The Smile – A Light for Attracting Attention

Publié par le 2 juin 2022 dans Chroniques, Toutes les chroniques

Ce disque ne changera pas la face du monde. Et encore moins les avis arrêtés des uns et des autres sur l’un des plus grands groupes de ces trente dernières années. Ceux qui les ont toujours snobés continueront de vivre dans l’erreur, ceux qui ont lâché prise après Amnesiac/Hail to the Thief/In Rainbows (raye ici ceux que t’aimes bien) feront comme si The Smile n’existait pas et les fans de toujours se sont déjà rués dessus… et ont probablement été conquis. Car inutile de le nier, tout le monde considère cet album comme un nouveau Radiohead plutôt qu’un projet singulier permettant à Thom Yorke et Jonny Greenwood de partir en quête de territoires inexplorés, en compagnie d’un nouveau batteur (Tom Skinner, de Sons of Kemet) totalement désinhibant les poussant dans leurs retranchements.

Yorke et Greenwood ont déjà tant tenté (y compris dans leurs escapades solos) qu’il eût été surprenant de tomber des nues à l’écoute de A Light for Attracting Attention. Dès l’envoûtant crescendo de « The Same » et l’entrée en matière saisissante de Thom Yorke, on est en terrain conquis, prêt à déposer les armes. Car toute tentative de résistance s’avère bien vaine quand on connait la force de ces types-là. Et le magistral « Pana-Vision » a tôt fait de le rappeler. Le chant de Yorke, les cordes, le piano. Tout semble couler de source. Le sublime « Free in the Knowledge » suscitera lui aussi bien des émerveillements et d’irrépressibles hérissements de poils. Yorke y chante admirablement et les arrangements sont impressionnants de justesse. On est dans la pièce avec eux, on se laisse envahir par ce son pénétrant, on plane. Très haut. The Smile n’a guère lésiné sur les arrangements, convoquant les cordes du London Contemporary Orchestra et s’octroyant une généreuse section cuivres avec les participations de bon nombre de musiciens jazz britanniques (Byron Wallen, Theon et Nathaniel Cross, Chelsea Carmichael, Robert Stillman et Jason Yarde). Ce n’est pas une surprise, l’éternel Nigel Godrich est encore de la partie et ces types-là se connaissent par cœur. Quand ils travaillent de concert, ils savent comment l’ensemble doit sonner et tout ce petit monde est ici impeccablement coordonné. Ainsi, et c’est peut-être en cela qu’il se démarque légèrement des dernières sorties de Yorke et Greenwood, les morceaux sont fortement imprégnés de jazz (ce qui n’a pas dû dépayser Tom Skinner, parfaitement à son aise ici) et également, de manière plus diffuse mais indéniable, de dub (l’exemple le plus flagrant étant « The Smoke »). Mais à l’image de ce dernier morceau qui semble tourner indéfiniment autour du même motif mélodique, on peut parfois regretter que quelques titres n’aient pas bénéficié du même traitement particulier que les merveilles qui peuplent ce disque, ou du moins ne soient pas le reflet d’une très grande inspiration. Ainsi, le décousu « Thin Thing » ou le négligeable « Waving a White Flag » font pale figure aux côtés du luxuriant « Speech Bubbles » qui semble à même d’emprunter maintes directions sans forcer le moins du monde. Alors qu’il suffit parfois d’un rien. Prenez la seconde partie de « A Hairdryer » où Thom Yorke entame un halluciné « look at all the pretty lies » en boucle, alors que tout s’emballe en arrière-plan, et voilà comment nous faire revoir notre jugement sur un morceau qu’on aurait pu juger peu emballant. Pour les couards que les termes jazz et dub effraient, sachez que The Smile a eu l’intelligence d’insérer deux morceaux bien plus enlevés à la basse résolument offensive (« You Will Never Work in Television Again » et « We Don’t Know What Tomorrow Brings ») qui viennent bousculer l’atmosphère générale que d’aucuns pourraient juger un brin plombante. Gros moyens ou non, rythme effréné ou pantouflard, dès lors que l’on dispose d’un tel talent mélodique, il s’agit uniquement de le déployer, comme sur « Skrting on the Surface » aux arpèges répétés ad lib. Ou comment mettre tout le monde d’accord par la force d’une touche finale immaculée.

Nous voilà une fois encore dans l’obligation de nous ranger parmi les éternels satisfaits. Les quelques menus regrets et ce vilain goût d’inachevé exprimés plus haut, venant interrompre de temps à autre la rêverie, placent cet album quelque peu en deçà du dernier Radiohead (A Moon Shaped Pool) et Thom Yorke (Anima), mais ne suffisent nullement à ternir un bilan d’ensemble plus que satisfaisant. Un album si dense, recelant de tant de beauté, évidente ou savamment dissimulée, ne saurait être négligé.

Jonathan Lopez

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