Pavement – Slanted and Enchanted

Publié par le 20 avril 2022 dans Chroniques, Incontournables, Toutes les chroniques

(Matador, 13 avril 1992)

Le 20 novembre 1999, lors d’un concert à Londres, Stephen Malkmus accrochait une paire de menottes à son pied de micro, comme l’aveu du prisonnier qu’il semblait être devenu de son propre groupe. Le dernier morceau de cet ultime show (avant quelques lives de reformation depuis) était la ballade mélancolique « Here ». Et ce « Everything’s ending here » des lyrics sonnait alors le glas d’une des plus belles aventures de l’indie rock américain (on trouve cet instant historique sur le documentaire Slow Century de Lance Bangs pour les curieux).

Dans cette même chanson, on trouvait aussi un trompeur « I was dressed for success, but success it never comes ». Alors que l’on fête les 30 ans de son premier disque, le fameux Slanted and Enchanted, il est clair que Pavement n’était peut-être pas taillé a priori pour le succès mais celui-ci l’a rapidement adoubé. Apparu sur les radars indie lorsque le mouvement est en plein essor, le quintette formé en 1989, sort son premier album en 1992. On a connu pire timing pour se faire une place dans le game surtout quand on a décidé de sortir les guitares noisy. Right place at the right time. Et avec en guise de parrains Sonic Youth, alors au sommet (?) de sa longue carrière (en tout cas à son apogée médiatique), qui les a rapidement emmenés en tournée lors de l’été 1992. Dans une anecdote savoureuse de Slow Century, le toujours-dans-les-bons-coups Thurston Moore parler de sa rencontre initiale avec le groupe sur les conseils d’un disquaire pas convaincu. Et on verra donc tout naturellement Mark Ibold et sa basse intégrer les New-Yorkais à la fin de leur carrière (entre 2006 et 2011). Même s’il n’est pas mon album préféré de Pavement (je lui préfère le dingo Wowee Zowee), Slanted and Enchanted est un disque majeur des 90’s. Son grain lo-fi intemporel (que j’aime à comparer au Sister de Sonic Youth) et la qualité mélodique évidente d’une grosse partie de ses titres en font un album refuge. Les plus érudits vont diront que l’influence des Anglais de The Fall sur les Californiens est encore très visible sur ce premier disque. Ecoutez « The Classical » (que Pavement a repris d’ailleurs) sur l’album Hex Enduction Hour et ricanez un peu. Les plus énervés vous diront que Blur a ramassé un peu (trop) de blé quand, sous l’impulsion de leur guitariste Graham Coxon (fan certifié de Pavement), ils se sont mis à singer l’indie rock américain quand sa dépouille était encore tiède (« Song 2 », téma la taille des rats, comme on dit aujourd’hui). Y’a un mec de Mogwai qui me glisse à l’oreille que Blur are shite.

Mais en cette année 1992, le quintette de Stockton joue sur du velours. Loin d’être des escrocs qui ramassent le pactole indie à la barbe d’autres hordes de groupes méritants (Superchunk, ou n’importe lequel de vos 90’s bands cultes et aujourd’hui honteusement oubliés), ils vont prouver, tubes et chansons cool à l’appui, qu’ils sont plus que les étudiants en informatique bien propres sur eux auxquels ils semblent ressembler à première vue. Dès l’inaugural « Summer Babe », on peut s’apercevoir que Stephen Malkmus n’est pas un slacker de plus. Une poignée d’accords, une vague love story, et comme souvent dans la grande histoire du Rock, il tient un tube. Ajoutez « Here », il tient sa balade douce-amère. Pavement va surtout planquer des mélodies imparables au milieu de ses guitares lo-fi bruyantes. Le tampon 90’s est définitivement apposé. L’intro de « In the Mouth a Desert » et la batterie qui entre devant ces guitares noisy abrasives en arrière-plan. C’est comme une petite madeleine indie. Alors forcément, on trouve au sein de ces 14 titres quelques chansons mal dégrossies où le groupe se cherche encore, la joue punk sans forcément convaincre (« No Life Singed Her », « Chesley’s Little Wrists »). Sans doute trop cool et pas assez énervé, Malkmus a beau s’époumoner (il essaye, il essaye, il essaye sur « Conduit for Sale! »), il n’est jamais aussi bon que quand il dégaine la carte pop, pas avare en refrains feel good (« Trigger Cut/Wounded-Kite at :17 »). On peut ainsi bien kiffer sa life en reprenant l’addictif « I can see the sun » de « Loretta’s Scars ». Ou apprécier la coolitude du bonhomme sur le tranquille « Zurich is Stained », le traînant « Our Singer » ou le potache « Two States » qui prône la scission de la Californie en deux états. Armé d’une bonne dose de folie noisy, le groupe illumine surtout un trio de titres peu avant la fin (l’outro de « Fame Throwa ») à l’aide de riffs stridents et de sonorités envoûtantes (le génial « Jackals, False Grails : The Lonesome Era », le frontal « Perfume-V »). Prouvant que Stephen Malkmus a de sacrés bandmates et de la suite dans les idées. Ce que l’on pourra vérifier régulièrement par la suite, avec en prime quelques tubes indie au compteur (« Cut your Hair », « Silence Kid », « Stereo », « Rattled by the Rush »…).

« I’ve got one holy life to live, I’ve got one holy life to give ». Stephen Malkmus a beaucoup vécu et donné avec Pavement le temps de cinq (beaux) albums sortis en 7 ans (!). Le temps d’écrire une légende indie. De se prendre aussi la tête avec (le toujours rayonnant) Billy Corgan et son groupe dans un vrai-faux clash des familles (cf « Range Life » sur Crooked Rain, Crooked Rain même si Malkmus s’est toujours défendu de tout bashing contre les citrouilles). Et d’assurer malgré tout à son crew, le statut de groupe cool et culte des 90’s. Et d’entamer une carrière solo loin d’être infamante (écoutez un peu l’homonyme et solaire Stephen Malkmus exemple). Finalement, le succès était au rendez-vous.

Sonicdragao

Cet article a été publié initialement dans notre fanzine #2, toujours disponible.

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