batteur de I See Seaweed (NdR : Mike Noga) et ça ne sera plus jamais lui parce qu’il est décédé tout récemment. Un pur batteur ! Tropical Fuck Storm, c’est bien aussi mais The Drones ont quelque chose de moins expérimental. Il y avait peut être des choses différentes dans l’approche musicale et peut-être que ça peut se croiser avec Tropical Fuck Storm… J’étais hyper emballé sur le premier disque, je le suis beaucoup moins sur le deuxième parce que j’entends les mecs travailler la prod pour faire en sorte de sonner moins bien que ce que le groupe a enregistré, je trouve ça vilain ! Si ton groupe sonne bien et que tu mets en process le merdier… Le morceau peut être chaotique mais la production doit être un peu plus honnête. On sait très bien ce que Gareth Liddiard, le guitariste-chanteur qui fait aussi les enregistrements, est capable de faire… Je suis donc moins client et j’en reviens aux Drones. Ça me fout les poils !
Piwaï : Moi, il me fait penser aux premiers Nick Cave. Cette façon torturée de chanter. C’est complètement habité.
Cam : Oui, ça ne vient pas te choper parce que ça atteint la cinquième octave !
Piwaï : Je me rappelle qu’Eric disait il y a quelques temps que les groupes ne jouaient plus leur vie sur scène. Nous, c’était le cas. Et ces mecs, quand ils chantent sur les albums, c’est ça ! Ils sont pas là pour faire un groupe de rock, ils sont là parce que c’est ce qui sort d’eux. C’est une évidence. Ils font un groupe de rock parce qu’ils ont des choses à dire et ça fait partie de leur génétique de faire de la musique et ça reste.
Cam : Serait-ce un talent ou une génétique commune aux Australiens ? Je ne sais pas mais Nick Cave ou Garrett Liddiard…

Ou un certain Rowland S. Howard. Niveau sincérité, c’était quelque chose aussi…
Piwaï
: Et dans le temps, il y avait aussi Rob Younger avec Radio Birdman qui était pas mal.
Cam : J’ai vu tout à l’heure qu’AC/DC sortait un nouvel album. Ça m’a interpellé. Le chanteur a désormais 72 ou 73 ans. Ils n’ont pas besoin de remplir le million supplémentaire, ils le font par amour de la zik. Je m’étais fait la même réflexion quand Paul McCartney a sorti Egypt Station, un chouette disque. Il n’a pas besoin de le faire, c’est assez cool. Que les gros groupes soient mis en avant, c’est super mais rappeler que ça émane avant tout d’une envie de faire de la musique, ça serait bien pour les jeunes. Ça recentre un peu le truc. Tu fais de la musique parce que tu aimes la musique. C’est ça la priorité quand même.

Surtout que si tu fais de la musique pour te faire du fric aujourd’hui, t’as pas choisi le secteur le plus porteur !
(Rires) Piwaï : Mauvaise pioche !

Entretien réalisé par Jonathan Lopez, un grand merci à Piwaï et Camille pour leur disponibilité et générosité.

L’album Pictures Of A Century de LANE est sorti cette année chez Vicious Circle.

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