Giant Sand – Ramp (Réédition)

Publié par le 21 juillet 2020 dans Chroniques, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Fire, 17 juillet 2020 – sorti initialement chez Rough Trade en 1991)

Le 19 avril 2016, j’assistais avec mon épouse, grande fan de Howe Gelb devant l’éternel, à ce qui devait être le dernier concert de Giant Sand, pour l’occasion rebaptisé Giant Giant Sand, la formation généralement composée de quatre musiciens étant ce soir-là étendue à tout un casting de musiciens venus du Danemark et de Tucson, Arizona – terre d’origine du groupe.
Au final, le concert, plutôt bon, servit essentiellement à promouvoir le dernier album en date, Heartbreak Pass. Howe laissa le micro à ses musiciens – dont sa fille Patsy – ainsi qu’à Jason Lytle de Grandaddy pour quelques morceaux et le seul moment faisant penser à un concert d’adieu fut la reprise de « Tumble And Tear », un morceau du tout premier album Valley of Rain, interprété ce soir-là avec le batteur originel. Quelques jours plus tard, Giant Sand redonnerait un concert à son retour à Tucson, avant de repartir sur les routes en 2019. Je ne me faisais pas grande illusion quant à la sincérité de cet « adieu à la scène » : Howe Gelb, mi-héros mi-escroc, nous préparait sans doute une entourloupe de plus. L’homme, qui a sans doute sorti plus de cinquante albums si aux vingt-sept de Giant Sand (chiffre non contractuel, surtout si on compte les bootlegs, les disques de démos, d’inédits, les shows enregistrés à la radio, ceux sortis uniquement pour être vendus en tournée, etc.), on ajoute ses disques solo et ceux de ses multiples avatars (The Band of Blacky Ranchette, Arizona Amp And Alternator, Op8, etc.), n’a eu de cesse de réinventer son histoire, de la recycler même, au cours des quarante dernières années. Il a réenregistré certains de ses morceaux une bonne dizaine de fois, de sorte qu’il est parfois impossible d’en retracer les versions originales.

En fait, lorsqu’on considère cette discographie pléthorique et aussi foutraque que le desert rock – mélange de garage, d’indie rock lo-fi, de country-folk et d’éléments de musique mexicaine – dont Howe Gelb s’est fait l’émissaire, on finit par se demander si la notion traditionnelle d’album a grande importance pour lui. Quand on enregistre des chansons à ce point à l’arrache qu’on peut parfois entendre la sonnerie du four à micro-ondes dessus – véridique – le concept d’album, ce format devenu roi grâce à des chefs-d’œuvre comme Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et dont on annonce prématurément la mort depuis vingt ans, a-t-il vraiment du sens ? La musique de Giant Sand semble par moment tellement accidentelle qu’on en vient à se demander s’il ne s’agit pas que d’un prétexte pour jouer avec des potes et partir en tournée. Ainsi, même si elle est louable, l’entreprise consistant pour le label britannique Fire Records à vouloir donner à ces albums une version « définitive », « remastérisée » ou « deluxe » semble quelque peu décalée. Ramp, initialement sorti en 1991, avait d’ailleurs déjà bénéficié d’une réédition en 2011, tout comme la plupart des disques du groupe. Qu’est-ce qui permet donc de justifier cette nouvelle version ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question mais je peux néanmoins tenter d’expliquer quelle est la place de ce disque dans la « carrière » du groupe.

Les quelques Français qui se passionnent pour la musique de Giant Sand ont le plus souvent connu le groupe via celui qu’il a contribué à engendrer : Calexico. La formation composée de John Convertino et Joey Burns, respectivement batteur et bassiste de Giant Sand de la fin des années 80 au début des années 2000, connait un succès populaire bien plus grand que le groupe de Howe Gelb. Ce dernier cultiva-t-il une forme de jalousie vis-à-vis de cette situation ? C’est possible car sur son blog il y a quelques années, il eut des mots assez durs vis-à-vis de son ex-backing band, auquel il reprocha son attitude parfois populiste sur scène. Les groupes de punk qui ont inspiré Giant Sand n’auraient sans doute jamais demandé à leur public de taper dans les mains. Comparée à celle de Calexico, qui passe aisément sur une radio comme Fip, la musique de Giant Sand est en effet beaucoup plus accidentée, clairement moins lisse. Les premiers disques en particulier sont un peu difficiles à écouter. Ils sont à la fois trop sales pour le grand public tout en ayant les tares de pas mal de disques de la période : des sons parfois trop réverbés ou clinquants. Les chansons sont loin d’être directes et évidentes à écouter. Si The Love Songs, initialement sorti en 1988 et premier disque avec Convertino, marqua un premier pas vers une démarche sinon plus accessible au moins un peu plus structurée, on était encore loin de l’album de la maturité pour Giant Sand. Deux disques plus tard, avec Ramp et l’arrivée de Joey Burns, Giant Sand va enfin connaître une forme de stabilité et pouvoir d’album en album développer une identité sonore plus affirmée. Cependant, cette évolution est encore ici au stade embryonnaire. Howe Gelb, dont le timbre actuel est plutôt grave et posé, continue encore sur ce disque à chanter d’une voix un peu geignarde. La batterie de Convertino, au style se situant entre jazz et indie-rock, reconnaissable notamment pour sa frappe de caisse claire, sonne encore très garage-rock des années 80 sur ce disque. Ce que l’on voit poindre en revanche, c’est une forme de respect pour les musiques américaines et mexicaines traditionnelles qui n’existait pas encore totalement sur les disques précédents. Si jusqu’à présent, Giant Sand jouait du folk et de la country comme s’il tentait de la parodier, avec ce disque on sent que le second degré, toujours présent, laisse peu à peu place à une démarche plus révérencieuse où Neil Young (pour les guitares) et Leonard Cohen (pour la poésie et le phrasé) vont croiser le fer avec Hank Williams ou Merle Haggard. Ça donne des morceaux plus courts et directs comme « Neon Filler », « Nowhere » et « Wonder », que le groupe – ou Howe, sous d’autres pseudonymes – reprendra à l’occasion sur scène ou sur disque. Avec « Romance Of Falling », chantée avec sa compagne d’alors Paula Jean Brown et la chanteuse d’alternative country Victoria Williams, Gelb se paie même le luxe d’un refrain accrocheur. Ailleurs, cependant, l’album regorge d’idées saugrenues, comme celle de faire chanter sa fille Patsy, avec qui il collaborera souvent par la suite, mais qui n’a ici pas plus de cinq ans, sur le morceau de clôture. Au final, on peut dire que Ramp est un bon disque, le premier d’une série d’albums très recommandables allant du plus rugueux Center Of The Universe (1992) au quasi-classique Chore Of Enchantment (sorti en 2000, le dernier avec cette formation), mais qui doit être pris comme une sorte de première pierre d’un édifice qui ne prendra totalement forme que quelques années plus tard.

Faut-il alors se procurer cette réédition ? Oui, notamment pour le second CD, un enregistrement live en studio de la formation resserrée en trio sur lequel celui-ci affine sa dynamique. Il y reprend des morceaux de l’album dans des versions à peine reconnaissables ainsi que des inédits et des morceaux plus anciens comme « Wearing The Robes Of Bible Black » ici revisité sous le nom de « Bible Black, Book 2 ». Il existe pas mal de témoignages des prestations live de cette formation, notamment sur les fameux bootlegs de l’époque, mais j’avoue ne jamais en avoir écouté qui sonne aussi bien que celui-ci. Quand Giant Sand est au top comme il l’est ici, le groupe devient une sorte de version sudiste et « countrysante » de Dinosaur Jr (NdRC : ça se tient puisque ces derniers qualifiaient leur musique de “ear-bleeding country”, soit de la country qui fait saigner les oreilles). Je recommande chaudement ce disque pour les fans d’Howe Gelb. Pour les débutants, cependant, je ne saurais trop conseiller l’album Slush (1997) d’Op8 – Giant Sand en collaboration avec Lisa Germano – ou Is All Over The Map (2004), un disque qui sera enregistré avec la formation remplaçant les musiciens de Calexico mais qui reste pour moi une sorte de parachèvement des voies explorées lors de la décennie précédente et dont ce Ramp était une première étape réussie.

Yann Giraud

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