Interview et live report – King Tuff

Publié par le 6 décembre 2014 dans Interviews, Live reports, Toutes les interviews | 0 commentaire

Personnage charismatique et songwriter prolifique, King Tuff (Kyle Thomas de son vrai nom) fait partie de ces mecs qui composent trois morceaux par jour et font absolument ce qu’ils veulent sans trop se soucier du reste. En témoignent la richesse et la diversité de sa – déjà longue – discographie. De passage à Paris pour une longue tournée européenne, rendez-vous est pris au Point Ephémère juste avant son concert. À garçon particulier, lieu d’interview spécial. Sa loge étant trop bruyante, nous décidons de nous installer dans un atelier de menuiserie extrêmement bordélique pour parler de ses différents groupes, de sa façon d’écrire et de pilosité faciale. Au milieu de scies sauteuses, chutes de bois et autres masques de soudure.

 

Black Moon Spell est votre troisième album avec King Tuff. Qu’est-ce qui change sur celui-ci, et qu’est-ce qui se rapproche des précédents ?

KT : Je dirais qu’il est un peu plus heavy et plus rock mais qu’il est aussi dans la même veine, il dégage une espèce d’onde sexuelle. (rires)

 

Une onde que les autres dégageaient, selon vous ?

KT : Le premier dégage une onde sexuelle, le deuxième pas autant.

 

Même « Swamp Of Love »?

KT : Ça parle plus d’amour, pas de sexe.

 

Plutôt romantique.

KT : Ouais.

 

« Keep On Movin’ » est peut-être…

KT : Elle est assez sexy, c’est sûr.

 

Et « Hit And Run », elle est dans un délire bizarrement sexy.

KT : Elle parle carrément de sexe. Donc voilà, vous savez que je suis complètement obsédé ! (rires)

 

En écoutant Black Moon Spell, j’ai eu l’impression de retrouver des touches de vos autres groupes que je ne retrouvais pas sur les précédents albums de King Tuff. Certaines choses rappellent Witch ou Happy Birthday. C’était volontaire ?

KT : Non, je n’essaye jamais vraiment de faire quelque chose volontairement. Je pense que, peut-être, mes différentes manières d’écrire des morceaux commencent à se mélanger, dans un style qui les regroupe un peu toutes. Je pense que j’essaye juste d’écrire une chanson, mais que finalement, les chansons s’écrivent toutes seules et je ne réfléchis pas trop à la direction qu’elles prennent.

 

Donc vous n’écrivez jamais une chanson en vous disant « celle-ci est plutôt pour King Tuff, ou Witch » ?

KT : Avant, carrément, mais j’en ai eu un peu marre d’avoir autant de groupes différents, alors j’essaye d’une certaine manière de les transformer en un seul groupe. Pour le meilleur ou pour le pire.

 

Donc ça veut dire que Witch ou Happy Birthday, c’est fini ?

KT : Witch est toujours un groupe, on joue des concerts. Et on parle de faire un nouvel album depuis des années…

 

Dieu soit loué ! (King Tuff rit) Enfin, peut-être pas Dieu, qui que ce soit qui est responsable.

KT : Mais bon, vous savez, on est paresseux…des putain de flemmards. Mais un jour, peut-être !

 

Si on peut parler de Witch un instant, pouvez vous nous expliquer pourquoi le premier album est si différent de ce que vous avez fait à côté ?

KT : Chaque album reflète ce qui m’inspire à ce moment-là, et d’habitude, j’ai envie de faire quelque chose à l’opposé de ce que je viens de faire avant. Quand j’ai fait le premier Witch, j’étais dans un autre groupe, Feathers, qui était principalement acoustique. Alors en même temps, je voulais jouer de la musique heavy. C’est un peu de là que c’est venu.

 

Donc le prochain King Tuff sera probablement complètement différent de celui-ci.

KT : Il n’y aura que du piano.

 

KT crazy

 

J’avais une autre question sur l’écriture des morceaux, mais vous y avez déjà répondu. Je voulais savoir si vous aviez une approche différente selon le groupe.

KT : Je pense que je faisais plus ça avant, mais maintenant j’essaie d’être plus libre et de ne pas vraiment penser à tout ça, ou au public, et laisser les chansons être elles-mêmes.

 

Récemment, beaucoup de groupes ont ce son garage-rétro-fuzzy que vous avez sur les albums de King Tuff et qui était déjà présent sur Witch. Avez-vous l’impression de faire partie d’une scène ou que c’est une coïncidence ?

KT : J’écris ce genre de musique depuis le lycée, depuis 2000, mais il y a carrément… Il y a quelque chose dans l’atmosphère dont différentes personnes se saisissent au même moment. Tu te rends compte qu’il y a d’autres personnes qui font des choses similaires à ce que tu fais et chacun n’avait aucune idée de l’existence de l’autre. Je pense que des fois, c’est simplement quelque chose dans l’atmosphère. J’ai carrément l’impression qu’il y a maintenant une scène rock underground et c’est un peu comme une famille, des amis, tout ça. Et c’est cool. J’ai l’impression d’avoir déjà fait partie de plusieurs scènes comme ça. C’est toujours sympa de rencontrer d’autres songwriters avec les mêmes  goûts que soi.

 

Donc ça n’a pas vraiment changé avec l’émergence de cette scène-là ?

KT : Déjà, avec Was Dead, j’ai écrit la plupart des morceaux en 2002-2003, donc je pense que je ne faisais vraiment partie de rien à ce moment-là. Je ne connaissais pas d’autres groupes comme ça à l’époque. Bien sûr, maintenant j’apprends que certains existaient déjà, mais je n’en savais rien à l’époque. Mais je n’ai jamais essayé d’être garage ou quoi que ce soit, j’écris juste des chansons et elles deviennent de la musique rock.

 

On vous imagine écrire vos morceaux seul dans votre chambre. C’est vraiment comme ça ?

KT : Ouais, et puis, je ne vois pas vraiment comment je pourrais faire autrement. (rires)

 

Avec le groupe, chacun amenant son truc…

KT : En fait, cet album a été fait directement en studio, plus dans une démarche de groupe. J’ai tout écrit tout seul, mais on a travaillé les morceaux en groupe. Je n’avais jamais fait ça avant.

 

Was Dead a été écrit en 2002-2003…

KT : La moitié des morceaux, environ.

 

Pourquoi a-t-il mis tant de temps à sortir ?

KT : Parce que j’étais… flemmard, j’imagine. Je ne sais pas. J’étais vachement jeune. Et je venais d’une toute petite ville dans le Vermont, où il n’y a pas beaucoup d’opportunités, je n’avais pas de groupe et je ne cherchais pas très activement à en avoir un, ou à partir en tournée ou quoi que ce soit. Je voulais juste écrire des morceaux et progresser à ce niveau. Et finalement, j’ai fait le choix de m’investir davantage dans la musique.

 

Pourquoi n’aviez-vous pas une approche de groupe sur les précédents albums ?

KT : En fait, j’avais essayé, je suis parti en tournée avec un groupe… J’avais un groupe en 2006, quand j’ai fini d’enregistrer Was Dead et on avait fait une tournée, mais personne… (il réfléchit) Même à ce moment-là, personne n’était  trop dans le rock. Je me souviens que c’était la période où j’ai commencé à entendre parler des Black Lips. Mais j’ai essayé et ça a plutôt été un échec, donc j’ai encore laissé tomber ! (rires) Et deux ans après, ça a eu du succès.

 

2

 

Où en est la situation maintenant ? D’ici, en France, on a l’impression que dans la scène underground, vous êtes énorme…

KT : Je ne me sens pas énorme ! (rires) Je bosse toujours dur. J’ai encore l’impression de bosser pour y arriver et que ce n’est pas du tout facile. Je travaille dur. Mais c’est bien comme ça, je fais de mon mieux.

 

Est-ce obligatoire de porter la moustache pour jouer dans King Tuff ?

KT : Non, je pense juste qu’on est tous mieux avec un peu de pilosité faciale.

 

Donc le fait que J Mascis ait une barbe maintenant ne veut pas dire qu’il veut passer de Witch à King Tuff ?

KT : (explose de rire) J’en doute. (rires)

 

C’était notre meilleure question. (rires) En tout cas, je pense qu’on ne vous l’a jamais posée.

KT : Non. Bonne question, en effet. (rires)

 

Une dernière question. Sans vouloir revenir sur la comparaison obligatoire entre vous et Marc Bolan, on sent quand même sur certains de vos morceaux un aspect très glam/glitter. Est-ce une influence pour vous ?

KT : Carrément, ce sont des albums géniaux. Et je les écoutais quand j’étais ado, Bowie, tout ça. Mais ce n’est pas ma seule influence, et je n’essaye pas volontairement d’être glam, c’est juste que certains morceaux sortent comme ça. Mais j’aime aussi le metal et plein d’autres trucs. Ça ressort différemment, à mon insu.

 

Et maintenant que vous travaillez plus en groupe, il y a aussi ce qu’apportent les autres musiciens.

KT : Bien sûr. Gary, le batteur, nous a sorti une rythmique, il a commencé à jouer cette rythmique et j’ai écrit le morceau autour de ça. C’est juste ça, c’est…je ne sais pas d’où ça vient, c’est…

 

Du rock, comme vous disiez. Peut-être de la pop music ?

KT : Pop, carrément, je me considère complètement comme un songwriter pop, car j’adore la formule d’une chanson pop, l’idée que les gens veuillent écouter en boucle. Ça fait du bien. Comme un petit bonbon.

 

 

Après nous avoir proposé de nous dédicacer un sécateur, King Tuff s’est plié à notre instant fanboy avide en signant les quelques disques que nous avions ramenés. Pendant cet échange en off, il nous a livré quelques informations sur les disques en question que nous tenions à vous faire partager dans la mesure du possible.

* Wild Desire/Hole In My Head (sorti chez Suicide Squeeze en 2012) contient en fait des enregistrements démos de l’album King Tuff (sorti chez Sub Pop en 2012). Le producteur Bobby Harlow a sélectionné parmi toutes les démos les morceaux qui seraient réenregistrés pour être sur l’album, les autres ont fini aux oubliettes ou sur ce single. Le groupe a voulu réenregistrer « Wild Desire » pour Black Moon Spell, mais le résultat final ne leur paraissait pas en adéquation avec le reste de l’album. Du coup, ces deux morceaux ne sont trouvables qu’en ligne ou sur ce 45 tours quasiment introuvable.

* Les pochettes de tous les disques (à la fois ceux de King Tuff et les autres) sont signées par Kyle Thomas lui-même et son frère Luke. Par exemple, la pochette de Paralyzed a été dessinée par Luke et peinte par Kyle, celle de Witch peinte par les deux-frères, celle de Screaming Skull peinte par Luke ; même la photo de Wild Desire/Hole In My Head a été prise par Kyle Thomas.

* Comme toute pochette d’album occulte qui se respecte, celles de Witch regorgent de secrets. Comme nous ne voulons pas prendre le risque de réveiller la colère des Grands Anciens, nous n’osons pas vous révéler directement ceux que nous a enseignés Kyle Thomas, mais nous pouvons vous donner quelques indices :

– Les deux formes qui encadrent le motard sur le premier album de Witch peuvent être regardées dans les 2 sens.

– On peut retrouver sur la pochette de Paralyzed, entre autres choses, une clocharde, une tasse du coffee shop préféré de Kyle Thomas dans le Vermont et la pochette du plus célèbre album des Beatles.

 

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KT live

Et ce concert alors ?

Ce n’était pas l’affluence des grands soirs ce mercredi au Point Ephémère. Une petite centaine de personnes tout au plus, soit à peu près autant que lors du dernier passage de King Tuff à Paris, il y a deux ans pratiquement jour pour jour. Du fait de la petite hype qui commence à entourer le bonhomme, on s’attendait à un peu plus. Peut-être que passer « Hotel California » et Muse pour faire patienter le public en aura découragé certains…

Le groupe a perdu l’un de ses guitaristes et se présente maintenant en power trio. Ils sont toujours aussi marrants à voir, avec une mention spéciale pour Magic Jake, le bassiste. Blond, potelé et moustachu, on le croirait sorti d’un film porno 70’s. L’ami Tuff est en costume traditionnel du Vermont : veste en denim sans manche patchée, casquette vissée sur la tête, jean extrêmement moulant (un expert dans la salle parlera des répercussions directe sur sa voix) et bien entendu, une SG autour du cou.

Le concert s’ouvre sur le gros riff de « Black Moon Spell », premier morceau de l’album éponyme, puis oscillera principalement entre morceaux récents et bien plus anciens. Étonnamment, peu d’extraits de l’album King Tuff de 2012, ce qui explique peut-être l’attitude très polie du public (majoritairement trentenaire). On sent que le nouvel album n’est pas encore dans toutes les oreilles, contrairement aux hits du précédent (l’imparable « Bad Thing » en tête).

6Le groupe est en tout cas content d’être là et enchaîne ses pépites pop. Magic Jake remercie en français après chaque morceau et le batteur Gary Goddard viendra jouer de la gratte sur une version électrifiée d’ « I Love You Ugly ». Le son est parfait (ce qui n’est pas toujours le cas au Point Ephémère), le set bien rodé, et Mister Tuff prouve encore une fois qu’il est un très bon chanteur doublé d’un excellent gratteux. Gros riffs, solos, attitudes marrantes de guitar hero… tout a l’air facile avec lui.

La soirée prend fin sur un « Alone & Stoned » bien mérité qui fait se trémousser les premiers rangs. Au final, un bon concert dans une ambiance mignonnette. C’était certes moins la folie que deux ans auparavant, du fait d’une setlist moins évidente, mais on prend toujours autant de plaisir à voir sur scène ce mec franchement talentueux.

À noter que nos larrons ouvriront pour Julian Casablancas And The Voidz lundi 8 décembre au Casino de Paris (c’est apparemment sold out).

 

Setlist : Black Moon Spell – Wild Desire – Madness – Freak When I’m Dead – Headbanger – Beautiful Thing – Staircase of Diamonds – Eye Of The Muse – Sun Medallion – Demons From Hell – Bad Thing – ??? – Eddie’s Song – Anthem – I Love You Ugly – Alone & Stoned

 

BCG et M.A.

Photos : Diégo Antolinos-Basso

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