Svbmariner – Another Rotation

On a eu maintes fois l’occasion de le faire remarquer sur Exit Musik : le metal français, en particulier tendance black et post-metal, se porte très bien. Nombreux sont les groupes qui, ces dernières années, nous ont offert des disques plus qu’enthousiasmants. On pense notamment à Deliverance, Monolithe ou encore Maudits. C’est justement en co-plateau avec ces derniers, au Cirque électrique, que nous avons eu le plaisir de voir, il y a quelques semaines, Svbmariner présenter son nouvel album, Another Rotation. Si Maudits a eu un peu de mal à s’en sortir avec une sono désastreuse qui ne rendait pas vraiment justice à son mélange de post-metal, de trip-hop et de dub, le quatuor emmené par le chanteur/guitariste Guillaume Pillitteri a parfaitement su tirer son épingle du jeu, avec un son puissant et une prestation particulièrement impressionnante. Le groupe prenait ce soir-là des risques en jouant dans leur intégralité les quatre titres composant l’album qui sortait le lendemain. Ce qui frappait d’emblée, c’était le très beau chant clair de Guillaume, lequel tranche pas mal dans le paysage post-metal actuel, où l’on ne privilégie souvent que les growls, au point où même certaines des meilleures formations (comme Cult of Luna) finissent par nous lasser. Ce chant donne à la musique de Svbmariner une touche incantatoire, que des mélodies d’obédience orientale semblent renforcer. Lorsque le chant guttural déboule, il s’approche davantage du screamo que du death metal monolithique, apportant une intensité supplémentaire à une musique qui n’en manque pourtant pas. Malgré la présence de quelques blast beats habilement placés, Svbmariner ne se situe pas vraiment dans la mouvance blackgaze mais pratique un sludge assez spatial, qui emprunte autant, sinon plus, à Mastodon qu’à Alcest. Doté d’un batteur prodigieux en la personne de Corentin Achard, lequel passe même aux claviers, le groupe a vraiment convaincu l’auditoire et le set a semblé durer quelques minutes seulement, alors même que chacun des quatre titres dure entre neuf et treize minutes. C’est dire si le groupe sait captiver son public, même avec des compositions aussi longues et ambitieuses.
Les qualités scéniques de Svbmariner se traduisent-elles pleinement sur la version studio ? Déjà, avant de parler de la musique, il faut évoquer l’artwork. OK, le metal n’est jamais en reste pour produire de très belles pochettes — et quelques atrocités, parfois — mais celle proposée par Joost Vervoort, un artiste néerlandais, dépasse l’entendement avec ses couleurs saisissantes. Il y a quelque chose de psychédélique dans ce visuel et cet aspect, relativement absent du live — du moins, à mes oreilles — s’entend nettement plus sur album, où, dès l’introduction de « Theories », on trouve de magnifiques textures de guitares entrelacées en son clair. C’est d’ailleurs l’une des grandes réussites de ce disque : cette capacité à ménager des espaces de respiration, à faire cohabiter des passages presque contemplatifs et des déferlements de guitares sans jamais donner l’impression de juxtaposer artificiellement les deux. On retrouve ensuite avec bonheur le chant clair, peut-être un peu moins expressif sur disque que sur scène, un peu plus dans la maîtrise, mais dont la beauté mélodique constitue indéniablement l’un des principaux atouts du groupe. Il faut dire qu’Étienne Sarthou (de Deliverance, ce n’est pas une coïncidence) ne laisse pas de place à l’approximation. Ça joue sec et serré, avec un son compact, terriblement efficace, qui permet d’apprécier toute la richesse des arrangements. Le groupe a choisi de jouer sur les contrastes entre le son clair luxuriant et ce son saturé très sec, donnant à l’ensemble un air de désolation. Sur le pont de ce premier morceau, Svbmariner joue la carte du minimalisme, avec juste quelques notes répétées et quelques toms pour souligner le propos. C’est presque la basse qui mène alors le jeu, dans un passage particulièrement réussi où la tension monte insensiblement, jusqu’à ce qu’un final assez lourd vienne casser l’atmosphère et apporter une sorte de délivrance. On tient là un excellent morceau d’ouverture, qui donne déjà une idée de l’étendue de la palette du groupe.
Sur « Served », la dynamique est inverse. Ça commence très rentre-dedans, de manière assez monolithique, avec une puissance de feu assez réjouissante, jusqu’à mi-chemin où le morceau devient plus atmosphérique. Ce qui pourrait n’être qu’un exercice convenu d’alternance entre violence et accalmie fonctionne ici remarquablement bien, notamment grâce au soin apporté aux transitions et à la qualité des textures. Après un final plus enlevé et guttural, le groupe finit par une outro au piano qui rappelle un peu Opeth et apporte une touche de mélancolie bienvenue. « Season » est le morceau le plus mélodique. Son rythme, qui a quelque chose d’une chanson de marin, rappelle l’Alcest des Voyages de l’Âme, alors que la ligne mélodique en son clair, elle, me fait penser au metal gothique de Paradise Lost. Le rapprochement peut paraître curieux, mais il témoigne de la capacité du groupe à puiser dans des influences assez diverses sans jamais perdre sa cohérence. Il y a dans ce morceau une véritable ampleur mélodique, presque une forme de lyrisme, qui le distingue de bien des productions post-metal contemporaines.
À ce stade de l’album, et bien que le tout soit très séduisant, on se dit néanmoins qu’il nous manque encore quelque chose. C’est puissant, précis, souvent très beau, mais ça ne déborde pas vraiment. À force de tout maîtriser, Svbmariner semble parfois retenir ses coups, comme si cette musique, qui possède pourtant tous les ingrédients pour nous emporter, hésitait encore à se laisser aller complètement. C’est alors que « Best Mistake » vient nous faire mentir, terminant l’album en apothéose par la conjonction d’un blast beat vertigineux — avec chant clair, s’il vous plaît ! — et d’un riff assassin. Plus violent et viscéral que le reste de l’album, ce morceau final nous retourne littéralement. Tout ce qui faisait la force des trois titres précédents semble ici décuplé : les mélodies, la puissance rythmique, les contrastes, mais surtout cette impression que le groupe a enfin décidé de lâcher les chevaux. Et c’est assez grisant. On en vient même à regretter que l’album s’achève au moment où Svbmariner semble atteindre une telle intensité. Mais c’est aussi ce qui rend Another Rotation si prometteur : derrière la maîtrise technique et le soin apporté aux compositions, on devine un groupe capable de faire exploser les cadres qu’il s’est lui-même fixés. Un très beau disque, donc, qui aiguise notre curiosité pour la suite. Assurément une formation sur laquelle il faudra compter.
Yann Giraud