Bill Callahan – Gold Record

Publié par le 8 septembre 2020 dans Chroniques, Toutes les chroniques | 0 commentaire

(Drag City, 4 septembre 2020)

Tout disque commençant par « Hello, I’m Johnny Cash » est digne d’attention. Il l’est d’autant plus si le disque en question n’est pas un disque de Johnny Cash. C’est le cas du nouvel album de Bill Callahan, sorti à peine plus d’un an après son prédécesseur Shepherd in a Sheepskin Vest, disque qui lui-même avait fait suite à un break de cinq ans. Malgré cette longue attente, Shepherd n’avait semble-t-il pas trop déçu les fans de l’artiste ni la presse spécialisée, bien que son format rompe avec celui des albums que Bill Callahan avait sortis depuis la fin de la décennie 2000. En effet, après avoir abandonné le nom de Smog qui avait fait de lui un artiste culte dans la seconde moitié des années 90, Callahan, sous son nom, avait fait évoluer son songwriting affuté et souvent ironique vers une forme beaucoup plus abstraite. Par moments, il pouvait répéter la même phrase par-dessus des improvisations de guitare électrique – magnifique « America » sur Apocalypse (2011) – ou de flûte – le non moins formidable « Javeling Unlanding » sur Dream River (2013). À l’inverse, Shepherd proposait vingt titres courts à l’instrumentation dépouillée. Ces chansons, pour la plupart, semblaient chroniquer la nouvelle vie de Callahan, celle d’un père rangé des bagnoles qui n’aurait rien perdu de ses traits d’esprit mais les présenterait toutefois d’une manière moins nerveuse, plus tendre. Les chansons semblaient relever parfois du « courant de conscience » et on aurait dit que le songwriter se laissait mener par elles plutôt que l’inverse, ce que l’accompagnement assez laid back semblait également suggérer. Si quelques morceaux sortaient du lot – « 747 » ou « Circles », par exemple – et si l’intégralité de cet album s’écoutait comme une sorte de journal intime, j’avoue ne pas avoir été aussi enthousiaste que la plupart des autres critiques. J’ai trouvé qu’il manquait au disque une partie du souffle que j’aimais dans les trois précédents. Ce nouvel album va-t-il me permettre de retrouver le Bill Callahan que j’avais tant apprécié alors ? La réponse est oui.

On pouvait pourtant craindre que ce nouvel album, arrivé si vite après le précédent, soit un assemblage de chutes de studio initialement prévues pour ce dernier. Le fait que l’artiste, dans la feuille de presse qui accompagne cette sortie, admette qu’il s’agit d’idées de chansons datant des dernières années, ainsi que la présence de « Let’s Move To The Country », une auto-reprise d’un classique de Smog tiré de Knock Knock (1999) –, semblaient accréditer ces craintes. Et soyons honnêtes : cette version n’apporte pas grand-chose à la version d’origine et n’a pas les vertus de ce que peut faire son compagnon de label Will Oldham quand il s’adonne à ce genre d’exercice. Oui, mais voilà, quand arrive cette chanson en plage 6 d’un disque relativement court au regard du précédent, on s’est déjà fait une idée très positive de Gold Record. Celui-ci commence en effet par « Pigeons », une pure merveille. Oublions un instant le fameux « Hello, I’m… » de l’introduction pour nous concentrer sur ce qui suit. « Les pigeons ont avalé le riz du mariage et sont partis exploser quelque part près de San Anto…nio », dit Callahan avec une voix qui semble de plus en plus grave et veloutée à chaque album. Il nous raconte à la première personne l’histoire d’un chauffeur de limousine transportant de jeunes mariés vers un lieu inconnu. Au cours de ce trajet, celui-ci nous livre sa philosophie de la vie. Interrogé par ses clients sur le sens du mariage, il affirme « quand vous êtes amants, c’est juste vous et le monde peut aller se faire voir, mais quand vous êtes mariés, vous l’êtes au monde entier : aux riches et aux pauvres, aux malades et aux bien-portants, aux hétéros et aux gays, ainsi qu’au gens qui disent ‘on n’utilise plus ces mots désormais’ ». Puis, alors qu’il laisse les jeunes mariés à leur destination finale, le chauffeur de taxi conclut « je suis seul, mais je ne suis pas seul, sincèrement L. Cohen ». Voilà le génie de l’écriture de Bill Callahan dans toute sa splendeur. À partir d’histoires extrêmement banales, l’auteur arrive à être extrêmement profond. Cette rencontre a-t-elle vraiment eu lieu ? Les pigeons explosent-ils vraiment quand ils avalent du riz cru ? Sans doute pas… et Bill Callahan n’est ni Johnny Cash ni Leonard Cohen, mais à travers cette histoire il interroge son statut de songwriter. Comme ces mariés qui le sont à la terre entière, Callahan est-il nécessairement inséparable des grands musiciens qui constituent ses influences les plus évidentes ? Pour être un grand songwriter américain, faut-il faire parler les morts ? Ce morceau serait déjà assez intéressant en soi s’il était musicalement assez banal, mais voilà, en plus de sa plume, Callahan semble aussi avoir récupéré toute sa verve mélodique ainsi qu’une forme de lyrisme qui me semblaient manquer à Shepherd. La présence de quelques cuivres vient très bien souligner la mélodie et la tendresse de ce premier morceau. Ce retour à la forme mélodique semble par ailleurs se confirmer avec « Another Song », le deuxième morceau qui contient des mélodies du niveau de ses meilleurs albums. Sur « 35 », Callahan utilise une très belle allégorie « je n’arrive plus à me retrouver dans chaque page des livres que je lis » et ce constat amer est parfaitement mis en musique par la guitare de son fidèle compagnon Matt Kinsey – dont on peut dire qu’il a les mêmes vertus pour la musique de Callaham que Matt Sweeney a pour celle d’Oldham. Sur « Protest Song », on retrouve un peu du mordant et du nerf de l’artiste alors qu’il se plaint de ses homologues invités musicaux dans les talk-shows, à qui il promet une bonne raclée. 

    Tout n’est pas de ce niveau dans l’album. Certaines pistes telles que « Ry Cooder » sont parmi ce que Callahan a fait de plus bébête. Cet hommage est néanmoins assez drôle à écouter. Il est de plus suivi de la plus belle chanson de l’album, sur le plan mélodique, peut-être le second chef-d’œuvre du disque, « As I Wander ». « J’ai vécu la vie d’une colombe de magicien » dit-il avec une certaine tendresse avant d’ajouter « il y a des moments comme ceux-ci où les forces à l’œuvre semblent me considérer comme un lien entre les morts et les rêves », une phrase qui semble parfaitement boucler la boucle initiée par « Pigeons ». Sur le disque précédent, j’avais un peu peur qu’un nouveau Bill Callahan, le « gentil père de famille » ait par trop éclipsé la vivacité du songwriter ainsi que la maîtrise du mélodiste. Gold Record, malgré sa durée assez courte et son apparence superficielle – tout comme son titre, peut-être un hommage à ces compilations « cheap » d’Elvis Presley où les chefs-d’œuvre côtoient les pires scies –, semble avoir balayé mes doutes. La suite dans un an ?

Yann Giraud

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