The Smiths – The Queen is Dead

Publié par le 15 décembre 2021 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques

(Rough Trade, 16 juin 1986)

Que dire à propos du troisième album studio des Smiths qui n’ait pas déjà été dit ? Que ce n’est pas mon préféré. Que ce n’est sans doute pas le préféré de la plupart des fans hardcore des Smiths ou de Morrissey. Par exemple, l’auteur Simon Goddard affirme dans son ouvrage Mozipedia, une véritable mine d’informations sur le groupe de Manchester et son frontman, que le point culminant de l’œuvre du groupe est Strangeways, Here We Come. On pourrait aussi dire – et je sais d’expérience que c’est souvent le cas – que le meilleur disque des Smiths n’est pas un album studio mais l’une de leurs compilations – Hatful of Hollow, The World Won’t Listen ou Louder Than Bombs – car celles-ci rassemblent des singles qui ne figurent sur aucun album du groupe, ainsi que leurs faces B, parfois même meilleures que les faces A. Je me souviens également que durant la fameuse interview dans Les Inrockuptibles de l’été 1987 où le Moz finit par annoncer la séparation du groupe, Christian Fevret lui avait fait remarquer au détour d’une question que Meat is Murder, considéré chanson par chanson, était peut-être supérieur à The Queen is Dead. Qu’est-ce qui fait donc que malgré tout cela on ait fini par voir en ce dernier, non pas seulement un bon/grand disque, mais un disque culturellement important, une sorte de pierre de touche de la pop et du rock des années 80 ? Mettons de côté la question du « meilleur » album – une question difficile à trancher tant les Smiths, durant leurs quelques années d’existence, semblaient marcher sur l’eau comme seuls les Beatles ou le Velvet Underground l’avaient fait avant eux – et attachons-nous plutôt à la question de la spécificité de cet album par rapport aux autres. Je pense pouvoir dire qu’avec deux ou trois autres disques de la période – je pense par exemple à Doolittle de Pixies ou à Daydream Nation de Sonic Youth, The Queen is Dead représente la quintessence de ce qu’on appelle « l’indie ».

Il me semble donc, avant d’aller plus loin, qu’il est nécessaire de définir ce terme. Un ami avec qui j’ai souvent des discussions enflammées sur la musique affirme que « l’indie » est un mot galvaudé et désigne même quelque chose qui n’a peut-être jamais existé. Si je suis 100 % d’accord avec lui concernant la première affirmation – aujourd’hui, on utilise « indie » pour désigner la musique d’à peu près n’importe quel headliner du festival Glastonbury, comme par exemple Mumford and Sons -, je suis en revanche en désaccord total avec la seconde. Oui, « l’indie » a existé et il a même une histoire. Pour qu’une partie de la scène musicale pop ou rock (au sens large) se caractérise ainsi, il a fallu que le rock se fossilise et se prenne trop au sérieux. On a très souvent évoqué le punk comme réaction principale à cette fossilisation mais « l’indie » me semble tout aussi important, même si les deux mouvements étant concomitants, ils sont relativement difficiles à distinguer. Disons juste que si le punk prétendait représenter un retour aux vraies valeurs du rock – c’était en ce sens un mouvement relativement réactionnaire -, « l’indie », lui, se voulait être une manière de détourner le rock, d’en reprendre les codes tout en s’en moquant. Tout cela reposait sur une forme de décalage : jouer une musique musclée et/ou bruyante mais refuser le masculinisme allant de pair avec cette démarche, mélanger textes tristes et musique enjouée – et vice versa -, jouer en permanence sur la confusion qui existe dans le rock et la pop entre l’énergie collective et le songwriting confessionnel, écrire une chanson rock qui se moque du milieu du rock ou une chanson politique qui plutôt qu’être militante se contenterait par une suite de traits d’humour d’humilier son sujet… tout cela, vous l’avez dans The Queen is Dead et vous l’avez, réalisé d’une manière magistrale.
Il y a donc la chanson politique, celle qui donne son titre à l’album et lui sert d’introduction. Les Pistols avaient déjà critiqué la Reine à l’occasion de son jubilé : que Dieu la sauve, elle et son régime fasciste. Cela ne plut pas du tout à la famille royale et le disque fut vite censuré. Morrissey et son groupe, lui, se livrent à un exercice beaucoup plus subtil. Durant les 6:30 de ce morceau, le Moz va mêler commentaires sarcastiques, auto-apitoiement et humour absurde. Il évoque le Prince Charles se travestissant en sa mère et fait référence à Michael Fagan, l’homme qui entra par effraction à Buckingham Palace pour parler à Elizabeth II. Seulement dans la chanson, c’est lui qu’il met en scène dans cette situation : il entre dans le palais avec une éponge et une pelle rouillée, la Reine le voit et lui dit « Je vous connais, vous ne savez pas chanter » et il lui répond « Oh, ce n’est rien, vous devriez m’écouter jouer du piano ». Et quand dans la suite du morceau, il chante « La vie est très longue quand on est seul », on ne sait plus vraiment s’il parle encore de la Reine ou de lui-même. Le grand succès de ce morceau est basé sur le décalage qu’il y a entre l’humour et la légèreté de Morrissey et le caractère assez direct de la musique. Johnny Marr joue toutes distorsion et wah-wah dehors avec un son gorgé de larsens, Mike Joyce tabasse les futs et Andy Rourke joue comme à son habitude des lignes mélodiques percutantes.

Le deuxième morceau, lui, parle de Rough Trade et de son boss, Geoff Travis, envers qui Morrissey éprouve de la rancune. Les Smiths voulaient partir sur une major. Travis les en a empêchés. Pour la peine, Morrissey se moque de lui sur « Frankly Mr. Shankly ». Il affirme que Travis écrit de la poésie affreuse. Mais encore une fois, la lame est à double tranchant et Morrissey se moque également de sa propre ambition « j’ai le vingt-et-unième siècle qui me souffle dans la nuque ». La musique, elle, est sautillante et si l’on ne prête pas attention aux paroles, on a du mal à imaginer qu’il s’agisse d’un morceau aussi sarcastique. Sur toute sa durée, The Queen is Dead va jouer ainsi sur les décalages. Morrissey sera tour à tour drôle, bravache, tendre ou absurde. Lorsque le groupe canalise son énergie et délivre ses mélodies les plus directes, ça donne « Bigmouth Strikes Again », un autoportrait pourtant « hymnesque », et « There is a Light That Never Goes Out », la chanson d’amour la plus improbable de l’histoire du rock, celle qui sur un ton enjoué dit tout le plaisir qu’il y aurait à mourir aux côtés de l’être aimé. Ailleurs, Morrissey évoque la séparation sur « I Know It’s Over » et la virginité sur « Had No One Ever ». Sur « Vicar in a Tutu », il se moque de l’Eglise sur fond de rockabilly. Sur « The Boy With the Thorn in his Side », il semble parler des rejetés qui cherchent l’amour. Mais en réalité, il parle de l’industrie musicale et de son manque d’intérêt pour les Smiths – du moins est-ce cela que Morrissey ressentait. Ce double-sens, cette manière de mélanger narcissisme et commentaire social avec une forme de sincérité qui semble parler à tous ceux qui se sentent marginalisés, est vraiment la grande spécialité des Smiths, la raison pour laquelle, même lorsqu’il devient publiquement odieux, Morrissey garde toujours l’estime de certains de ses fans.
Il me semble que l’un des morceaux les plus représentatifs de cela, et que pourtant on tend à sous-estimer, c’est le dernier de l’album. « Some Girls are Bigger than Others ». Marr y sort ses plus beaux arpèges, retrouvant une complexité mise quelque peu de côté sur le reste de l’album. Et Morrissey, lui, se contente d’énoncer cette vérité frappante d’une manière dadaïste : « Certaines femmes sont plus grosses que d’autres ». Et d’ajouter « comme le disait Marc Antoine à Cléopâtre en ouvrant une caisse de bière ». Ça ne veut absolument rien dire et pourtant ce morceau va devenir un véritable hymne anti-grossophobe. Et oui, il y a des grosses et des moins grosses : deal with it. Tout l’art de Morrissey est là-dedans. Léger, profond, abscons, éloquent, sarcastique et tendre à la fois.
Ajoutons à cela la production cristalline et accrocheuse de Stephen Street, arrivé ici au sommet de la courbe d’apprentissage qui le lie au groupe, à tel point que son rôle fondamental nous fera pardonner le fait qu’on lui doive aussi le succès de Blur, et voici résumées les raisons pour lesquelles The Queen is Dead demeure un classique trente-cinq ans après sa sortie.

Yann Giraud

La chronique est parue initialement dans notre premier fanzine, toujours disponible sur commande et chez certains disquaires parisiens.

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