Suuns – The Witness

Publié par le 2 novembre 2021 dans Chroniques, Toutes les chroniques

(Joyful Noise, 3 septembre 2021)

Pour son cinquième album, Suuns apparait plus que jamais comme un incontournable du paysage indie rock actuel. Avec une musique qui puise dans le kraut, la pop, la noise, le hip-hop, ou l’electro, chaque album offre son lot de surprises, et de découvertes inattendues, classant le groupe, clairement, dans ce qui se fait de plus passionnant actuellement.

The Witness s’inscrit dans une même démarche aventureuse et expérimentale que les albums qui l’ont précédé, mais avec, cette fois-ci, un résultat peut-être plus fin qu’auparavant, plus équilibré, plus adroit. Le groupe donne l’impression d’avoir dormi dans le studio, afin de ne rien laisser au hasard et de creuser chaque idée, et l’on ne comptera vite plus les courbes, et les droites, jusqu’alors invisibles, qui viennent modifier notre perception, écoutes après écoutes.

Dès le premier titre, “Third Stream”, nous avons la sensation d’être enveloppés par la mélodie et les arrangements. Nous trouvons la voix de Ben Shemie toujours couverte de filtres, suffisamment altérants pour éveiller la curiosité, mais trop subtils pour rebuter l’allergie systématique à ce genre d’expérimentation. L’atmosphère, bien que douce, presque soyeuse, nous envahit totalement et nous étouffe amoureusement dans un nuage électrique à fort relents urbains. Si le ton se durcit légèrement sur “Witness Protection”, nous sommes toutefois maintenus dans un entre-deux difficile à définir ; entre terre et eau, lumière et obscurité, chien et loup. C’est toute la qualité d’un groupe tel que Suuns que de réussir à maintenir cette sensation d’inconfort, en terrain pourtant connu, de maintenir cette nécessité de toujours rester alerte. Le groupe s’est fait une spécialité des brisures élégiaques qu’il maîtrise, sur The Witness, à la perfection. Chacun des titres semble tourner autour de cette idée de soubresaut mélodique, de changements subtils dans leur trame. En ce sens, et plus que jamais, Suuns pioche dans un univers free jazz qui ouvre tant de perspectives nouvelles, qui apporte tant de couleurs par trop souvent inusitées.

C’est un tour de force qui se cache, de la part des trois de Montreal (Max Henry a quitté le groupe en 2018, bien qu’il joue encore sur “Witness Protection”). Leur maîtrise est telle, que chaque écoute du disque dévoile des pans entiers qui se dérobaient jusqu’alors à notre attention. C’est au moment où nous avons cru succomber à la dernière des illusions du groupe, que nous sommes tombés, tout à coup, comme dans une chausse-trappe, dans la beauté proprement enivrante de “Go To My Head”. Elle est longtemps restée sous notre pauvre radar comme pour souligner le manque d’acuité de celui-ci. Pourtant cette guitare n’est pas sans rappeler celle de Jeff Mueller (Rodan, Shipping News, June of 44), par exemple et toutes les saveurs du morceau réveillent, soudainement, en nous, des souvenirs nombreux de musiques et de groupes que nous n’aurions jamais associés à Suuns, et pourtant.

Ce genre de révélation tardive est la marque des disques qui comptent, de ceux que l’on prendra plaisir à redécouvrir sans cesse. Ce genre de disque, au stade où est arrivé Suuns, est la marque des grands groupes, de ceux qui se renouvellent, tout en gardant une identité suffisamment forte pour que chacun dise que ceci est du Suuns… et pas du Clinic, par exemple.

Max

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