Portishead – Dummy

Publié par le 2 novembre 2012 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques | 0 commentaire

Portishead-Dummy

(Go!Beat, 22 août 1994)

Deux groupes, et particulièrement deux albums, sont présentés comme les géniteurs du trip hop : le précurseur Blue Lines de Massive Attack sorti en 1991 et Dummy de Portishead paru trois ans plus tard.

Portishead est né de la rencontre de Geoff Barrow (multi-instrumentiste) et de Beth Gibbons (chant/guitare). Il seront rejoints ensuite par Adrian Utley (guitariste de Jazz) et Dave McDonald (ingénieur du son). Le groupe tire son nom de la ville où a grandi Geoff, dans le Somerset. Ce dernier avait déjà participé à l’enregistrement du fameux Blue Lines en tant qu’assistant de studio, ce qui lui a sans doute donné des idées. Fondé en 1991, Portishead mettra trois ans à accoucher de son premier album, Dummy.

La pochette dérange. Une femme, peut-être Beth elle-même est assise au centre d’une salle d’interrogatoire, ou de torture vu les blessures sur son visage et le sang sur ses vêtements, comme si on l’avait forcée à parler, à se livrer. Pour le savoir il faut passer au contenu et à l’écoute de cet album.

“Mysterons” débute dans une ambiance trouble. Quelques notes de guitares répétitives, un sample menaçant, du scratch, et un beat hip hop. D’une voix timide, et peu assurée, Beth nous plonge dans une atmosphère angoissante, un malaise profond dont elle peine à nous livrer le secret. Elle semble nous mettre en garde sur le refrain « did you really want? ».

“Sour Times”, l’un des plus grands classiques du groupe, est moins tortueux. La composition se rapproche du travail d’Ennio Morricone dans les bandes originales de western. Les textes commencent à être plus explicites et la voix de Beth plus libérée. Elle s’interroge sur sa place dans l’univers « Who am I, what, and why? ».

La suite nous révélera qu’elle ne parvient pas à trouver son chemin, prisonnière de sa solitude « Cause I’m still feeling lonely and this loneliness, it just won’t leave me alone, oh no » / « Parce que je me sens toujours seule et cette solitude ne me laissera jamais tranquille, oh non ! » extrait de “Numb” ou encore sur “Roads” « I got nobody on my side » / « Je n’ai personne à mes côtés ».
Et la détresse qui l’accable ne va pas en s’arrangeant. La peur, la souffrance intérieure, l’abandon, sont autant de sujets récurrents sur cet album.

Si on ne connaît pas l’origine de cette mélancolie profonde hormis les peines de cœur qui reviennent sur “Pedestal”, ou la fabuleuse “Glory Box”, elle nous laisse cependant imaginer les solutions pour y faire face.

Le masque pour affronter plus facilement les difficultés sans se soucier du regard des autres : « Cause this life is a farce I can’t breathe through this mask » / « Car cette vie est une farce, je ne peux pas respirer à travers ce masque » (“It’s A Fire”), « and the masks, that the monsters wear » / « et les masques que portent les monstres » (“Wandering Star”) ou encore « les yeux masqués » / « Hidden eyes » évoqués sur “Sour Times.

Et l’ultime solution « And the time that I will suffer less is when I never have to wake » « Et le moment ou je souffrirai le moins sera quand je n’aurai plus à m’éveiller » (“Wandering Star”).

La musique de Geoff et de ses comparses entretient le mystère et illustre parfaitement l’esprit brumeux, ainsi que le ton fragile et mélancolique de sa chanteuse, le tout évolue en parfaite osmose. Sans en faire trop, Beth chante avec sincérité et transmet de nombreuses émotions avec sa voix bouleversante et sensuelle qui embellit merveilleusement la musique de Portishead.

L’expérimentation et le brassage d’influences musicales multiples sont les autres points forts de cet album. Si le rendu et l’écoute sont très accessibles, le travail fourni sur les compositions de Dummy reste indéniable, on comprend mieux pourquoi il aura fallu trois longues années avant que l’album ne voit le jour.

En effet, on se trouve confronté à l’une des œuvres les plus abouties du trip hop, dans sa stricte définition. Des compositions très proches du hip hop, agrémentées d’instrumentalisations classiques, les orgues et les cuivres sur “Pedestal”, le solo de guitare sur “Glory Box”, en passant par les violons de “Roads”. La conception de chaque morceau a été finement travaillée, dans une impeccable superposition d’instruments, de scratchs, de samples pour renforcer cet univers froid et sombre si particulier.

Parmis les samples repris, citons ceux d’Isaac Hayes “Ike’s Rap II” sur “Glory Box”, de Lalo Schifrin (“The Danube Incident”) sur “Sour Times”, et de War (“Magic Mountain”) sur le titre “Wandering Star”. Chose incroyable et rare, le groupe ne se contente pas de créditer ses samples dans le livret, il ira jusqu’à inclure chaque artiste cité comme co-auteur des morceaux. Une belle façon de leur rendre hommage et qui illustre bien l’importance de chaque composante d’un morceau dans l’univers Portishead.

Véritable coup d’éclat à sa sortie en 1994 outre-Manche, Dummy a donné au public l’opportunité d’échapper à la vague Brit-Pop gouvernée à l’époque par Oasis et Blur, en explorant d’autres horizons. S’il semble honorer le désespoir, il est surtout extrêmement bien conçu et d’une justesse incroyable du début à la fin. Vendu à plus de 2 millions d’exemplaires dans le monde, porté par les singles “Numb”, “Sour Times” et le plus connu à ce jour “Glory Box”, sa force de séduction est toujours intacte, bien des années plus tard.

JR

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